Je continuais a entretenir une volumineuse correspondance avec le laboratoire de Rennes. La réponse du génie était arrivée. Le colonel commandant l'armement du génie répondait en disant au chef de laboratoire que mon chariot ne pouvait pas aller vers l'ennemi, mais devait fatalement revenir sur ses pas. Un général, le colonel et un capitaine, tous trois anciens élèves de polytechnique avaient soigneusement étudié nos plans et avaient conclu définitivement. Je me procurai un faux ordre de service pour aller voir le colonel à Paris. Tout subalterne que j'étais il me reçut très bien, mais resta sourd à tous mes arguments. Pendant ce temps mon chef de laboratoire de Rennes bondissait de rage; lui ne sortait pas de polytechnique évidemment puisqu'il ne sortait que de normale supérieure avec l'agrégation de physique et prétendait "tout de même" être capable de voir dans quel sens avançait le chariot qu'il avait construit. Voici comment enfin nous avons réussi a persuader notre colonel.
Je n'ai peur que d'une chose, c'est que vous me traitiez de fumiste et que vous ne vouliez pas croire un mot de ce que je vais écrire. Il est vrai que c'est fort invraisemblable et que vous aurez quelques excuses a penser cela. Croyez moi ou non, peu m'importe, je vous dois la vérité et je vous la dirai.
Duffieux et moi nous sommes donnés rendez-vous à Paris, nous nous sommes rendus à l'armement du génie, nous avons soudoyé le garçon de bureau, nous avons placé le chariot devant la porte du colonel que nous avons ouverte doucement et nous avons fait entrer le chariot dans le bureau du colonel avec nos fils.
Un sergent chef accompagné d'un simple civil, se payer ainsi la figure d'un colonel pouvait mener loin. Mais le colonel fut beau joueur, il changea d'avis aussitôt, téléphona au général qui ne voulut pas se déranger et aussi au capitaine qui fut bien obligé de venir et de se rendre à l'évidence. Bien entendu l'affaire en reste là et jamais aucune suite ne fut donnée à ma petite invention. Je m'étais bien amusé et c'était tout. Je dois admettre que si mon invention avait été exploitée, nous n'aurions pas gagné la guerre pour autant, le malheur veut que toutes les propositions, d'où qu'elles viennent eurent le même sort que la mienne et c'est bien là ce qui nous a fait perdre la guerre.
J'avais indiqué, à Rennes, deux autres inventions dont la mise au point ne fut pas terminée avant la défaite. Voyez la description en partie technique. Je ne prétends pas que ces deux inventions soient en quoi que ce soit géniales,mais l'idée en était valable et méritait d'être essayée, aucun progrès technique ne doit être négligé, que ce soit pour la guerre et encore moins pour la paix et on en néglige mille.
A quoi doit on attribuer l'immense difficulté, la quasi impossibilité devant laquelle se trouvent placés les inventeurs pour faire prévaloir leurs meilleures idées. Je me suis souvent posé cette question sans trouver de réponse certaine. Je viens de citer des refus émanant d'autorités militaires françaises, mais n'allez pas croire qu'il s'agisse d'un monopole. Je me suis heurté toute ma vie à des refus de ce genre et pas seulement en France. Ci-vils et militaires, français et étrangers, tout le monde parait ligué pour arrêter le progrès. Il n'y a la aucune mauvaise volonté consciente, il n'y a là aucune mauvaise foi, il n'y a même pas toujours défaut de compétence. Il s'agit peut être de simple paresse, d'un refus instinctif de changement dans les habitudes qui obligerait à un effort douloureux.
L'exemple le plus caractéristique que j'ai rencontré est celui-ci. une aimable femme, fort savante, ingénieur en chef d'une usine très connue m'a dit elle-même avoir reçu la visite d'un représentant venu lui présenter une nouvelle machine. Elle m'a dit que cette machine ...
1° Fonctionnait parfaitement bien.
2° Aurait été très utile pour la bonne marche de son usine.
4° Que son prix était très raisonnable et aurait été amorti en quelques mois.
Elle a conclu son exposé par ces mots :
"J'ai dit au représentant que je trouvais cette machine excellente à tous points de vue, et ce représentant a été très étonné, je me demande pourquoi, quand j'ai ajouté que je ne l'achetais pas", J'ai cité les paroles exactes que j'ai entendues et auxquelles je n'ai rien trouvé à répondre.
Aujourd'hui, quinze ans après, cet ingénieur est en retraite et son successeur a acheté la machine. Elle donne toute satisfaction. Oh Sainte Routine, il faut t'élever une statue.
Les petits évènements dont j'ai exposé plus haut le développement, sont à cheval entre mon séjour à Rennes et celui de Melun. Tout cela était enterré quand vint l'ordre de la retraite. Une visite au centre de recherche de l'aviation à Challet Meudon, m'avait déjà mis la puce à l'oreille: des signes évidents d'un déménagement prochain y étaient visibles.
Je logeais à Villaroche dans une chambre qu'un cultivateur m'avait louée à 1.000 m du terrain d'aviation. Mes abris une fois terminés, personne ne me dérangeait plus pour quelque service que ce soit (à part le service de jour dont je parlerai plus loin). Le titre de sergent chef était nouveau, créé seulement depuis dix ans et ces dix ans n'avaient pas suffit pour qu'on découvre enfin à quoi pouvait être utile ce grade. Sauf utilisation spéciale de mes compétences on me fichait royalement le paix.
Je travaillais ordinairement à mes inventions autant que je pouvais le faire en l'absence d'atelier; il m'arrivait souvent aussi d'aller me promener sur ma vieille moto ou simplement a pied. Quand j'étais "de jour" j'avais à surveiller le service de garde. Tout paraissait parfaitement calme mais c'était seulement parce que les sous officiers, qui connaissaient la musique, tenaient à éviter les histoires et conservaient un secret rigoureux sur les incidents qui survenaient. Il devait en survenir plusieurs chaque jour, à en juger par les problèmes que j'avais à résoudre à chaque fois que c'était mon tour de "veiller au bon ordre général." Je n'en finirais pas si je devais tout raconter, d'ailleurs j'ai oublié tout ce qui n'avait pas un certain pittoresque. Voici trois de ces incidents.
Je passais seul sur une route en terrain parfaitement découvert, la plaine de la Brie m'entourait et je voyais clairement à deux kilomètres à la ronde. Tout à coup une balle ricocha sur un caillou à côté de moi, j'inspectai l'horizon en tous sens, je ne vis rien. Il s'agissait certainement d'une balle perdue qui venait de très loin. Un Lebel porte à huit kilomètres. Je n'avais pas risqué grand chose, tout de même je m'en souviens, l'impression avait été très désagréable sur le moment.
Un autre jour, je reçus un coup de téléphone d'un chef de poste de garde: "Viens voir ici. -- Qu'est-ce qui se passe ? -- Je ne peux pas te le dire, viens voir. -- Bon j'y vais." Il était neuf heures du soir et il y avait deux kilomètres a faire à pied pour me rendre au poste, je les fis en pestant. Je trouvai là le caporal en train de monter la garde lui-même. Un caporal en train de monter la garde c'est quelque chose de tout bonnement monstrueux. Pourquoi pas un sergent chef ? Tous les soldats étaient partis faire la bombe a Melun : Melun, la ville peut-être la plus morte de toute la province, on aura tout vu. Risquer le conseil de guerre pour aller a Melun ! C'est qu'il s'agissait bien du conseil de guerre : nous étions dans la zone des armées. Abandon de poste devant l'ennemi. Mes hommes risquaient tout simplement la peine de mort, au moins en principe, mais ils n'auraient pas coupé de deux ans de prison. J'aurais pu, j'aurais dû réveiller le chef de compagnie et j'y ai pensé un instant. Mais, pourquoi faire réveiller ce brave homme, il aurait d'abord été aussi embarrassé que moi et aurait fini par m'ordonner d'arranger l'affaire exactement comme j'ai pu le faire sans lui. Après tout, zone des armées ou pas, nous étions à 500 km des allemands et le terrain ne recelait aucun secret militaire. Pas d'espions a craindre. Je me rendis dans une chambrée au hasard, installée dans un vaste grenier et je choisis quatre hommes en comptant am, stram, gram; comme au jeu de cache cache. Les pauvres bougres s'équipèrent, prirent leurs fusils et allèrent remplacer leurs fous de camarades.
Le savon que je passai aux coupables le lendemain ne les rendit pas plus intelligents. Deux ans de prison ne les auraient pas améliorés non plus.
Une autre fois, au même poste de garde, mais pas avec les mêmes hommes. Ceux qui étaient là cette fois ci avaient "l'esprit militaire", cela ne les rendait pas plus fins comme on va le voir. Les voitures qui passaient sur ce bout de route gardé par le poste, devaient toutes s'arrêter pour vérification des papiers. Il ne manquait pas de pancartes pour l'indiquer. Vint a passer le capitaine avec sa femme dans sa voiture. C'est lui qui avait rédigé les pancartes, il ne les voyait plus, tellement il les connaissait. Il oublie de s'arrêter. La sentinelle épaule et s'apprête à tirer. Heureusement le capitaine se souvient tout a coup de la consigne et s'arrête in extrémis... c'est bien le mot, le doigt de la sentinelle avait déjà dépassé la première bossette de la gâchette, le coup allait partir et l'homme visait bien. Si le coup était parti je n'aurais pas parié deux sous sur les chances de vie du capitaine. Remarquez que le soldat avait très bien reconnu son chef au passage, mais, pour une certaine catégorie d'imbéciles la consigne est le consigne. Grandeur et servitude militaire
C'est l'abruti lui-même qui m'a raconté l'histoire le lendemain, il était très fier, je lui ai dit, pur mensonge, que la consigne était de toujours tirer le premier coup en l'air. Le capitaine n'a jamais su l'histoire. Si, par grand hasard il lit ces lignes, il aura un frisson dans le dos.
Autre anecdote (çà fera quatre au lieu de trois). Le lendemain du bombardement, je visitai le poste. Je trouvai les hommes pleins de joie. Ils étaient au fond d'une tranchée quand une bombe était tombée près de leur tente, un pied de châlit avait été coupé par un gros éclat, mais, à part quelques trous dans la tente, il n'y avait pas eu de dégâts. Une affiche trônait a côté d'un bidon tirelire avec : "Visite des champs de bataille : deux sous". Je mets mes deux sous et je vais visiter les environs. Je compte 14 trous de bombe dans un champ voisin, je reviens au poste et je dis cela a la sentinelle. L'homme devient vert, je saisis le fusil et allonge l'homme par terre. Émotion à retardement mes gaillards n'avaient pas dû en mener large dans leur tranchée la veille.
Un matin je me lève a midi, comme tous les jours, pour aller déjeuner à la popote. Je trouve la campagne recouverte d'un singulier brouillard qui avait une drôle d'odeur. J'ai su depuis qu'on avait incendié une raffinerie de pétrole dans le voisinage de Rouen, la fumée était venue jusque là. A mon arrivée au terrain, je trouve la compagnie déjà embarquée dans des camions avec armes et bagage, on me dit que tout le monde partait pour le sud de la France dans 10 minutes. Comme je connais la valeur des minutes militaires, j'en conclus que le départ n'aurait pas lieu avant trois heures de là au bas mot et je retournai dans ma chambre; j'y remplis une caisse de ce que je ne pouvais pas emporter, caisse que je confiai a mes hôtes, j'ai retrouvé cette caisse après l'armistice, et je reviens aux camions dans lesquels j'embarquai. Nous voila partis.
J'ai manqué de flair ce jour la; j'aurais dû laisser la compagnie partir sans moi et rentrer immédiatement à mon domicile civil à Nantes, j'aurais évité beaucoup d'ennuis. Les gendarmes m'auraient démobilisé. C'est ce que je ferai à la prochaine occasion certainement.
Notre retraite, sous un soleil radieux,coïncida avec la grande débâcle de la ville de Paris. Le défilé des voitures des fuyards valait le coup d'oeil. I1 serait trop difficile pour moi de décrire en détail cette débandade, il faudrait un grand génie d'écrivain pour le faire et ce génie là, je ne l'ai pas, je signalerai simplement les énormes fardiers des paysans du nord de la France, chargés à refus d'un déménagement effarant, les autos particulières, toutes recouvertes d'un ou deux matelas a double fin, comme pare balle et pour dormir la nuit, d'innombrables bicyclettes avec des remorques pleines. Souvent il y avait des gens dans ces remorques. Je vois encore une grande fille montée en graine, remorquant ainsi sa vieille mère portant son parapluie comme un sceptre. La vieille avait l'air royal, la fille avait l'air emmerdé. Cela me fit penser à Énée emportant son vieux père sur son dos pour le sauver de l'incendie de Troie. Énée aussi devait avoir l'air emmerdé. On le serait à moins.
