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XXXV

Mon engagement comme ingénieur conseil dans une nouvelle usine améliora ma situation financière. Cet engagement se fit dans des conditions singulières. D'abord je fus simplement fournisseur de l'usine en licences d'invention, un ingénieur conseil de l'usine qui avait entendu parler de mes travaux vint me voir, il se montra très cordial. De temps en temps encore il m'envoie de ses nouvelles, il vit heureux, me dit il, tant mieux pour lui. Ensuite ce fut la visite aux Sables d'un directeur accompagné d'un chef de fabrication et nous fîmes affaire, toujours, comme je l'ai déjà dit ci-dessus pour des licences de mes brevets. cela sans signer aucun accord écrit. Ils étaient de forts honnêtes gens et ils représentaient une grosse affaire, c'était très bien, la parole des honnêtes gens vaut mieux que des papiers,beaucoup mieux.

Quelques semaines après, je vis de nouveau arriver l'ingénieur conseil. Il était cette fois accompagné d'un homme d'affaires qui présentait bien. Ils me dirent que l'usine avait changé ses projets, elle se réservait la fabrication des appareils, mais cédait la partie commerciale à une société anonyme. La dite société désirait s'assurer l'exclusivité de mes brevets par contrat. Moi je voulais bien. Huit jours plus tard ils revinrent pour me faire signer les papiers en question, mais, ce jour là ils nous invitèrent, ma femme et moi a un repas pantagruélique dans un des meilleurs restaurants de la ville, ils firent beaucoup de frais. C'était bien, c'était très bien, c'était un peu trop bien. A minuit, ma femme et moi étant au lavabo, je lui dis : "C'est trop beau, je prends mes précautions." Je les imitai alors chez moi, où je fis donner le cognac 1893 de mon père. Ce cognac était bon, nous en bûmes beau-coup. A 2 heures nous voici, chaque partie d'un côté de la table, copiant chacun un exemplaire du sous-seing privé (en Vendée on dit un compromis). Je copiai tout ce qu'on voulut, mais, en fin de rédaction, je fis ajouter une clause, une toute petite clause anodine. "La partie B... déclare qu'elle agit en plein accord avec l'usine X.." Nous nous fîmes beaucoup de salamalecs en nous séparant.

Une semaine après, arrivée chez moi du chef de fabrication "échevelé, livide .. etc." -- Nous sommes volés, notre ingénieur conseil nous lâche pour un concurrent, il nous dit s'être emparé de vos brevets, est-ce vrai ? ". Je ne pus le tranquilliser, il n'avait aucune connaissance juridique, il me traîna à Paris le soir même. Là je vis les directeurs qui comprirent tout de suite que ma petite clause sauvait tout: il y avait DOL (si vous ne connaissez pas ce mot, consultez un dictionnaire). Il s'agissait d'une tentative de chantage qui avait avorté par mes soins diligents, le dol annule les contrats.

On reconnut mes services en signant avec moi un contrat par lequel je devenais ingénieur conseil de l'usine de fabrication d'appareils photographiques en cours d'installation, département de la grosse entreprise.

Je restai pendant huit ans dans cette maison, j'y fis beaucoup de travail et créai plusieurs modèles dont je donnerai la description en partie technique. Je n'ai pas ici à partager les responsabilités entre Pierre, Paul et moi. Ce qui n'est que trop certain c'est que l'entreprise se développa trop lentement, que mes modèles eurent du succès à leur présentation mais se vendirent peu. Le génie commercial joue un grand rôle dans les affaires et, n'étant pas conseiller commercial, mes conseils à ce sujet n'étaient pas suivis. je n'étais pas non plus directeur de la fabrication. Enfin l'affaire périclita et continua de péricliter après mon départ, jusqu'à son rachat, il y a peu, par une banque de Paris.

