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XXXVII

Aux Sables d'Olonne, je cherchai quelques capitaux dans la vague intention de développer mon entreprise artisanale, je ne pouvais guère y travailler moi-même, presque tout mon temps étant pris par mes études d'ingénieur conseil. Je mis une petite annonce dans "Photo-Revue" et j'eus trois réponses, deux immédiatement, l'une d'un fumiste qui voulait tout avoir et ne rien me laisser, la seconde très sérieuse, mais qui exigeait mon départ pour Perpignan, la troisième du Cameroun. Je parlerai de cette dernière plus loin.

Notre voyage, à ma femme et à moi, fut payé jusqu'à Perpignan pour me permettre d'examiner les lieux. Nous quittâmes Les Sables d'Olonne, par un matin glacial de Novembre, pour arriver à Perpignan le lendemain matin sous un ciel glorieux, comme ce pays sait en faire si souvent à l'automne. Le client était charmant et l'affaire aurait fort bien réussi si la personne en question n'avait eu, par malchance, de graves ennuis de famille qui le rendirent pessimiste, si bien qu'il finit par renoncer à son projet. Mais le climat nous avait séduit tous les deux. D'autre part nous étions mal logés aux Sables et voulions trouver à nous loger ailleurs, dans le midi de préférence.

Je refis le voyage seul pour trouver une location. Je ne trouvai que deux chambres et une cuisine, un taudis, à Canet-Plage (13 km de Perpignan). Cela n'allait pas, mais l'audace ne m'a jamais manqué. Je mis tout mon Saint Frusquin dans un wagon qui faillit partir à moitié chargé: je dus faire reculer un train pour libérer mon wagon et terminer le chargement.

Pendant que le déménagement s'acheminait à petite vitesse, ma femme, moi et le petit nous partîmes en éclaireurs. En 24 heures nous trouvâmes et louâmes la maison rêvée et l'emménagement put se faire. C'était la plus belle villa du pays dont nous ne devions occuper que le rez-de-chaussée. Il y avait un simili-parc avec tout de même quarante pins, mais, prolongeant cette imitation de parc il y avait l'immense plage de Canet et, tout au bout notre étang:la Méditerranée : MARE NOSTRUM. Un jour un cygne sauvage vint y nager pendant une heure, complétant l'illusion. Il manquait tout de même à notre bonheur les marées de l'océan. Quand à la Tramontane elle est parfois gênante. On ne peut pas tout avoir et tout avoir bon. J'avais, en moi-même surnommé cette maison qui n'avait pas de nom: la maison du bonheur, et en effet nous y vécûmes tous parfaitement heureux pendant sept années.

Le début de notre séjour se fit pourtant sous un signe funeste. Le petit était tombé d'un lit quelques jours avant notre départ des Sables et était resté souffreteux. Le médecin n'avait pas su diagnostiquer une fracture de la clavicule qui ne fut découverte qu'à Canet. L'avenir devait montrer que la guérison serait totale.

Malgré notre bonheur tranquille, les incidents ne manquèrent pas, ils vous amuseront moins que mes aventures de guerre, les peuples heureux ont une histoire mais elle n'est pas pittoresque. Je ne raconterai donc pas tous ces incidents.

Deux nuits seulement après notre arrivée, la neige isola Canet du reste de la France pendant huit jours, cela mit seulement un peu d'animation dans le paysage.

Éprouvant quelques difficultés à me procurer des prismes pour mon télémètre, je me remis au polissage du verre. Je devais apprendre cette technique à fond, au point de pouvoir, quinze ans après, écrire un manuel sur cette technique très spéciale. Je travaillais la clientèle mondiale pour ce télémètre, un américain essaya de me le voler, mais il n'eut pas de chance, il copia un modèle que j'avais construit pendant quelques semaines et que j'avais ensuite rejeté comme impossible à bien construire. I1 aboutit à un échec, c'est bien fait. Cela n'empêcha pas un grossiste suisse de refuser mes fournitures mais d'accepter cette pacotille américaine, ses clients furent déçus, c'est bien fait (et pourtant j'avais le brevet suisse). A ce propos j'ai toujours été étonné que les français et tout ce qui vient de Fiance soit si mal accueilli en Suisse. A part un seul client, je n'ai jamais pu faire d'affaires sérieuses en Suisse, même ce bon client disait beaucoup de mal des français. Pourquoi cette mésentente ? C'est ce que je n'ai jamais pu comprendre. La langue est la même, il n'y a même pas de différence d'accent sensible. Les suisses sont reçus en France comme des frères, la réciproque n'est pas vraie.

On ne saurait dire la même chose des belges. J'ai toujours traité les belges comme des compatriotes, c'est à dire de mon mieux, et la la réciproque a été vraie.

Les italiens : j'ai fait un seul voyage dans ce pays et ai été étonné de constater deux faits. Les français et la langue française y jouissent d'une admiration qu'ils sont loin de toujours mériter. J'ai lié et conserve dans ce pays des amitiés très solides. La guerre que nous a faite Mussolini est une des nombreuses sottises de ce grossier imbécile. Rien d'original dans cette affirmation.

Les espagnols et les portugais. Les rares rapports d'affaire et autres que j'ai eus avec les portugais et les castillans m'ont permis de constater un désir d'entente parfaite, je n'en sais pas plus. Quant aux catalans, j'ai fait deux voyages à Barcelone, je peux dire que si le front populaire avait soutenu la nation catalane au moment de la guerre d'Espagne et était parvenu, comme c'était son devoir, à maintenir l'indépendance de ce pays, il y aurait eu la une nation satellite de la France. Ce que j'ai dit des italiens peut tout aussi bien être dit des espagnols catalans. Nous avons toujours là plus d'amis que nous n'en méritons.

Pendant que je parle des pays étrangers, pourquoi ne dirais-je pas quelques mots des anglais. J'ai fait plus haut quelques plaisanteries à leur sujet, c'est que je sais qu'ils aiment le "humor". Mais je suis heureux de dire ici que l'Angleterre est une nation que je place très haut dans mon estime, malgré ses défauts qui ne sont pas moins grands que ses qualités. Le littérature datant de la même époque que nos grands classiques n'existe pas à côté de celle de le France. Shakespeare seulement et Hamlet seulement dans Shakespeare, c'est tout de même un peu court. En revanche le littérature moderne est très supérieure à la littérature française. Des anglais m'ont dit tout bas "Vous croyez cela parce que vous n'avez jamais lu cette littérature que traduite en français. L'anglais ne prend toute sa valeur que lorsque les français le traduisent en français. Le fond est bon, le forme ne vaut pas grand chose," C'est peut-être vrai, je suis incapable de me faire une opinion valable sur ce point. Ce que j'ai fini par savoir, et il est difficile de le savoir parce que les anglais le gardent soigneusement secret, c'est que nous jouissons d'une grande admiration en Angleterre.

Tant d'admiration et d'amour, de la part de tant d'étrangers, pour la Fiance, me blesse un peu, j'ai conscience en effet que nous ne la méritons pas,

Les allemands. Je suis allé plusieurs fois en Allemagne pour mes affaires, j'en suis revenu très mal renseigné. Je ne parle pas la langue et j'ai rencontré trop peu d'allemands parlant français. Pourtant je peux dire que j'ai été très bien reçu et traité très honnêtement. La littérature allemande n'existe pratiquement pas et les allemands ne lisent pas. Goethe, c'est très peu, Schiller ce n'est rien.

En France c'est le fond qui ne vaut rien.


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