Un peu avant Pithyvier, nous fîmes halte dans une étable pour dormir un brin et laisser passer le flot. Les routes étaient vides quand nous nous remirent en route vers le soir. Orléans contourné, la campagne était très vide. Nos camions prirent de la distance les uns par rapport aux autres. Notre camion se trouva donc apparemment seul sur la route.
Voici que ce camion s'arrête, une vieille femme accompagnée d'un enfant de dix ans environ se tenait sur le bord de la route. La dame me demanda le l'embarquer et de la déposer au carrefour suivant. Ces deux personnages étaient tous les deux harassés et visiblement l'un et l'autre à deux doigts de la mort. Je tâchai de raisonner la vieille et de la persuader de s'installer tout bonnement dans un hôtel quelconque et de dormir enfin. Mais allez donc persuader une bûche de chêne, elle ne cessait de me répondre qu'elle ne voulait à aucun prix voir les allemands et qu'elle ne les verrait pas. Je ne pouvais pas les emmener de force, je n'avais même pas le droit de les emmener de bon gré. Je les laissai donc sur le bord de la route comme ils le voulaient, espérant qu'ils seraient hébergés par des paysans des environs, s'il en restait.
Maintenant nous roulions pendant la nuit, mais la nuit était claire et nous roulions assez vite, nous fines halte au matin dans une grande ferme vide. Je pris cantonnement dans une souille à cochons malgré les quolibets de mes camarades, mais je m'étais assuré qu'elle n'avait pas servi peut-être depuis dix ans, je n'ai jamais logé dans une maison aussi propre et aussi inodore.. et j'y étais seul, j'y dormis tout mon saoul. Je fus réveillé par des cris : "Des parachutistes, des parachutistes". Ce n'était qu'un couvent de soeurs cloîtrées à qui la guerre offrait ses premières vacances.
Le bruit courait que les allemands parachutaient des espions déguisés en bonnes soeurs. Les soeurs ne comprenaient pas pourquoi on les traitait de parachutistes, mais comprenaient très bien les rires et les cris de joie. Elles saluaient à droite et a gauche en souriant aussi gaiement que nous.
Encore une nuit à rouler et c'est l'arrivée à Fontenay-le-comte, en Vendée, dans je ne sais quel cantonnement. Au débotté, on me nomme chef de corps avec une section composée de deux sergents, trois caporaux, vingt hommes, 18 mitrailleuses à tir rapide, montées a six par affût et j'ignore combien de cartouches mais beaucoup, un plein camion. Nous avions ordre d'aller défendre le champ d'aviation de Poitiers. Cet ordre était tellement stupide que je ne m'inquiétai guère. Première étape: le lycée de Niort. Là ordre de renvoyer les camions après les avoir déchargés et de me mettre à la disposition de l'État Major de mon régiment d'aviation. Ainsi fut fait. Je me présentai au colonel.
Réponse : "Votre ordre est périmé, les allemands sont à Poitiers, ralliez votre compagnie. -- Les camions sont repartis, mon colonel, et la compagnie a quitté Fontenay pour une destination inconnue.-- Regrets mais je ne peux rien pour vous, je n'ai plus aucune place dans mes camions. -- Pouvez vous me remettre un ordre écrit de rallier ma compagnie par mes propres moyens ?
D'accord."J'eus mon ordre de service en bonne et due forme. Je profitai de l'occasion pour me faire remettre par le secrétaire du colonel, vingt ordres de service en blanc revêtus du cachet du colonel. Je rentrai au cantonnement où je fus reçu par une section consternée. Je calmai tout le monde de mon mieux et ordonnai qu'on se disperse en ville et que chacun cherche un moyen de départ. Pendant ce temps je m'occupai des armes. J'allai voir le commandant d'une compagnie d'aviation qui logeait aussi au lycée et le suppliai d'emporter au moins mes armes. Il refusa, pas de place. Alors je résolus de briser les mitrailleuses, mais les bougresses étaient solides et nous eûmes beau frapper le carrelage avec les canons et de toutes nos forces, il n'y eut rien à faire.
Les armuriers de la compagnie nous regardaient par le fenêtre. Enfin ils se concertèrent et vinrent me trouver. Malgré le lieutenant commandant la compagnie ils acceptaient d'emporter les mitrailleuses et les cartouches. "On trouvera de la place.". J'étais bien débarrassé.
Les deux sergents revinrent de leur expédition en ville, ils avaient découvert un moyen de transport. -- ? -- Ils rentraient tout simplement chez eux, je leur remis des ordres de service et ne les revis jamais. Deux des trois caporaux revinrent dans une voiture automobile et avec la nouvelle : "On distribue des voitures à qui veut les prendre, on nous en a donné-une." Je promis un ordre de service à condition qu'on me conduise immédiate-ment au parc où on distribuait les voitures pour que j'en récupère une au moins, je comptais en récupérer assez pour transporter toute ma section. Mes caporaux firent d'abord quelques difficultés, mais obtempérèrent, mes ordres de service faisaient merveille. Au parc je réussis à obtenir une seule voiture malgré un commandant qui faisait du zèle et je revins avec.
Il s'agissait de voitures appartenant à des réfugiés belges qui avaient passé la douane sans rien payer et que la douane avaient confisquées. De quoi se mêle la douane, je vous le demande ? A l'arrivée au lycée, je tombai par malheureux hasard sur le propriétaire belge de la voiture qui prouva son droit de propriété en montrant sa carte grise. Je lui remis la voiture, je ne pouvais rien faire de mieux que de me montrer plus intelligent que la douane, et plus honnête. L'autre voiture partit avec les deux autres caporaux. Il me restait vingt hommes et un caporal. Le caporal leva une fille munie d'une voiture et je lui donnai un ordre de service, je devais le retrouver à Saintes.
Je me rendis à "La Place" toujours en quête d'un moyen de transport. On m'y offrit de prendre le train pour Bordeaux et on me donna un bon de transport. Il fallut se rendre à la gare, mais ce fut très dur ; on ne peut pas se rendre comte de l'importance du fourniment que promène avec lui un soldat habitué à être trimbalé en camion. Il nous fallait porter tout cela sur notre dos pendant plus d'un kilomètre, nous en étions incapables. Moi j'avais deux fusils, un fusil de chasse et un de guerre et je n'étais pas le seul, tout a l'avenant. Entre le lycée et la gare, il n'y eut pas une porte cochère derrière laquelle nous n'avons pas abandonné quelque chose. Nos masques à gaz furent les premiers objets dont nous nous sommes débarrassés.
Enfin à la gare on nous plaça en attente devant une voie sur laquelle ne passait aucun train. Et des trains défilaient indéfiniment sur une autre voie. Enfin la moitié d'entre nous décida de monter dans un des trains de l'autre voie. Rendez-vous a Bordeaux si on peut.
Je partis avec le second convoi et me trouvai dans un wagon à bestiaux mais garni d'une haute couche de paille propre. Nous voyageâmes 24 heures dans ce train, ce fut le temps qu'il nous fallut pour atteindre Saintes. Niort à Saintes : 24 heures : Nous roulions lentement et le train s'arrêtait pendant une heure dans chaque gare. Nous avions de l'argent et pouvions acheter tout ce qui nous plaisait dans les bourgs en face des gares. Nous n'avions jamais été si heureux. Les allemands ne devaient pourtant pas être loin. De temps en temps nous entendions des éclatements de bombes. Cela ne nous inquiétait guère. Nous avions le ventre plein et pas d'oreilles.
A l'arrivée à Saintes, je fis l'erreur de descendre du train. Une fois sortis de la gare, on ne voulut jamais nous y laisser rentrer. Je me rendis à "La Place" on on me tint le curieux raisonnement suivant.
"Les trains ne dépassent pas Saintes (c'était un mensonge éhonté, mon premier contingent alla jusqu'à Bordeaux). A Saintes, à cause de l'afflux des réfugiés, il n'y a plus ni a manger ni à boire, ni aucun emplacement pour dormir. Suivez n'importe quelle route et demandez à être incorporé dans le premier régiment que vous rencontrerez.... J'achevai : et quand les allemands arriveront, demandez poliment à être faits prisonniers -- Eh bien, ma foi, je ne vois pas d'autre solution. -- Êtes vous disposé... a me donner l'ordre écrit de me faire faire prisonnier ? -- Non, tout de même pas. -- Alors je vous salue bien, mon lieutenant."
Mon équipe m'attendait devant la porte, je répétai ma conversation; je n'ai jamais vu gens plus désolés.
"Ne vous désolez pas avant la fin, nous allons tâcher de nous débrouiller, divisons nous en deux groupes. Un des groupes sera chargé du solide, je prends ça pour moi. L'autre groupe du liquide, voici un peu d'argent, si vous ne découvrez pas autre chose, achetez deux bouteilles de champagne."
Pour le solide, je n'eus pas a aller bien loin, je trouvai chez le premier boucher venu, un énorme et superbe rôti de veau bien présenté et prêt à cuire et dans une épicerie deux boites de petits pois. Le second groupe revint avec le champagne. Sur ces entrefaites je retrouvai mon caporal. Il rit beaucoup en voyant que j'avais acheté de la viande crue."Tu riras encore mieux tout à l'heure quand tu la mangeras cuite. Viens avec nous."Je sonnai à la première porte venue: "Madame, voulez vous rendre service a un groupe de militaires en lui faisant cuire un rôti ? -- Mais avec plaisir monsieur, ce sera prêt dans une heure environ. " Mon caporal n'en revenait pas.
"Ce n'est pas tout çà, mais nous ne pouvons pas manger dans la rue, je veux un jardin avec une tonnelle" En suivant une rue quelconque nous vines enfin le jardin et la tonnelle rêvés. Je sonne a la porte: " Madame, voulez vous accepter que nous vous invitions a dîner sous votre tonnelle ? " La dame se montra charmante, sortit sa plus belle nappe et mit le couvert pour nous. Le dîner fut excellent, bien qu'il n'y eut ni hors d'oeuvre ni dessert, mais à la guerre comme à la guerre.
Après le repas, et le plat récuré et rapporté à son propriétaire, il fut question d'un endroit où aller coucher. Un de mes hommes eut une idée. Il faut aller au garage des autobus.
Au garage des autobus nous eûmes un autobus par homme. Au matin je dormais encore sur la banquette du fond quand mon autobus démarre; je ramasse mes frusques éparses et me précipite pour descendre. Je dus remonter précipitamment, j'avais oublié mes souliers.
Tous mes hommes sauf un et moi-même trouvèrent un moyen de transport, mon caporal avait toujours la même fille dans la même voiture qui l'emmenait où il voulait, les autres se débrouillèrent, je ne me souviens plus comment, sauf pour un qui, tout honteux, m'avoua en riant jaune, qu'il avait volé une bicyclette. En tout cas je restai seul avec un soldat breton, un peu simplet. Quand tout allait bien, il chantait, quand tout allait mal il restait silencieux. A part ça, comme conversation, le mot oui ou le mot non. Il n'en fallait pas plus pour se comprendre. Nous prîmes la route ensemble à pied comptant sur le hasard pour nous tirer d'affaire. La grande époque du "stop" était passée. Il n'y avait plus de voitures ou elles étaient pleines.
Le hasard invoqué vint à notre secours sous la forme d'un autobus pour Marennes. Nous savions bien pourtant que les autobus marchaient, mais nous n'avions pas pensé à nous en servir.
Je croyais ma fille à Marennes chez son grand père maternel, je sautai sur l'occasion. Ma fille n'était pas à Marennes et mon beau-père ancien préféra ne pas me voir, il avait dit pis que pendre de moi a l'enquête du divorce et en avait honte, mais il me prêta son jardin dans lequel je montai ma tente et passai une bonne nuit. Je laissai là mon fusil de chasse que les allemands devaient confisquer. A Marennes il y avait un autobus pour Royan et Royan était sur la route de Bordeaux. En route pour Royan.
Dans l'autobus, j'étais bien assis quand monta un jeune homme qui n'eut qu'une place debout devant moi. Il me confia qu'il était polonais engagé dans l'armée française, qu'il fuyait les allemands et que les gendarmes français l'avaient déguisé en civil. Il me dit aussi qu'il avait fait cent kilomètres a pied la veille. Cent kilomètres c'est beaucoup pour les faire à pied, tout de même je me levai et lui laissai ma place.
Nuit à Royan passée dans la gare des autobus; cette nuit là fut agitée, j'écrirai un nouveau livre un jour pour raconter cette nuit là.