Je partis a temps avec un gros dédit en emportant encore une fois mes brevets, qui étaient à mon nom et restaient ma propriété. Pendant mon séjour dans la maison, j'avais d'abord bien gagné ma vie, mais l'inflation fit tomber à peu de chose la valeur de l'argent que je touchais sous forme de traitement fixe, le prix de la vie augmentait tout le temps, mais pas mon traitement. Je dû reprendre mon artisanat. Mes verres télémètres me permirent de vivre modestement, puis vint le jour de mon départ de l'usine, après lequel je pus négocier mes brevets, ceux du télémètre.

J'avais arrangé ces brevets de la façon suivante. Il y avait un brevet principal, protégeant le principe général des prismes au milieu d'une surface dépolie, ensuite j'avais déposé une série de brevets d'addition protégeant un ensemble de variantes diverses. Ce furent ces variantes, chaque fabricant désirant exploiter une forme particulière, dont je vendis le brevet. De cette façon je conservais pour moi le brevet principal et en même temps la possibilité de consentir des licences à d'autres maisons.

Il y eut d'abord un licencié en Suisse, puis l'achat du brevet allemand par Agfa Munchen, l'achat d'un brevet d'addition français et d'un autre italien par Zeiss Iéna, ensuite un licencié en France, l'achat d'une licence par Zeiss Ikon Munchen et l'achat d'une autre par Kodak Allemagne, enfin une licence accordée a Rolleiflex et à deux japonais... etc. On a beaucoup dit que j'avais été volé comme au coin d'un bois. C'est un bruit qui court facilement à propos de tous les inventeurs et toutes les inventions. Voici le fond de ma pensée. Cette petite invention, si petite soit-elle, aurait pu me rapporter plus d'argent qu'elle ne l'a fait. C'est, n'en doutez pas l'opinion de ma femme et les femmes ont toujours raison. Mais les affaires sont les affaires et tout n'est pas rose dans les affaires. Certains qui auraient dû me payer, ne m'ont pas payé, c'est certain. Je n'étais pas assez riche pour leur faire des procès, c'est certain aussi. Tout de même je ne suis pas trop mécontent des résultats. Je n'ai pas été volé comme dans un bois, j'ai été volé bien honnêtement comme dans une ville.

Il y aura eu dans ma vie quelques années où, bon an mal an, j'ai encaissé beaucoup d'argent. Ma femme ne veut pas que je dise combien et elle a raison une fois de plus. A d'autres années il y a eu de bons mois et d'autres très mauvais, ce qui m'a obligé à dépenser l'argent encaissé précédemment. cela fait que je n'ai pas pu faire beaucoup d'économie, pas assez en tout cas pour vivre de mes rentes. Je ne me souviens plus du nom d'un ministre de Napoléon à qui on demandait: "Qu'avez vous fait pendant la Révolution ? -- Il répondit: J'ai vécu. " Eh bien nous avons vécu nous aussi, le problème est maintenant de savoir si nous continuerons à vivre, et à vivre avec la même petite aisance qui nous a suffit . Maintenant je deviens vieux et maintenant que ma main droite déformée et mes vieilles jambes me lâchent, j'ai de plus en plus de peine à pratiquer l'artisanat: il faut trop souvent que je me repose dans un fauteuil. J'ai troqué en partie l'atelier contre le fauteuil de mon petit bureau et la pointe bic de l'écrivain. J'espère mourir, non pas debout, je ne tiens plus guère debout longtemps, mais assis en train d'écrire.

Achetez mes livres avec le même empressement que vous avez manifesté en achetant mes télémètres et tout ira bien. Il faut cela pour que nous puissions payer nos impôts, faibles mais lourds tout de même, et notre nourriture qui est chère... sans parler du reste. Tout de même je peux encore conduire ma presse.

Dans la partie technique de ce livre, je ne décrirai pas celles de mes inventions dont la description a déjà paru dans mon manuel d'optique-polissage ou dans le Dictionnaire du Petit Offset.


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