Mon vieux camarade Gaston Viaud mourut en Décembre 1961. Sa mort fut en partie une suite de la guerre. Il avait beaucoup souffert des restrictions à Juvisy où une de ses filles et lui-même avaient été victimes d'une attaque de béribéri, à moins qu'il ne s'agisse d'une autre maladie de carence. Sa fille se rétablit parfaitement, lui il lui resta des séquelles qui s'aggravèrent avec l'âge. Alors il fut victime de ce que je peux qualifier d'accident, mais un accident qui, à l'époque eut un caractère épidémique.
Ce fut assez remarquable pour que j'en dise quelques mots. On soigna Viaud avec la drogue miracle qui venait de sortir des laboratoires : l'hydrocortansil. Mais les médecins ignoraient alors que cette drogue, prise au delà de certaines doses, pouvait d'abord amener une grande amélioration physique mais insidieusement amener des déchéances irréversibles. Il ne fallut que quelques mois d'expérience pour que tout le monde fut au courant. Ces quelques mois suffirent à déterminer de nombreux accidents et malheureusement Viaud se trouva au nombre des victimes, il devait en mourir quelques années plus tard.
Je reviens sur la première origine de la maladie de Viaud, une carence alimentaire pendant la guerre de 39. Nous avons constaté a cette époque et eu trop d'occasions de constater, que le manque d'une vitamine, le manque d'un oligo-élément, le moindre déséquilibre dans l'alimentation, étaient aussitôt la source d'une maladie chronique grave. Mon frère médecin m'en a longuement parlé et me l'a expliqué en long et en large. Tous les médecins dignes de ce nom savent cela, mais ce que tout le monde parait ignorer, c'est que ce danger est partout présent, aujourd'hui comme alors et dans nos pays d'abondance. Il faut veiller et veiller sans cesse à l'hygiène de l'alimentation. Un nombre important de maladies chroniques de nos jeunes gens n'a pas d'autre origine.
Une autre origine peu connue de ces maladies chroniques n'a rien a voir avec l'alimentation, elle est congénitale. Chaque homme possède, dès sa naissance, une constitution très différente de celle des autres hommes. Certains de ces hommes souffrent de déficiences d'un certain organe ou de plusieurs; tant que la jeunesse est là, ces organes déficients suffisent à assurer un minimum acceptable, il n'en est plus de même quand l'âge vient. Mais je me rends compte tout à coup que je suis en train de vous faire un cours de médecine, ce qui n'est nullement mon rôle.
Une observation a propos du livre de Viaud sur l'intelligence. L'idée ne m'en est venue que depuis la mort de Viaud.
Il faudrait classer séparément deux variétés d'intelligence, ce sont.
A) L'intelligence-agilité-d'esprit, celle qui est mesurée tant bien que mal par les psychotechniciens et encore plus mal par les examens oraux de l'enseignement classique. Elle permet d'obtenir une solution des problèmes très rapidement en quelques minutes, voire en quelques secondes.
3) L'intelligence-réfléchie, pour laquelle le temps ne compte pas. Le problème est posé, l'esprit prend tout son temps pour l'assimiler après l'a-voir analysé et pour l'appréhender à fond, pour le triturer et, au besoin pour en changer la forme. Ensuite la solution est cherchée avec l'aide de tous les moyens d'information qui sont à notre disposition. Cette solution peut être découverte quelque fois rapidement, mais peut aussi se présenter longtemps après que le problème a été posé.
La classification que je viens d'indiquer est très artificielle, mais l'homme est obligé de faire des classifications, seraient elles stupides, c'est une des lois de la pensée.
La mort d'Aimé Cotton survint le 16 Avril 1951. Il avait plus de quatre vingts ans et je suis heureux d'avoir à dire qu'il mourut "de vieillesse". Je n'assistai pas à ses derniers moments, mais ce fut de bien peu. Je dînais chez lui, dans son petit pavillon de Sèvres, trois jours avant sa mort, il commençait à donner des signes certains de sa mort prochaine, je ne m'y trompai point.
Depuis dix ans environ que je le connaissais, il n'avait jamais cessé de m'aider de ses conseils. Dans la dédicace de mon manuel d'optique, je l'appelle Cotton le Saint. Il a bien mérité ce titre malgré son peu de catholicisme. Sa vie a été toute entière consacrée à aider son prochain. Je ne citerai qu'un trait de son caractère. Pendant la guerre, un des travailleurs de son laboratoire, un vietnamien très pauvre, n'arrivait à subsister qu'en se nourrissant exclusivement de pain. Alors Cotton partageait ses tickets avec lui. Je n'utilisais pas mes cartes à Cerizay et je pus bien facilement faire cesser ce scandale.