A Bordeaux,il y avait des bateaux en partance pour l'Angleterre, j'hésitai à m'embarquer, mais on disait que des avions allemands bombardaient les bateaux au sortir de la Gironde. Je découvris alors que je ne parlais pas assez bien l'anglais.
La période qui suivit est assez trouble dans ma mémoire. J'eus beaucoup de difficultés à savoir avec certitude où se trouvait exactement ma compagnie. Je voyageai de ville en ville pendant plusieurs jours, récupérant à chaque ville une partie de mes hommes. Je me vois enfin à Valence d'Agen où on me donne enfin le renseignement exact, la compagnie était bien passée a Valence mais était repartie pour Auch dans le Gers. Pour rejoindre Auch il me fallait repasser par Agen. C'est la que se place un des épisodes les plus amusants de mon voyage.
Nous arrivâmes à Agen par une nuit totalement noire. Au sortir de la gare nous nous tenions par le bras pour ne pas nous perdre. Je parlais à haute voix dans la nuit, espérant que quelqu'un m'entendrait; "Y aurait-il là quelqu'un assez aimable pour indiquer à des soldats où ils pourraient dormir ? Une voix répandit -- Allez tout droit devant vous, vous rencontrerez le mur des maisons, suivez ce mur vers la droite jusqu'à la première rue à gauche, prenez cette rue. Dans cette rue vous trouverez une porte ouverte dans la première maison a droite. Vous pouvez probablement dormir là." Nous suivîmes ces instructions à la lettre. Une fois la porte passée, nous butâmes contre la première marche d'un escalier. Au premier étage il y avait une autre porte ouverte qui donnait sur ce que nous estimâmes être un dortoir, vu l'odeur et les ronflements. A tâtons nous choisîmes des lits vides. J'ai bien dormi.
Notre train partait avant l'aube, un de mes hommes avait la faculté de se réveiller à n'importe quelle heure choisie d'avance, il nous réveilla à l'heure voulue et nous étions à la gare à temps pour prendre le train, tout cela dans une obscurité absolument totale. Curieuse époque et curieuse aventure. Encore une que vous ne croirez pas; pourtant pas un mot qui ne soit l'expression de la vérité.
Enfin nous arrivâmes à Auch. Il était l'heure de déjeuner et il y avait sur le quai un repas servi sur une grande table pour les soldats. C'est tout au moins ce que je crus, et nous mangeâmes le repas. Toute ma section était maintenant réunie sauf les quatre disparus de Niort. Il ne nous manquait que les armes, ce qui m'inquiétait peu. C'est seulement après être sortis de la gare qu'un de mes hommes me fit l'observation que le repas était peut-être payant. J'avais encore assez d'argent sur moi pour payer, mais, ma foi je ne rentrai pas dans la gare.
A ce moment, quelques uns de mes hommes se mirent à courir après un camion qui passait, en criant très haut. Le camion s'arrêta. C'était un camion de ma compagnie, il nous prit a bord et sitôt monté j'eus la grande surprise de constater que nos armes se trouvaient dans le camion qui venait d'en prendre livraison au cantonnement de la compagnie qui les avait transportées. Les cartouches étaient dans un autre camion qui suivait.
Nous fines donc une entrée triomphale au cantonnement de ma compagnie avec armes et bagages, à quarante kilomètres au sud de Auch. Ce qui étonna le plus le chef de compagnie c'est que j'avais pris la précaution de faire tamponner mon ordre de service dans toutes les villes que nous avions traversées, soit par le chef de gare, soit par la Place. C'était pourtant la moindre des choses. Le cantonnement était à Saint-Hélix-Theux (Gers).
Le beau temps continuait toujours. Mon séjour à S.H.T. fut heureux. Mes aventures les plus remarquables à cet endroit se bornèrent à pas mal d'aquarelles et au cambriolage d'un cerisier, ce qui me donna de belles coliques. j'avais, ce jour là déjeuné uniquement de cerises, et d'autres fariboles sans le moindre intérêt, par exemple je fis la connaissance d'un procureur de la ;-république que j'avais eu sous mes ordres depuis six mois comme simple soldat et qui n'avait pas réussi pendant tout ce temps là à se faire distinguer des paysans de la compagnie, et de deux élèves de l'École des Beaux Arts, un sculpteur et un peintre, qui ne s'étaient pas distingués plus que le procureur. Je les embauchai pour faire de l'aquarelle eux aussi. Mais nos goûts n'allaient pas ensemble. Comme j'étais leur supérieur hiérarchique, ils n'osaient pas dire qu'ils trouvaient mes oeuvres fort laides, mais cela se voyait sur leurs visages, ce qui m'amusait beaucoup parce que j'étais bien d'accord avec eux sur les qualités de ma peinture.
Plus tard, me voici revenu à Auch et logé dans la caserne de cette ville qui était très belle et très grande et comportait, dans la cour du quartier un pont sur le Gers. Il parait que tout est changé aujourd'hui.
Grand dommage j'y fis de plus en plus d'aquarelle pour m'occuper, et les environs de Auch comportent des collines très belles. J'eus l'imprudence de faire quelques portraits. Ces portraits étaient ressemblante et voila la moitié des soldats de la caserne qui me courent après pour me demander de faire leur portrait, ce qui ne faisait pas mon affaire, je déteste encore plus le portrait que l'aquarelle. Je fis aussi beaucoup de parties de dames avec un camarade qui gagnait tout le temps, la fin de tout,en somme.
Après l'ennui de Auch, me voici à Toulouse. D'abord la caserne de Francazal, trop loin de Toulouse pour mon goût. Nous paressions le matin dans nos lits jusqu'à midi.
Un matin, vers 11 heures et demi, je dormaillais encore, couché sur le côté droit. Je sens quelqu'un qui m'appuie un bâton avec insistance sur le dos. " Qu'est-ce qu'il y a ? -- Pas de réponse. -- Si tu continues à m'emmerder, quel beau coup de pied au cul tout à l'heure." Le bâton continue à appuyer, je me retourne enfin et vois un beau chef de bataillon tout doré.
Je m'assoie sur mon lit, cette fois bien réveillé. J'étais a poil, je ne pouvais pas décemment me lever et me mettre au garde à vous. Il comprend très bien la situation et m'explique gentiment qu'il y avait eu une bagarre dans une chambre voisine au cours de la nuit précédente. Il voulait savoir pour-quoi nous n'étions pas intervenus et n'avions même pas allumé l'électricité. Je lui expliquai que nous nous étions bien gardés de nous mêler de ce qui ne nous regardait pas, c'était l'affaire du poste de garde. Tout cela était la simple expression de la vérité la plus exacte. Il partit après nous avoir, pour la forme, recommandé de nous lever plus tôt. Nous n'avions rien à faire de la journée, pourquoi nous lever de bonne heure ? Mais il ne faut jamais répondre autre chose que: "Oui mon commandant", à des observations de ce genre, ce que je fis. Il n'y eut aucune suite.
Voici que je change de cantonnement une fois de plus et m'installe dans des baraquements plus près de Toulouse. L'hiver était venu et le très désagréable climat de Toulouse nous gelait les os malgré des entassements de couvertures. Personne n'insistait pour nous démobiliser et je tenais bon pour rester en zone libre. Je touchais une solde mensuelle confortable, je prenais mes repas au mess des gardes mobiles où j'étais très convenablement nourri: ces gaillards savent se débrouiller même en période de disette. Ce mess était installé en face de la faculté des Sciences où j'avais retrouvé des patrons en même temps que des amis. J'avais obtenu facilement l'autorisation de travailler dans le laboratoire de M. Dupouy, ancien fief de Bouasse.
Mais Bouasse ayant naguère refusé tout crédit, Dupouy avait trouvé le laboratoire totalement vide, et vide il l'était bien, dans ce laboratoire d'optique je cherchai vainement un prisme à réflexion totale; il n'y en avait pas un seul. Enfin Dupouy me passa à Capdecomme qui avait des tours d'optique dans son labo de minéralogie. Je trouvai là un homme charmant, petit de taille mais grand de force morale. Il a été depuis directeur de l'enseignement supérieur, cela n'a pas duré longtemps et ne pouvait durer. Capdecomme n'a pas l'échine assez souple pour faire un bon homme de ministère ; comme je l'ai dit, il est petit de taille, mais donne à chacun l'impression qu'il est plus grand que lui, ce n'est pas une bonne chose dans un milieu aussi arrogant.
Ni Capdecomme ni moi ne savions alors polir le verre. J'ai essayé chez lui, comme premier essai, de polir un verre bombé de pendule pour en faire un miroir concave. J'ai utilisé, faute de savoir quoi prendre, un de mes mouchoirs comme drap à polir ; en un mois je n'ai pu arriver qu'à réduire un peu l'apparence mate du dépolissage. Aujourd'hui, en employant un tissu serré de laine et en chargeant suffisamment l'outil, un polissage parfait serait obtenu en une heure. Quand on ne sait pas, on ne sait pas. J'ai tout de même fait la mes premières armes de polisseur. Le plus sûr résultat de mon séjour chez Capdecomme est certainement de m'en être fait un ami. Quand il était directeur, j'étais accoutumé de dire que cet homme ne m'avait jamais rien refusé. Évidemment je ne lui avais jamais rien demandé...
Je vis souvent Bouasse pendant mon séjour à Toulouse. Il était isolé dans un rez-de-chaussée donnant sur une cour déserte. Il paraissait là comme en quarantaine; en vérité c'est lui qui se tenait soigneusement à l'écart de tout le monde. Il a fait, pendant toute sa vie, de l'isolement la loi de ses relations sociales, j'ai peut-être été un de ses familiers les plus proches. Il y avait longtemps que j'étais en relation avec lui par correspondance. Au temps où je ne savais pas les faire, c'est lui qui faisait tous mes calculs d'optique ; je peux écrire que nous nous aimions beaucoup. J'ai passé de longues heures dans son labo à suivre les expériences qu'il faisait alors sur les ondes liquides dans de grands bassins plats. Je lui ai offert de travailler pour lui, mais j'ai cru ce jour là qu'il allait se fâcher avec moi, il ne voulait surtout pas avoir l'air de devoir quelque chose à quelqu'un . Il m'avoua qu'il avait beaucoup de difficultés à se nourrir, il ne pouvait digérer que les oeufs, et d'oeufs il n'y en avait plus que pour les allemands. Les poules faisaient de la collaboration.
Une fois rentré à Nantes, plus tard, je lui ai envoyé dix douzaines d'oeufs emballés dans de la farine blanche. J'avais payé çà les yeux de la tête, mais je lui en faisais volontiers cadeau. Il me répondit par une lettre furibonde. Je le calmai en lui faisant payer un prix infime qu'il crut véritable. Il vivait dans un autre monde.
Le labo de Bouasse était intéressant à considérer. Il s'agissait d'une vaste pièce, basse de plafond, elle était, bien entendu, occupée en partie par des appareils mis au rebut repoussés le long des murs. Tout était très sale. Le reste de la pièce était occupé par de vastes bassines pleines d'eau dans lesquelles Bouasse faisait ses expériences sur les interférences des ondes liquides. Ces ondes sont des modèles excellents pour les ondes lumineuses: elles ont sensiblement les mêmes qualités. Le résultat de ses recherches n'a jamais été publié. Bouasse, qui a été entre les deux guerres le premier de tous les écrivains scientifiques du monde, ne trouvait alors plus d'éditeur, il s'en plaignait beaucoup, ses ennemis, qu'il savait bien mériter, avaient fini par triompher en lui coupant toute possibilité de publication, je ne sais par quel détour.
On voyait aussi dans le labo un grand bureau couvert de bouts de mégots et de paperasses ainsi qu'un grand poële, la porte ouverte. Été comme hiver un énorme bec Mecker, incliné dans la porte du poële, brûlait le gaz de la faculté, ce bec chauffait la pièce l'hiver, et l'été servait à allumer les innombrables cigarettes de Bouasse, les fenêtres restant ouvertes.
Il y a peu j'ai fait la connaissance du professeur Turrière, autre ami de Bouasse. Il vit toujours. C'est lui qui avait à l'époque corrigé les épreuves des célèbres traités de physique, son nom figure en tête des volumes avec les remerciements de l'auteur. Turrière a confirmé mes impressions et ajouté une anecdote et même plusieurs.
Bouasse avait comme appartement (je n'y suis jamais allé) une ancienne chapelle avec un orgue et était très savant organiste.
Turrière à appris, par des indiscrétions, qu'un certain ministre de l'instruction publique avait chargé un certain professeur dont j'ai oublié le nom de faire une enquête pour lui permettre de décider s'il devait ou non nommer Bouasse à Paris malgré l'opposition des professeurs parisiens. On sait que Bouasse, dans des préfaces célèbres qui sont de grands chefs d'oeuvres littéraires, mettait plus bas que terre l'université de Paris. La conclusion de l'enquête fut celle-ci : Il n'y a pas de raison de nommer Bouasse à Paris, en effet il a seulement codifié la physique mais n'a fait lui-même aucune découverte.
Curieux verdict. S'il était nécessaire d'avoir fait une découverte pour être professeur à Paris, il n'y aurait que très peu de professeurs a Paris. D'autre part, codifier la physique est bien un travail de professeur, sauf erreur de ma part, et Bouasse l'a fait et a été seul a le faire. En vérité, tout s'est passé là comme toujours en France, les raisons données n'étaient pas les bonnes. Il ne fallait pas nommer Bouasse à Paris, je suis d'accord sur ce point, mais c'est parce que nommer Bouasse à Paris, c'aurait été approuver ses préfaces, donc désavouer tout le corps enseignant de la Sorbonne, injustice et scandale sans nom. D'autre part Bouasse était fort bien a Toulouse qu'il honorait de sa présence. Pourquoi priver Toulouse d'un grand professeur. Toulouse vaut bien Paris. Reste à savoir d'ailleurs si Bouasse aurait accepté de quitter Toulouse.
Je n'excuse pas les préfaces de Bouasse, je les ai lues avec beaucoup d'agrément, comme j'ai lu les Provinciales de Pascal, ces deux oeuvres ont une valeur littéraire indiscutable et plus d'un point commun. Mais il ne faut pas trop se laisser influencer par l'éloquence. Bouasse dénonçait des défauts qui étaient les siens tout aussi bien que ceux de ses collègues et ses élèves n'ont pas valu mieux que ceux des autres. Quant aux remèdes à ces défauts, il n'en indiquait aucun qui soit valable.
Autre renseignement apporté par Turrière Depuis la mort de Bouasse tout le monde se consulte à l'infini. Faut-il rééditer les traités de Bouasse et éditer ses oeuvres posthumes ? Faut il rééditer avec ou sans les préfaces ?
Il faut rééditer et faire cela aux frais de l'état: on trouve chez Bouasse une foule de renseignements qu'on chercherait vainement ailleurs et les livres actuellement dans les bibliothèques commencent à s'user, ils seront bientôt inutilisables (ou volés). La véritable raison des hésitations, c'est que l'université actuelle a toujours les mêmes défauts critiqués par Bouasse et qu'on ignore toujours les remèdes a apporter à cet état de chose. Or on ne peut pas sans scandale inexpiable rééditer sans les préfaces. Alors on ne réédite pas, on préfère hésiter indéfiniment ce qui est une façon d'enterrer l'affaire. En attendant la Science Française et mondiale manque d'un outil. (à l'initiative de Capdecomme, l'essentiel de l'oeuvre posthume de Bouasse a été éditée, on trouvera cela chez Blanchard éditeur, rue de Médicis, Paris).

Bouasse ne pouvait pas souffrir la théorie d'Einstein qu'il se déclarait incapable de même comprendre, il me donna son petit livre : "La question préalable à la théorie d'Einstein" et un autre livre, sur l'enseignement je crois, je les ai toujours. J'ai essayé de discuter sur tout cela avec lui, mais discuter avec Bouasse était proprement impossible ; l'âge peut-être, il avait alors 75 ans et des poussières. Il n'écoutait uniquement que ce qu'il disait lui-même. J'ai continué a correspondre avec lui, trop rarement, jusqu'à sa mort, me gardant bien de le contredire en quoi que ce soit, mais je n'ai pas conservé notre correspondance qui n'avait d'ailleurs pas le moindre intérêt. Sauf deux lettres et ses calculs sur ma balance hydrostatique.
A Toulouse, pour me distraire, je fréquentais assidûment les séances du conseil de guerre; il s'agissait de vider enfin les prisons surpeuplées. Les quatre cinquièmes des prisonniers bénéficièrent d'un non lieu. Pour la plupart personne ne savait pourquoi ils étaient là. Pour d'autres, très coupables, les témoins avaient disparu, par exemple rentrés en zone occupée. D'autres étaient victimes de malentendus stupéfiants, tous n'en avaient pas moins passé, en prison préventive, quatre à cinq mois avant qu'on songe à s'occuper d'eux. Le commandement militaire à aussi mal conduit les suites de la guerre que la guerre elle-même. Le procureur de la République qui était occupé à ne rien faire dans ma compagnie aurait pu donner un coup de main.
Je vis juger des cas curieux dont je connaissais les acteurs pour beaucoup en liberté provisoire. La plupart des cas étaient d'une complexité telle que je veux pas vous les infliger, d'ailleurs j'en ai oublié la moitié. D'autres d'une simplicité telle qu'ils ne méritent pas d'être mentionnés . Par exemple deux braves types avaient été arrêtés parce qu'ils étaient allés pisser ensemble le long des réservoirs d'essence de leur bataillon. Malchance, derrière ce réservoir il y avait cachés trois adjudants qui guettaient des voleurs d'essence. Les adjudants étaient fatigués d'attendre les voleurs qui avaient sans doute été prévenus. Alors on arrêta les deux types pour en finir. Trois mois de prison préventive et non lieu.
Un jeune parisien un peu folâtre mais sans malice suivait la retraite dans sa voiture particulière. Il avait pris sa femme avec lui en traversant Paris et l'avait emmenée avec lui jusque dans le midi à la suite de son unité. Au coin d'une route ils trouvèrent une pauvre fille abandonnée qui faisait du stop. A l'étape,il n'y avait qu'un lit, on coucha tous les trois ensemble. Les deux femmes étaient "un peu" putains et l'homme avait envie de s'amuser, qu'auriez vous fait à sa place ? Je vous laisse le soin de répondre. On s'amusa et on s'amusa plusieurs nuits de suite. Mais les forces du mâle s'épuisaient.
Méfiez vous des femmes complaisantes surtout si vous êtes beau garçon, et c'était le cas, les deux femmes furent prises de jalousie. Elles avaient la ressource de se crêper le chignon, e1'es préférèrent porter plainte toutes les deux, l'épouse pour attentat aux moeurs, son mari avait fait l'amour devant elle avec une autre femme ! L'autre prétendit avoir été violée par persuasion (sic). Trois mois de prison préventive suivis de relaxe, les deux femmes ne s'étant pas présentes.
A remarquer que le conseil de guerre se montre plein de mansuétude, beaucoup moins sévère que les tribunaux civils, les vols d'essence récoltaient deux mois de prison avec sursis et tout à l'avenant. Mais sur un point il fut sans pitié : les cas d'insubordination bien entendu.
Après son procès, mon ami aux deux femmes dût attendre plusieurs jours avant d'obtenir sa démobilisation. I1 en avait par dessus la tête d'être vêtu en habit militaire, mais manquait d'argent pour acheter des vêtements civils.
En vous voyant sous l'habit militaire,
J'ai deviné que vous étiez soldat... (vieille chanson)
Je le vis apparaître un beau jour en civil tout habillé de neuf, il il s'était souvenu d'un vieux truc, il avait guetté les avis de décès dans le journal et s'était présenté au domicile de la veuve à qui il avait raconté en somme la vérité, qu'il venait d'être démobilisé, mais n'avait pas de quoi se vêtir et lui demanda si elle pourrait lui donner un vieux complet de cher défunt. Comme il était beau garçon, il eut un complet neuf. Avec son génie particulier et son peu de scrupules il doit être millionnaire aujourd'hui, a moins qu'il ne soit retourné en prison, ou les deux: ce n'est pas contradictoire.
J'ai connu un percepteur qui avait volé des draps militaires. Pourquoi faire, Dieu du ciel ? Il dût faire jouer de hautes influences (maçonniques peut-être) pour ne pas passer en jugement et obtenir un non lieu, la moindre condamnation pour vol, même avec sursis, lui aurait fait perdre sa perception. Au demeurant, ce percepteur était un fort honnête home.
Le dimanche je me sentais très seul et je ne pouvais tout de même pas passer toute la journée au cinéma, pourtant le cinéma à cette époque était très bon et les places étaient pour rien. Quand il n'y à pas de pain disponible on occupe le peuple avec les jeux du cirque. Je vis deux fois "La soupe au canard" qui était une charge contre le nazisme, interdite en zone occupée mais pas en zone libre. Pourtant les allemands n'étaient pas loin et on en voyait de temps en temps, en tenue, en ville. Rarement.
Un dimanche particulièrement cafardeux, j'allai déranger Capdecomme chez lui pour lui demander la clef du laboratoire, je m'ennuyais tellement que je préférais travailler. Cela me fit monter très haut dans son estime. A. quoi tiennent les bonnes réputations.
Un jour au déjeuner chez les gardes mobiles, les collègues de l'état major, qui, eux aussi, mangeaient là, me dirent qu'un ordre avait paru le matin même interdisant de nous démobiliser sans une autorisation des allemands pour le passage en zone occupée, et il fallait des mois pour obtenir cette autorisation; encore une idiotie. J'avais quelques heures devant moi avant que l'ordre ne parvienne aux services compétents. Je bondis aussitôt et eut juste le temps d'accomplir les formalités. J'avais juste ma démobilisation en poche quand l'ordre arriva. Le gratte papier voulait que je la lui rende. Non mais, tout de même, il me prenait pour qui ?
Je pris le train pour_la ligne de démarcation (zone libre -- zone occupée), en route je m'arrêtai chez ma vieille nourrice qui habitait avec sa famille dans les environs de cette ligne. Ni elle, ni son mari notre ancien cocher, ni leur fils mon filleul, ne me reconnurent. Ils ne m'avaient pas vu depuis l'âge de 15 ans. Je les intriguai avec malice pendant un quart d'heure et tout le monde s'embrassa. Je couchai chez eux.
Le lendemain je pris l'autobus pour Langon ; hors les murs, on me dit dans l'autobus que la fameuse ligne de démarcation était une fumisterie: il y a ait un arrêt d'autobus à un certain endroit où le passage était facile et les gens passaient à pleine prairie. Je me méfiai bien à tort et m'adressai à un passeur qui me vola un peu mais très peu et me fit passer. Les gens de l'autobus avaient raison, il suffisait de veiller à ce qu'il n'y ait pas de patrouille en vue et de ne pas se mettre à courir si tout de même on rencontrait une patrouille. Les allemands savaient certainement que le fameuse ligne était une passoire, mais ils s'en fichaient bien. Tout en commerce se faisait par dessus cette ligne dont ils étaient les premiers à profiter.
Je rentrai donc à Nantes en zone occupée. Il était très désagréable de croiser un officier allemand à chaque coin de rue, mais je n'avait aucun contact direct avec les troupes d'occupation et tout se passa bien pour moi. Nous tâchions de nous ignorer mutuellement. Voici quels furent mes seuls contacts avec les allemands. Un jour je me trouvai à passer dans la gare de Nantes sur un quai très quelconque, j'étais seul. Une belle grande allemande descendit sur le quai d'un train qui était là. Je la regardai: un chien regarde bien un évêque, un français peut bien regarder une belle femme. Peut-être avais-je l'air féroce ce jour là, en tout cas l'allemande parut terrifiée et remonta aussitôt dans le train. En général pourtant je ne fais pas peur aux jolies femmes, mais tout arrive.
Un autre jour, je fus surpris par un orage et me réfugiai sous un porche. Le propriétaire de le maison me vit et me fit entrer très poliment. Je vis sur une table un jeu de dames tout prêt. Manière de parler je dis que j'étais joueur de dames. "Alors vous allez faire une partie avec ma femme". Une grosse mémère survint alors, c'était la femme annoncée, je fis la partie de dames et je fus battu à plate couture. Sous son air paterne, c'était un champion. J'exprimai mon admiration et je partis : le temps avait passé et je me trouvai en retard pour le couvre feu. En sortant de la maison, je vois accourir vers moi un soldat allemand tout essoufflé, il me dit quelques mots en allemand en faisant des gestes de désespoir . Je ne connais pas l'allemand mais je compris en un éclair qu'il avait perdu son chemin, qu'il cherchait la caserne et qu'il avait grand peur d'être en retard pour l'appel. Je lui indiquai d'un grand geste la direction de la caserne la plus proche. Entre militaires on se doit bien çà.
Une autre fois, un lendemain de bombardement, je venais d'aider un ami à déménager d'une maison à demi détruite et j'étais cette foie franchement en retard sur le couvre feu. Je fus arrêté par un gendarme allemand. Pourquoi moi seul, la rue était pleine de monde (vous pensez : un lendemain de bombardement), mais le gendarme avait visiblement envie d'essayer son français et m'avait choisi pour mon air sympathique (Nota : Je vous certifie que j'ai l'air sympathique). Il m'admonesta très paternellement et me laissa aller mon chemin.
Des mois plus tard les allemands nous interdirent de nous rendre au bord de la mer, ils édifiaient le fameux Mur de l'Atlantique, qui était tellement long qu'il bordait aussi la Méditerranée. Cela me gênait beaucoup parce que une des mes principales sources de ravitaillement se trouvait dans cette zone interdite et de plus il y avait là une auberge où on mangeait un certain civet de lièvre ! Je ne vous dis que cela. Je me rendis à la feldgendarmerie pour demander un laissez passer. Mais cette fois je tombai sur un feld gendarme du genre nazi pur sang qui me traita pire qu'un juif. Je me dépêchai de sortir. Je n'en allai pas moins en zone interdite avec un laissez passer périmé que j'avais trouvé par terre dans la rue.
A la descente du train, je tombe dans les bras -d'un garde champêtre français qui me demande mes papiers. Je lui dis que mes papiers ne valaient rien et je veux remonter dans le train qui ressortait de la zone interdite à quelques kilomètres de là. Il me retient de force et réclame mes papiers encore une fois. AH ! MAIS ! Il fallut sortir mon papier périmé. Il m'affirma qu'il était très bon, il ne s'agissait que d'une manifestation d'autorité sans malice, ou alors n'avait-t-il pas ses lunettes.
Je montai sur mon vélo et me rendis à mon restaurant de précision où j'arrivai à la nuit noire. Je distinguai bien de nombreuses formes inquiétantes, aussi je me présentai à la porte de derrière. La patronne vint m'ouvrir et me dit que je ferais mieux de m'en aller, l'hôtel était plein d'allemands. Je filai aussitôt vers un autre bourg où je mangeai d'ailleurs tout aussi bien.
J'avais compris, dès mon entrée en zone occupée, que les militaires allemands étaient tout aussi stupides que les militaires français. Jusque là j'avais cru naïvement qu'ils avaient un certain génie. Mon ami J.L. (il se reconnaîtra dans ces initiales) m'expliqua les choses : "Les militaires de carrière sont bêtes par définition. Ceux qui gagnent les guerres sont seulement un tout petit peu moins bêtes que ceux qui les perdent, un tout petit peu seulement". J.L. avait raison et, à cette guerre ci comme à l'autre, les allemands firent de très grandes fautes et il aurait suffit aux français d'être un peu moine bêtas pour la gagner, si seulement ils avaient eu des armes. Et ce ne sont pas les militaires qui étaient responsables de ce manque d'armes, pas seulement les militaires. D'où il faut comprendre que les civils ne sont pas plus intelligents que les militaires.
En tout cas la propagande du parti hitlérien en zone occupée, qui nous envoyait de multiples brochures imprimées, fut d'une stupidité dont rien n'approche. Si j'avais été nazi, dont Dieu me garde, j'aurais changé d'avis tellement cette propagande était nauséabonde. Quand aux films allemands qu'on nous présentait, c'était à vomir, encore moins bon que les films américains actuels.
Je me suis laissé dire, je n'étais pas à Nantes à l'époque, que la population de la ville avait d'abord été assez bien disposée envers les allemands pendant les premiers jours. Il aurait suffit d'un peu d'adresse de la part des allemands pour que les français acceptent parfaitement cette confédération européenne dont parlait toute la propagande. Nous étions battus et nous étions prêts à traiter pourvu qu'on nous présente des conditions honnêtes. Je parle là de la première impression. Quelques jours suffirent à faire comprendre à tout le monde qu'il s'agissait d'une illusion et que, jamais il ne serait possible de nous entendre avec le nazisme. Notre démocratie était pourrie certes et c'est elle qui nous avait conduits à la catastrophe; mais tout valait mieux que le nazisme. Telle fut la conclusion a laquelle arrivèrent les français et cela moins d'une semaine après l'armistice. En tout cas il n'y avait personne a Nantes quand j'y arrivai qui entretint le moindre illusion. Parmi nous il y eut des traîtres, il y en a partout. Il y eut aussi pas mal de naïfs, c'est qu'ils étaient naïfs à un point frisant l'inaccessible, n'en parlons plus.
Le reste de la population tacha de s'arranger pour vivre le moins mal possible, en souffrant ce qu'elle ne pouvait empêcher. Bien entendu, personne n'avait encore la moindre idée de ce qui se passait dans les camps de concentration.
J'écris tout de suite, pour ne pas oublier de le dire, que j'avais eu avant la guerre de nombreux renseignements sur l'Alsace Lorraine par mon ami Viaud qui vivait à Strasbourg où j'étais allé le voir plusieurs fois. L'Alsace et la France alors s'entendaient très mal et les alsaciens étaient, pour beaucoup, séparatistes, ils persistaient à parler alsacien et envisageaient d'adhérer à la confédération suisse, qui, d'ailleurs, n'était pas chaude pour s'annexer un nouveau canton germanisant perpétuellement menacé d'invasion.
On sait que l'Allemagne, pendant la guerre, annexa l'Alsace et la sottise des nazis les poussa à de multiples exactions en Alsace, sous prétexte de germaniser les alsaciens. On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre; après la guerre je revins en Alsace, j'y trouvai tout changé, subitement tout le monde y parlait français et les alsaciens étaient devenus patriotes français plus que bien des français eux-mêmes. Sur ce point là nous avions gagné la guerre. Quand a la Lorraine elle à toujours été française même quand elle faisait partie de l'Allemagne, m'a dit Viaud.
Pendant l'occupation je repris mes travaux artisanaux et mes études d'invention. Je conçus un lecteur de microfilm dans l'intention de l'exploiter et j'en construisis le modèle. J'avais rapporté de la guerre trois billets de mille francs d'économie sur ma solde (quel capital), je n'avais pas de dettes et par conséquent du crédit chez mes fournisseurs d'avant guerre que j'avais toujours payés recta. Ma mère me nourrissait. Avec çà et pas plus, je pu redémarrer sur de nouveaux frais. J'ai pour principe de ne jamais faire de dettes, car on ne peut pas appeler dettes le crédit de 30 jours fin de mois, ordinaire dans le commerce entre honnêtes gens. Mes petites affaires très petites, étaient prospères autant qu'elles pouvaient l'être; la pénurie générale ayant résorbé la "crise", je vendais sans difficulté tout ce que j'arrivais à fabriquer. Je n'ai jamais manqué de matières premières si étonnant que cela soit. Le système des comités d'organisation installés par le gouvernement de Vichy et qu'il aurait fallu appeler comités de désorganisation, offraient un désordre favorable aux gens débrouillards de mon espèce et j'exploitai ce filon à fond. J'utilisais mon comité à des fins très particulières.
Par exemple je n'ai jamais su étudier mes prix et le comité faisait cela pour moi, il faut croire qu'on n'avait pas grand chose à faire dans ces bureaux. Mes fréquents voyages à Paris me permettaient d'y être bien vu et bien traité. A chaque fois qu'on s'étonnait de mes demandes, je répondais: "Vous prétendez m'imposer des règles très strictes, je ne sais pas compter, alors faites les comptes vous-mêmes" et on les faisait. J'ai pensé un jour à demander à mon comité de se charger de taper mes factures et de les envoyer à mes clients, mais il y a une limite à tout et je ne suis pas allé jusque la.
Quand à la répartition des matières premières, c'était l'anarchie complète, un jour j'ai eu besoin d'un mètre carré de contre-plaqué, j'ai demandé un bon, on m'en a envoyé un de cent mètres. J'en ai fait cadeau à mon marchand de bois qui n'en avait jamais vu un seul depuis le début de la guerre, il bondissait de joie. Il me fallait de temps en temps renouveler une mèche de perceuse cassée. Pour en avoir, en principe il fallait un bon d'acier spécial et on n'en distribuait aucun, les allemands se réservant cette marchandise rare. Mais mon quincaillier n'a jamais manqué de mèches, il ne les vendait même pas au marché noir. Son fournisseur fraudait les allemands pour le bénéfice de ses vieux clients.
A une certaine époque la situation se détériora. Les bombardements se rapprochaient dangereusement. Je partis alors en vélo avec ma fille et un de ses petits camarades, tous trois sous la tente pour rechercher dans la campagne un endroit favorable où je pourrais me réfugier en cas de nécessité.
Un jour, au cours de ce voyage exploratoire, une fermière offrit de me vendre du beurre. J'avais trouvé la terre promise. Je louai une grande pièce vide dans une ferme à proximité d'un gros bourg.
Je n'en continuai pas moins mes activités artisanales et d'inventeur. Je décrivis à Cotton mon lecteur de microfilm. Il en parla a son collègue le duc de Gramont, propriétaire d'une importante usine d'objets d'optique. Le duc cherchait justement quelque chose comme cela et un beau jour je fus convoqué a Paris. Le duc de Gramont admirait beaucoup Cotton et suivait volontiers ses conseils.
A mon arrivée à Paris, je trouvai à m'attendre une petite voiture automobile, luxe rare à cette époque, sur le toit de laquelle je montai la malle qui contenait mon modèle. Nous allâmes chercher Cotton et arrivâmes à l'hôtel de Gramont. La façade me rappela un cinéma de Nantes. La disposition du rez-de-chaussée était la même que celle du cinéma. D'abord un long vestibule parallèle à la façade, avec M. Pipelet à un bout, ensuite un énorme hall carré aussi large que la maison, domaine du secrétaire particulier. Au fond escalier monumental. L'hôtel était sis avenue Chiappe, rue qui a changé de nom.
Je pris la direction des opérations, fis entrer Cotton. Le Concierge : "-- Monsieur Dodin et monsieur Cotton sans doute ? -- Non, Monsieur Cotton et Dodin". Ensuite le secrétaire. "Monsieur Dodin et Monsieur Cotton sans doute ? -- Non, Monsieur Cotton d'abord et Dodin ensuite." Escalier, et salon de l'horloge, au premier étage. Le duc nous attendait là, il serra les deux mains de Cotton en l'appelant "cher collègue" (académie des Sciences tous les deux) et me salua très poliment, c'était un homme extrêmement courtois.
Le secrétaire intervint :- "Madame la duchesse se rend en ville, elle désirerait dire un mot à monsieur le duc. Armand de Gramont s'excusa et sortit rendant une minute. Aussitôt son retour nous remontons en voiture. La voiture en route, les deux académiciens sur la banquette arrière, moi sur un strapontin, ce qui était normalement ma place. Le duc se tourne vers Cotton : " Claude est devenu fou, que lui arrive-t-il ? Quelle histoire ; " Cotton ne parlait guère, il répondit par un grognement. Le duc se tourna vers moi qui ne comprenais rien. "Georges Claude devait faire hier soir une conférence à Bordeaux au grand théâtre sur la situation politique actuelle. La salle était pleine de toutes les personnalités de la ville, y compris les allemands. Il est monté à la tribune, a expliqué qu'il s'était trompé en collaborant, que les allemands avaient maintenant perdu la guerre et que lui n'avait plus qu'à se suicider. Sur ce, et devant le public stupéfait, il à sorti un flacon de sa poche et en à avalé le contenu. Les médecins présents ont sauté sur lui et l'ont emmené aussitôt à l'hôpital."
Je n'ai jamais entendu parler de cet évènement par personne depuis. Évidemment personne n'était très disposé à faire beaucoup de bruit la dessus, encore moins les membres de l'académie des Sciences qui se suicident rarement dans des conditions aussi spectaculaires. Il fallut que le duc de Gramont soit bien ému et ait eu bien envie de se confier à quelqu'un, pour me raconter ce morceau de bravoure, à moi qui étais un parfait inconnu pour lui a ce moment là. Je n'ai aucune raison de me montrer aussi discret n'étant pas (pas encore) de l'académie des Sciences, je vous ai donc fait un récit fidèle de ce que j'ai entendu ce jour la.
Je fus engagé par l'usine du duc, dont je ne donnerai pas le nom. Elle existe toujours mais n'appartient plus à la famille de Gramont, son personnel est certainement tout autre qu'à cette époque.
Je devais travailler comme conseiller technique, on dit aussi ingénieur conseil, c'est tout un, mais je travaillai chez moi. Je faisais un voyage à Paris tous les mois ou presque. L'usine travaillait pour l'armée allemande, contrainte et forcée de le faire bien entendu, comme la plupart des usines de France étaient bien obligées de le faire à cette époque; mais le bureau d'étude préparait l'après guerre et étudiait des instruments â fabriquer une fois la paix revenue. Ce travail d'étude était fait aux frais des allemands c'est à dire aux frais de la France. Que faire d'autre que de se soumettre eu plus fort ? Surtout quand on y trouve bénéfice.
Le travail pour les commandes allemandes était étudié-en Allemagne, l'usine était simple exécutant. Le bureau d'étude était libre de travailler comme il l'entendait et sans contrôle des allemands.
Tout le monde savait, là comme ailleurs, que les armées allemandes n'en avaient plus que pour quelques mois avant la défaite. J'imagine que tout ce qu'il y avait d'intelligent en Europe, et même parmi les allemands eux-mêmes était au courant de cela.
Le duc engagea quelque chose comme huit ingénieurs conseils dans des conditions analogues aux miennes. Je n'en ai jamais connu le nombre exact parce-que je n'ai jamais eu la curiosité de les compter. Il y avait parmi eux, comme conseiller commercial, Grenier, qui devait devenir mon ami, et qui disparut trop tôt d'une maladie de coeur. Il y avait Florian, pour le calcul des objectifs photographiques, ancien pharmacien mais célèbre en optique, il était beaucoup plus vieux que moi. Il est mort après avoir rédigé son excellent livre: "L'optique sans formules" (Masson). J'appelais notre équipe l'écurie de course de la maison de Gramont. Nous fîmes de l'excellent travail qui fut torpillé, autant que possible fut, par le personnel fixe de l'usine. J'étais étonné de cette attitude. et ne l'aurais pas été si j'avais eu plus d'expérience, si j'avais su alors que toutes les grandes usines et beaucoup de petites ne sont que des gigantesques paniers de crabes ou chacun lutte contre tout le monde et tout le monde contre chacun, cela tient à la nature de l'homme qui ne peut bien s'entendre qu'avec lui-même, et encore... J'appris là en tout cas que la méchanceté et la sottise humaines ne se manifestent pas que dans l'armée et l'administration. Nous eûmes donc à nous défendre. Les Gramont étaient très bien disposés à notre égard, mais le duc manquait d'autorité. Il ne savait pas bien sélectionner son personnel, en réalité ce n'était pas lui qui commandait mais certains de ses collaborateurs directs assez adroits pour lui parler à l'oreille au bon moment. Je ne peux pas tout dire, ni citer aucun nom.
Comme idée- nouvelles j'apportai donc le lecteur de microfilms qui fut saboté et beaucoup d'autres idées nouvelles sans grand intérêt a part le télémètre à double prisme qui devait remporter plus tard un succès mondial, mais que l'usine refusa d'exploiter. La théorie abrégée a parue partout et la théorie complète figure dans mon manuel du Tailleur et Polisseur de Verres d'optique (même éditeur que le présent volume), je n'ai donc pas à la publier ici.
J'ai apporté aussi l'idée du viseur redresseur pour les reflex. Ma solution était un peu différente de celle qui a été plus tard adoptée partout,cette solution, plus économique, ne comporte pas de prisme en toit, elle à été adoptée récemment par un fabricant japonais. Voyez en partie technique.
Enfin je proposai un nouveau système d'éclairage pour les microscopes, et je construisis une maquette qui fut acquise par l'usine où elle se trouve peut-être encore. Bien que le procédé ait été chaudement recommandé par Florian, il ne fut pas exploité. I1 n'a encore été exploité par personne, on en trouvera la description en partie technique.
Rien d'ailleurs ne fut exploité d'aucune des inventions qu'aient proposées les ingénieurs conseils . Les ingénieurs à poste fixe triomphaient, si on peut appeler triompher, le refus de tout progrès. Comme exploitation à réaliser après la guerre on finit par décider de copier tout simplement un célèbre appareil photographique allemands d'avant guerre. Cet appareil fut effectivement construit. Il remporta quelques succès jusqu'au jour où les allemands, relevant rapidement leur industrie, lancèrent dans le commerce des appareils à la fois meilleurs et meilleur marché. Ce fut alors l'écroulement.
Le jour de la libération de Paris arriva. J'étais en province, je rejoignis Paris huit jours après. Je reparlerai du voyage. Je trouvai le personnel de l'usine consterné. Le nouveau gouvernement réclamait le remboursement de tous les bénéfices faits sur les allemands, ce qui mettait les finances de l'usine en l'air.
J'ai lieu de penser que le duc ne sut pas faire les sacrifices qu'il aurait fallu faire d'urgence et qu'il était assez riche pour faire, n'oublions pas que sa mère était Rotschild, la fille du célèbre banquier parisien. En tout cas les travaux d'étude furent arrêtés et les ingénieurs conseils furent liquidés. Moi j'avais un contrat. Ce contrat me laissait un certain délai pour me retourner, mais surtout il me laissait le droit, au cas où je serais congédié, d'emmener avec moi tous mes brevets. A la fin de mon contrat je trouvai une autre place mieux payée dans une autre usine. J'étais resté chez le duc pendant deux ans et demi.
Quelques derniers mots. Une tradition familiale dans la maison de Gramont veut que l'héritier du nom, l'aîné de la famille, porte avant son avènement, le nom de duc de Guiche et que la fille aînée porte le nom de baptême de Corisande. J'ai très bien connu ces deux personnages qui ne le cédaient en rien a leur père pour 1a courtoisie. J'ai connu aussi le comte de Gramont, un fils puîné. Ils étaient et sont toujours j'espère des gens de bonne compagnie que j'aimais beaucoup. Si je ne suis pas resté dans la maison, ce n'est pas de leur faute, ils ont tout fait pour que je reste.
Revenons dans l'ouest et reprenons mon histoire au moment où j'entrai chez mon cher ami le duc (il m'a toujours appelé cher ami). La Résistance s'installait. Je vais donner mon avis sur cette Résistance. Il n'est pas douteux que cette organisation ait rendu de grands services aux américains et aux anglais, mais il est plus douteux qu'elle ait rendu des services aux français. En tout cas elle aurait été plus efficace et moins dangereuse, en étant plus adroite, plus honnête et moins sottement meurtrière et terroriste. Que la Résistance en question sabote les voies de chemin de fer et fasse sauter les trains de munition (combien a-t-elle fait sauter de trains de munition, aucun), quelle coupe les voies de communication pour empêcher les troupes allemandes de circuler et paralyse les usines travaillant pour les allemands, rien de mieux, c'est de bonne guerre. Mais pourquoi des assassinats d'allemands isolés en pleine rue ? Cela ne pouvait aboutir et n'a abouti qu'à des massacres d'otages. Quand on est dans la cage du lion, il ne faut pas aller lui tirer les moustaches.
Cela inquiétait les allemands qui évitaient de sortir isolés ; oui mais, méfiants, ils n'en étaient que plus dangereux. La vérité est que beaucoup de gens sans aveux s'étaient mêlés à cette résistance qui ne cherchaient qu'une occasion de manifester leurs goûts du meurtre. Si quelques uns de ceux là sont a l'honneur aujourd'hui, cela ne m'empêchera pas d'écrire qu'alors ils se sont montrés criminels. D'autres d'ailleurs n'ont fait là que leur jeu personnel. Je n'en dirai pas plus, tout le monde le sait.
Il y eut les bombardements sur la France. Que les objectifs militaires, ports, voies ferrées etc. soient bombardés, c'est là aussi bonne guerre, si tant est qu'une guerre puisse jamais être bonne. Mais j'aurais voulu que les aviateurs prennent la précaution de faire tomber leurs bombes sur l'objectif visé et non pas sur la ville à côté, à plusieurs kilomètres du but, comme ce fut le cas partout, faisant des milliers de victimes civiles et très peu parmi l'armée allemande réfugiée dans ses bunkers. Peut-être était ce moins dangereux de passer loin des objectifs militaires. Ici non plus je n'insisterai pas, tout le monde le sait.
Qu'on ne me réponde pas que ce sont là malheurs inévitables, mon siège est fait, ce sont là maladresse et cruauté.
Rien d'étonnant en conséquence que la Résistance n'ait pas été accueillie partout avec enthousiasme, rien d'étonnant non plus que les libérateurs américains n'aient pas été reçus avec la même reconnaissance qu'en 1918. J'ai même souvent perçu pas mal d'hostilité à leur égard : on les considérait un peu comme une nouvelle armée d'occupation.
Je continuais à être président de ma société des Amis de la Nature, à la quelle étaient venus se joindre les membres des auberges de jeunesse dissoutes par Vichy, nous y continuions notre ouvrage culturel, esprit et corps. La classe ouvrière en France est encore très primitive et a besoin d'être aidée de toutes les façons possibles pour qu'elle puisse sortir de son primitivisme. Nous lui offrions autre chose que le bistro comme seule occupation du Dimanche. Mon organisation et d'autres parallèles ont fait, je crois, du bon travail dans cette direction. Travail obscur mais profitable. Maintenant je suis trop vieux et trop occupé pour militer de cette façon, mais je sais que d'autres ont pris ma suite en silence, il n'y en aura jamais assez.
Nous organisions régulièrement des conférences sur toutes sortes de sujets. Je me souviens de l'une d'elles où je jouais le rôle de conférencier et préconisais l'union libre. La contradiction ne manqua pas, toutes les femmes dans la salle étaient contre moi et particulièrement une certaine jeune fille que j'ai beaucoup connue depuis, puisqu'elle devint bientôt ma femme légitime et l'est encore. Légitime ou non notre union aurait duré aussi longtemps, mais Paris vaut bien une messe. Je dis cela bien que ma qualité de divorcé ne m'ait pas permis d'offrir la messe en question, seulement la Mairie. Que Mairie donc il y ai eue puisque Mairie elle voulait. Je lui devais bien cela en l'honneur du fils qu'elle m'offrit deux ans après. Je lui dois bien d'autres choses que ce fils, elle éleva ma fille de son mieux et amoureux nous sommes l'un de l'autre aujourd'hui comme au premier jour.
Je sais bien que les récits édifiants de ce genre n'ont aucun intérêt pour les lecteurs, à en juger par les histoires de putains et d'alcooliques qui sont publiés par tant de mes confrères éditeurs, peut être ces livres ont-ils plus de lecteurs que les miens, et peut être ces éditeurs font ils fortune .. à moins qu'ils ne fassent faillite, je me suis laissé dire que cela arrivait souvent, la profession étant moins sure que celle de pharmacien.
D'ailleurs ceci est "mes mémoires" et, si je veux être véridique, je ne peux pas me présenter comme ivrogne puisque je ne bois guère et je suis bien obligé de présenter ma femme comme une honnête femme, si peu intéressant que tout cela puisse être. Veuillez bien m'excuser. Oh, j'oubliais, ni moi ni personne de ma famille n'a jamais assassiné personne, même pas un petit meurtre en état de légitime défense, même pas en temps de guerre, ce qui serait pour le moins héroïque; même pas au volant d'une automobile. Quel dommage, je ne peux que vous renouveler mes excuses.
Je disais donc que je quittai le duc de Gramont; mais avant de laisser de côté cette époque de ma vie pour une autre, j'ai à conter ma vie à ce moment là en tant que réfugié à l'époque des bombardements de Nantes et ensuite, de la libération.
Le premier bombardement de Nantes décida de mon mariage, ma vie aurait été bien terne seul dans une chambre de ferme. Ma mère, qui, malgré un premier bombardement, ne voulait pas quitter Nantes, s'inquiétait de cette solitude et elle m'encouragea dans mon projet. Je fis venir ma fiancée et les bans furent publiés. Il y eut un autre bombardement dans la nuit qui précéda mon mariage. Ma fiancée et moi étions à camper cette nuit là dans une île de la Loire avec les Amis de la Nature et les avions avaient choisi cette île comme point de ralliement, ils se regroupaient au dessus de nous.
Cette fois-ci ma mère reçut une douzaine de bombes tout autour d'elle, couchée dans l'herbe sur le ventre, au jardin de plantes de Nantes en face de sa maison. Elle ne fut pas touchée physiquement mais beaucoup moralement et décida enfin de partir avec nous. Rien ne vaut l'expérience.
Le matin du mariage a sept heures, ma fiancée et moi nous pûmes enfin monter dans un train qui nous déposa à cinq kilomètres de la ville. De là un camion nous amena à la maison qui, heureusement n'avait pas souffert. C'est à une autre occasion que les fenêtres furent défoncées. Nos vêtements étaient disposés sur un lit où nous les avions placés la veille en prévision du mariage, et c'est décemment habillés que nous nous présentâmes a la Mairie. Les témoins n'étaient pas morts et nous attendaient; il fallut un certain temps pour trouver un adjoint qui nous maria pas lavés, le service d'eau était coupé. J'ai lieu de penser que l'adjoint n'était pas plus lavé que nous.
Notre déménagement fut épique. La gare des marchandises était inutilisable mais on enregistrait tout ce qu'on voulait aux bagages, tables, chaises, paquets enveloppés dans un vieux tapis, enfin tout. Il y eut cent vingt colis différents dans la même expédition, parce que j'avais utilisé les emballages carton dans lesquels je faisais l'expédition de mes petites fabrications. Il y avait quelques meubles sans aucun emballage. J'avais trouvé aux puces un lot de cuirs divers qui dataient de la guerre de 14. Je les avais roulés dans un tapis dont j'avais noué les quatre coins. Ce colis de cuir, je le trouvai à l'arrivée sur le quai de la gare., les noeuds défaits mais il ne manquait pas un morceau de cuir, ce qui était un miracle, le cuir avait plus de valeur que l'or a cette époque et le chapardage faisait partie de nos institutions nationales. Combien de splendides chaussures ai-je pu faire avec ce cuir ? Muse des bouifs, inutile de me prêter ta plume, je ne chanterai pas çà, les vieux cuirs sentent trop mauvais. D'autre part mes fabrications ne valaient pas celles du bottier du duc de Guiche.
J'avais trouvé pour ma mère une chambre chez un habitant du bourg et elle venait prendre ses repas chez nous. Le nom du bourg était Cerizay dans les Deux Sèvres : la ferme où nous avions notre chambre, à moitié chambre, à moitié atelier, n'était pas éloignée du bourg de plus d'un kilomètre. Le logement du jeune ménage just-maried se fit tout à la joie de la paix provisoire retrouvée, pas d'allemands dans les rues et du ravitaillement à gogo.
A force de vieilles frusques et d'étagères, notre pièce unique fut meublée et la lune de miel commença, elle dure toujours mais les lieux ont changé... tout de même en mieux.
I1 n'y avait pas de cabinets, seulement la prairie d'à côté, c'était incommode les jours de neige, je construisis un édicule ad-hoc avec tout à la terre. Les fermiers qui n'avaient pas voulu participer au paiement des planches, allaient à ces cabinets ... en cachette. Nous les laissions faire, mais rions de leur honte.
Nous liâmes relation avec tout le voisinage y compris quelques réfugiés parisiens du bourg. Le prix de la pension complète a l'hôtel était de cent francs, et ne changea pas pendant toute la durée de la guerre. Les chambres devaient être convenables puisque tout le monde était satisfait. Quant au repas, en pleine pénurie en voici le menu. Matin : café au lait sucré sans cartes de sucre, avec pain et beurre a discrétion. Déjeuner : Hors d'oeuvre -- énorme morceau de pâté de porc (de quoi faire dix repas pour un parisien) et ensuite un gros bifteck, et encore un rôti garni et un fruit. Dîner : potage, deux plats de viande comme à midi, dessert (laitage). On ne demandait aucune carte d'alimentation. Voilà quelles furent nos restrictions pendant toute la durée de la guerre. A la ferme nous avions le lait et la crème fraîche à volonté, on nous faisait quelques difficultés pour le beurre, mais la crème le remplaçait bien. Le boulanger livrait le pain sans ticket. Le nombre des colis alimentaires que nous envoyâmes sur Paris fut "innombrable". Nos jeudis, toutes les semaines, étaient réservés entièrement au service des colis. Le matin nous courrions la campagne pour récolter jambons et pâtés. L'après midi nous emballions et expédiions. Il y avait au bourg une fabrique de petites boites paniers, ce qui était bien commode.
Nous ne trouvions pas de savon, alors tout ce qui pouvait ressembler à de la vieille matière grasse était mis de côté dans un vase de gré, par exemple tous les résidus de cuisine. J'avais appris à faire du savon, j'utilisais le bicarbonate du pharmacien que je traitais d'abord par la chaux vive, empâtage, relargage ... résultat: savon de premier choix.
Parmi les colis envoyés, il y en eut de remarquables Il y a celui, contenant des haricots, qui fut envoyé sous le nom de "pilules alimentaires". Un autre contenait un jambon entier destiné à un ami de Marseille. J'appris par les journaux que les colis contenant de la viande de porc avaient libre passage, ce libre passage dura trois jours... j'en profitai pour envoyer le colis. Mais il y avait un autre danger, les employés de chemin de fer, affamés, visitaient régulièrement les colis, qui ensuite, arrivaient vides. Une idée me vint, j'écrivis en grosses lettres sur la caisse le mots "JAMBON", certain que tout le monde croirait a une farce et éviterait d'ouvrir la caisse, certain de se prendre les doigts dans quelque piège à loup. L'entreprise réussit parfaitement et la caisse ne fut pas ouverte.
Plus tard, après le débarquement britannique, aucun train ne passait plus sur notre lime, quand un de nos amis du bourg, qui entretenait des relations amicales avec le chef de gare, vint nous prévenir qu'un train, ce fut le dernier avant la libération, allait passer dans la nuit à destination de Paris. Nous nous procurâmes un jambon, 500 grammes de graisse de porc et un morceau de savon. J'emballai tout cela et le portai à la gare à l'adresse de Cotton à Sèvres. La caisse fut percée en route, la graisse et le savon disparurent, mais le trou était trop petit pour le jambon et Cotton le reçut. cela l'aida à vivre, lui, sa femme et la famille Manigault qui vivait avec eux, pendant la période très difficile qui précéda immédiatement la libération.
Ma femme n'a jamais cessé de considérer cette époque champêtre comme la plus belle de sa vie. Le matin nous nous levions tard; un peu de travail et voici le déjeuner, cuisiné dans l'âtre et bientôt prêt, la vaisselle demandait cinq minutes. Travail jusqu'à 17 heures, ensuite promenade dans la campagne. Dîner enfin, radio suisse ou anglaise devant le foyer l'hiver. Des bridges avec les réfugiés parisiens ou des promenades en vélo variaient les plaisirs, sans parler d'un voyage à Paris aux frais du duc, environ tous les mois. Nous arrivions là bas avec des valises pleines de ravitaillement pour les amis. Inutile de vous souligner que nous étions bien reçus; on crevait de faim dans la grand ville.
Si j'avais voulu faire fortune, je n'avais qu'à faire du marché noir, mais je n'ai jamais su gagner ma vie honnêtement. Tant pis pour moi.
Nous eûmes des imitateurs, un ingénieur de l'usine vint guérir sa phtisie à Cerisay. Ma belle soeur, ses deux enfants et ma mère habitaient près de nous dans le bourg même. Le débarquement en Normandie effectué, ma belle soeur avait quitté Soisson qu'elle habitait alors, craignant des combat dans les environs de cette ville fertile en champs de batailles. Ce fut Cerisay qui fut détruite, pas Soisson.
Pas très loin de chez nous il y avait un camp de jeunesses pétinistes. Le vent tournant, ces admirateurs du maréchal, devinrent, métamorphose spectaculaire, et opportuniste, des admirateurs du général. On parachuta des armes dans la prairie voisine, et ces patriotes commencèrent à faire les imbéciles. Ils attaquèrent une colonne allemande sur la grand route et tuèrent un officier supérieur, le résultat fut que les allemands revinrent en force et d'abord bombardèrent Cerisay au canon, faisant sept morts et ensuite incendièrent, une par une, 70 maisons, il n'en resta guère debout après cette justice sommaire qui, bien entendu, ne toucha que des innocents. J'eus l'occasion de constater par cela que le service de renseignement des allemands était inexistant.
J'ai abrégé pour faire plus court. Ma femme me dit qu'il s'agit de vérité historique et que mon abréviation est coupable. Voici donc plus exactement quels furent les faits.
1- Attaque du détachement allemand par nos résistants, à l'est de Cerizay sur la route nationale.
2- Un jeune ménage, qui était venu faire visite à tante et tonton réfugiés à Cerizay, quittait le bourg à ce moment même en vélo. Ils tombèrent sur le détachement allemand qui les arrêta et fit monter l'homme, le femme et les vélos dans un camion, ils les emmenèrent avec eux, sans doute à titre d'otages (?).
3- Le détachement allemand monta dans ses camions et traversa Cerizay de l'est à l'ouest. Alors la jeune mariée, en passant devant l'hôtel dans le quel résidaient l'oncle et la tante et voyant que les camions ne s'arrêtaient pas, cria "Halte, Halte". Il parait que le mot allemand est le même que le mot français. Les allemands crurent à une alerte, s'arrêtèrent, et tous les soldats descendirent des camions Le jeune ménage, privé de gardes, en fit autant avec ses vélos et rentra dans l'hôtel sans être inquiété. Ils devaient reprendre la route le lendemain matin, sans se douter aucunement qu'ils avaient participé a un drame, personne à Cerizay ne pouvait les renseigner. Il y à des gens qui ont de le chance, tant mieux pour eux.
4- Le jour même, ou un peu plus tard, je ne m'en souviens pas, un détachement allemand traversa en trombe la petite ville de Cerizay, en mitraillant de côté et d'autre. Sept habitants furent tués.
5- Deux jours après eut lieu l'enterrement des victimes. Tous les habitants du bourg, sauf quelques exceptions, se rendirent au cimetière. C'est à ce moment que les allemands survinrent et bombardèrent la ville avec un seul canon (de 105 je crois). Les derniers habitants encore présents, quittèrent les lieux. Ce bombardement ne fit aucune nouvelle victime. L'incendie méthodique suivit.
Voilà la vérité rétablie, pour ce que j'en ai su et pour ce dont je me souviens. Si j'ai fait des erreurs veuillez bien m'excuser.
Le bombardement proprement dit fut assez pittoresque, en ce qui nous concerna pour que j'en dise quelques mots. Tout commença par l'arrivée de ma mère sur ses vieilles jambes de 70 ans, faisant de grands gestes. Elle nous dit que les troupes allemandes s'apprêtaient à bombarder le bourg après avoir incendié toutes les fermes sur leur passage auparavant. A ce moment les obus commencèrent a tomber. Je récupérai mon neveu et ma nièce qui, ce jour là avaient couché chez nous et jouaient dans les environs, je mis tout le monde sous la table de la salle à manger, si l'on peut dire puisque nous vivions dans une seule pièce. Quel abri efficace !
Je vis bientôt, en observant les rejets de poussière, que seul le bourg était bombardé. Je décidai alors de battre en retraite et nos deux vélos et les sacs à dos furent chargés. Nous voici partis, en pleine vue des allemands dans notre traversée de la première prairie. Objectif le village le plus proche où nous avions installé des amis. Sur la route je fis asseoir ma mère qui ne pouvait plus marcher, sur le porte bagage de mon vélo. Mon neveu, qui était alors un tout petit garçon prit place sur le porte bagage de l'autre vélo, ma fille et ma nièce suivaient à pied. Je poussais un des deux vélos, ma femme poussait l'autre. En route nous rimes rencontre de deux dames très polies qui arrivaient à rien de Nantes pour se réfugier à Cerizay. Je leur dis ce qu'il en était du refuge, mais elles ne crurent pas un mot de ce que je leur disais et continuèrent leur route.
La maison où ma mère logeait fut détruite de fond en comble, ainsi que l'habitation de ma belle soeur avec la petite provision de billets de banque qui constituait son trésor de guerre. Tout le monde s'installa chez nous. La pièce unique était assez grande pour deux personnes, voire pour trois. Sept personnes c'était tout de même trop. Heureusement nous nous entendions bien, pourtant ma belle-soeur trouva à coucher chez un voisin et ma mère dans un cellier de la ferme.
Une fois l'incendie de Cerizay éteint, les troupes allemandes en déroute défilèrent dans les ruines. Je vis des allemands rejoignant Allemagne en poussant une brouette, d'autres un vélo sans pneu. Il faut avoir vu cela pour le croire, c'était, suivant l'expression d'un villageois, le cirque "j'en ai marre". Depuis qu'il y a des armées et des guerres, il y a aussi des retraites et toutes ces retraites ont dû présenter des spectacles de désolation analogues.
Quand à nous, nous étions suspendus a la radio pour avoir des nouvelles. Les anglo-saxons annoncèrent un jour qu'ils avaient pris Nantes sans coup férir et qu'ils envoyaient une colonne vers La Roche-sur-Yon, il s'agissait d'un simple bluff, ils restèrent au delà de la Loire. C'est à ce moment que le courant électrique nous fut coupé et cette fois nous restâmes totalement sans aucune nouvelle.
Ici se place une époque curieuse de l'histoire de France, Toute autorité nationale avait disparu, les gendarmes restaient cachés. Nous n'étions plus sous Pétain et pas encore sous de Gaulle. Ni Dieu ni maître en somme. Rien ne se produisit de notable, malgré l'absence d'autorité et de nouvelles d'aucune sorte.
Un beau jour nous vîmes apparaître à Cerizay un cycliste, c'était mon frère. Il avait disait-il (?), un laissez passer allemand dans la poche droite et un laissez passer de la résistance dans la poche gauche. Il n'avait pas eu à se servir de l'un ou de l'autre, il n'avait rencontré personne depuis la Loire. Il passait par là en allant reprendre du service comme médecin militaire. Il fut, un peu plus tard, commandant en chef du service de santé des troupe françaises, d'abord pour la poche allemande de La Rochelle, ensuite pour celle de St Nazaire.
Non frère rapporta, comme souvenir de cette campagne, un immense drapeau à la croix gammée et, autre souvenir, son scorbut chronique qui devait le tuer quelques années après. Il faut dire qu'il avait fait Dunkerque à la fin de la drôle de guerre, ce qui avait dû le secouer pas mal. S'il avait pu, avant sa mort, écrire, lui aussi, ses mémoires, il vous aurait raconté en détail comment il avait organisé des cours destinés a enseigner aux prisonniers français comment ils devaient s'y prendre pour simuler des maladies chroniques et être réformés par les médecins militaires allemands, c'est a dire renvoyés dans leurs foyers. Il a réussi a ainsi faire libérer un grand nombre de prisonniers et à être réformé lui-même. C'est assez facile, mais, à ce jeu on abîme sa santé.
Sur l'incendie et ses suites immédiates, je n'ai rien de bien intéressant à vous dire. Voici pourtant.
Le sabotier du bourg, qui était vieux et se moquait du danger n'ayant nulle peur de la mort (il y a des gens comme çà), ferma à clef sa devanture et, à chaque fois qu'un soldat allemand se présentait devant sa porte pour mettre le feu, il faisait de grands signes "non" à travers la vitre. Les soldats, qui n'avaient aucun enthousiasme pour le travail qui leur était commandé, n'insistèrent pas et, les murs mitoyens étant épais, sa maison fut la seule de la grande rue à ne pas être consumée. Les services de la reconstruction plus tard l'obligèrent a faire démolir sa vieille maison, jaloux sans doute de son pittoresque et la remplacèrent, comme toutes les autres maisons de cette rue désormais sans joie, par d'infâmes constructions, laides et mal fichues.
Après le bombardement, chacun passa au crible ses cendres, au fond des caves découvertes, on cherchait ce qui pouvait rester des bijoux des femmes et de l'argenterie. J'ai toujours ici une boite contenant mes couverts de famille déformés par le feu. Cette argenterie était dans la maison qu'habitait ma mère. Pour les refondre on me demande plus cher que ne valent des cuillères neuves, nous préférons l'acier inox à ce marché de dupes. A part cela nous retrouvâmes quelques objets utilisables.
Le propriétaire de l'immeuble où ma belle soeur avait habité était ainsi occupé a cribler ses cendres; par hasard je me trouvais la et le regardais . Il découvre un bout d'acier carré auquel était attaché un morceau de ressort, il se tourne vers moi et me demande si cela n'avait pas appartenu a ma belle soeur, je réponds non. "Tonnerre, mais c'est ma pendule " éclate-t-il soudain.
Quand le flot des allemands fut écoulé, l'ordre social consentit à s'occuper de nous. On revit des fonctionnaires et des gendarmes. Les habitants du département firent une collecte de vieux vêtements et de moins vieux, ainsi que d'argent, pour les "sinistrés de Cerizay", les vêtements furent distribués à tout le monde, mais pour l'argent, on interprète les mots "de Cerizay" dans un sens étroitement restrictif et on refusa de verser le moindre sou aux personnes résidant à Cerisay mais n'étant pas nées dans la commune. C'était d'autant plus odieux que les réfugiés parisiens ou nantais, tous gagnant leur vie ou riches, avaient beaucoup dépensé dans le bourg, bien loin d'être une charge. Un partage équitable n'aurait pas diminué sensiblement la part de chacun; là n'était pas la question. La raison déterminante était l'ostracisme (ou esprit de clocher, comme vous voudrez, c'est la même chose) qui rend insupportables les habitants de nos petits bourgs de l'ouest, les habitants de la campagne proprement dite sont plus raisonnables. Les réfugiés de tout poil étaient considérés comme des étrangers, à peine moins que les allemands. Moi même l'étais, étant né en Vendée, et pourtant le limite (la frontière) entre le département des Deux Sèvres et celui de la Vendée passe à un kilomètre de Cerisay. L'administration du département nous refusa même la carte de sinistré, ce qui était nier l'évidence.
Je portai plainte au parquet au nom de ma mère, il ordonna une enquête de gendarmerie. Les gendarmes firent leur enquête et j'attendis la suite. Comme cette suite ne venait pas, je me rendis à Bressuire, sous préfecture du département et demandai communication du rapport de gendarmerie au greffier du procureur. J'eus devant moi un homme suant de honte, mais ayant reçu l'ordre de me faire cet horrible mensonge : "le rapport de gendarmerie a été perdu". J'allai voir un avoué à qui on refusa aussi communication du rapport. J'aurais pu ne porter partie civile et forcer ainsi les portes. Le jeu n'en valait pas la chandelle. Le justice n'est pas de ce monde, elle n'est pas pour les pauvres et je ne suis pas absolument certain qu'elle existe même pour les riches. A noter que l'avoué ne me demanda aucun honoraire bien qu'il ait fait des frais en consultant un jurisconsulte de Paris. Il y a des honnêtes gens, on est tout étonné d'en rencontrer parfois.
J'ai aussi à dire quelques mots de notre voyage à Paris, huit jours après la libération de la ville. Nous avions nos vélos avec nous, mais il serait très faux de dire que le voyage fut fait en bicyclette. D'abord nous trouvâmes à Bressuire un autobus pour Angers et un autre d'Angers au Mans. Du Mans il y en avait un qui parcourait une quarantaine de kilomètres vers Paris. Il nous laissa dans un bourg dont j'ai oublié le nom. La nous dûmes coucher sur la paille dans une grange en même temps que les passagers d'un camion de charbon de bois qui allait sur Paris. Ces personnes étaient d'excellentes gens, mais l'un d'entre eux ronflait comme une machine à battre, ce qui rendait le sommeil difficile pour les autres.
Au matin nous fîmes prix avec le chauffeur qui nous installa sur les sacs de charbon. Les pneus jumelés trop gros se touchaient, ils éclatèrent trois fois.
Gaston Viaud habitait alors a Juvisy et nous avions assez du camion. Nous mimes pied à terre en plein milieu du champ d'aviation dans une nuit totalement noire. Il faut croire que j'ai le sens de l'orientation ou beaucoup de chance puisqu'en partant au hasard., nous trouvâmes immédiatement Juvisy. La famille Viaud nous fit fête. Pensez donc, nous avions des sacs pleins de ravitaillement et les poches pleines de tickets. cela n'empêchait pas non plus la famille Viaud d'être une famille en or et cependant ils manquaient du nécessaire.
Nous étions noirs comme des nègres à cause du charbon de bois, heureusement il y avait de l'eau. Le lendemain à Paris je retrouvai mon frère dans un appartement abandonné sans meuble et sans éclairage. Nous meublions l'appartement et l'obscurité avec des histoires de caserne, dont je ne vous souillerai pas les oreilles. Pour dormir il y avait de la place à l'hôtel. Les américains avaient apporté un peu de ravitaillement. Ils n'ont pas que des défauts.
Le jour nous circulions avec nos vélos. Il n'y avait alors à Paris aucune circulation automobile ni même hippomobile. Qui n'a pas vu Paris dans ces conditions n'a jamais vu Paris. Nous restâmes là le temps de toucher mon traitement et surtout ]e temps de chercher et de trouver un moyen de transport pour rentrer. Enfin nous pûmes embarquer dans un petit autobus et aboutir par un chemin invraisemblable et en un temps absurdement long au Lion-d'Angers. Le chauffeur était un filou et nous le montra bien.
Mon récit est très en désordre, c'est sans importance aucune puisqu'il n'y a pas d'intrigue à suivre.
Ici une anecdote. Un jour, à peu près à cette époque de ma vie, nous partions pour Paris ma femme et moi. Nous disposions d'un compartiment entier pour trois, nous deux et un parfait inconnu. Ma femme prit une banquette et je partageai l'autre avec l'inconnu. Je n'avais pas d'oreiller, je pliai donc en quatre mon pardessus. Ma femme me fit toute une scène parce que j'allais chiffonner ce pardessus. Je tins bon et je passai la nuit la tête sur le dit pardessus. L'inconnu, qui devait être un célibataire conscient et organisé, s'amusait ferme de nos discussions conjugales et le laissait un peu trop voir.
Le matin arriva, il arrive toujours celui-là, et la pleine lumière avec lui. Notre camarade attendait avec curiosité de voir dans quel état serait mon pardessus. Il était en effet fort chiffonné, mais ce n'était pas mon par-dessus, c'était celui du monsieur: la veille au soir je m'étais trompé de pardessus. Notre voisin ne riait plus, il paraissait même un tantinet déconfit. Tout de même il prit l'aventure du bon côté et partit sans dire un mot.
Dans, le même ordre d'idée, un jour, beaucoup plus tard, je fis une excursion en mer avec ma femme, à bord d'une vedette remplie de passagers. Ma ferme, qui est très sensible au mal de mer, fut malade presque aussitôt le départ. Alors les autres passagers se moquèrent d'elle en riant beaucoup. C'était très discourtois et je faillis me fâcher, mais heureusement je pris le parti de dédaigner cette bande d'imbéciles. La bande en question toute entière, quelques minutes plus tard, fut prise elle aussi, de mal de mer. De cette façon ma femme fut vengée de la plus élégante façon possible.
Nous passâmes encore un an à Cerisay. Les réfugiés étaient partis, le bourg était démoli, les voyages à Paris n'existaient plus, il ne restait comme occupation, que l'envoi des colis et les travaux artisanaux, avec colis pour eux aussi.
I1 ne faudrait pas croire que le départ des Allemands mit fin tout de suite à la pénurie. Cette pénurie avait été organisée savamment par l'administration française, et cette désorganisation systématique resta en place. Quelques chefs furent seulement remplacés par des résistants plus ou moins authentiques et tout cela s'accrocha encore pendant plusieurs années, jusqu'à ce qu'il y ait reclassement dans d'autres services. Aujourd'hui encore, après 25 années an peut trouver trace dans la législation de beaucoup de lois et de règlements, ils ne sont tombés en désuétude qu'en pratique et il suffit d'un fonctionnaire zélé ou pervers pour en ressusciter a l'occasion. On passe a côté mais pas toujours et pas toujours facilement.
Il fallut donc continuer l'envoi des colis sur Paris jusqu'au jour où un service régulier de camions Cerizay-Paris vint tarir nos sources. Il n'y avait plus qu'à partir.
J'aurais pu me réinstaller à Nantes où un appartement de la maison familiale était libre. Je préférai assurer mon indépendance totale en louant un appartement aux Sables d'Olonne. Je devrais dire une maison particulière avec un petit jardin. La mère et la grand-mère de ma femme vinrent habiter avec nous et il me naquit un fils. cela faisait six personnes à nourrir, ce qui posait des problèmes. Je gagnais heureusement ma vie avec mes petites fabrications, agrandisseurs et accessoires, et je commençais à exploiter le fameux télémètre que je baptisai "verre dépoli-télémètre". Je pris un ouvrier, mais je tombai assez mal. Il était très gentil et faisait de son mieux, il travaillait toute la journée devant moi, de l'autre côté de la table où je travaillais moi-même. Le soir il fallait constater que j'avais produit cinq fois plus d'ouvrage que lui. Je n'ai jamais pu découvrir comment il pouvait s'y prendre à la fois pour travailler sans discontinuer et cependant pour ne pas aboutir. Il y a des gens comme çà. C'est un grand mystère naturel. On dit de ces gens qu'ils "n'avancent pas", ce qui n'explique rien. Il se fit gendarme.
Certaines semaines étaient difficiles à boucler. Un soir ma femme m'avertit qu'il n'y avait plus d'argent à la maison. Au courrier, le lendemain matin, il y eut un mandat sur lequel je ne comptais plus. Et la vie continua.
Aux Sables, le ravitaillement n'était pas encore parfaitement rétabli, nous manquions de matières grasses. Heureusement il y avait beaucoup de poisson et nous aimons beaucoup le poisson.