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XXXIII

C'est peu de temps après cette époque que se manifestèrent les premières atteintes de la maladie d'estomac qui ne m'a jamais quitté depuis. Origine : deux ans de service militaire et cinq ans de vie d'étudiant. Diagnostic exacte: inconnu, je n'ai jamais trouvé un médecin capable de le faire, ce ne sont pourtant pas les examens qui ont manqué, mais personne ne connaît rien de certain au fonctionnement de l'estomac, à part quelques notions dignes tout au plus des leçons de chose de l'école primaire. De cette ignorance il ne faut faire reproche à personne. L'estomac défie la science et la science n'a pas encore pu relever le défi.

On m'a soigné d'abord au bicarbonate de sodium qui était encore le grand remède de l'époque. On commençait pourtant à s'apercevoir que prendre ce remède après les repas, est le plus sûr moyen de détraquer définitivement un estomac fragile, alors on m'a recommandé le carbonate de calcium. J'en ai pris des quantités énormes, c'est encore plus nuisible que le bicarbonate de sodium. Voici ce qui se produit, tous les médecins dignes de ce nom savent cela aujourd'hui, mieux vaut tard que jamais, c'est déjà quelque chose de savoir çà.

La digestion des aliments ne peut se produire dans l'estomac qu'en milieu acide, l'organisme secrète à cet effet de l'acide chlorhydrique et, en principe, la tunique de l'estomac doit résister a des doses relativement énormes de cet acide. Mais il arrive qu'un estomac malade réagisse trop à la sécrétion acide ; alors on dit qu'il a "des aigreurs". Il suffit en général de prendre un verre d'eau pour diluer l'acide et les aigreurs passent d'elles mêmes. Si décidément elles ne passent pas, voyez un médecin intelligent; en cherchant bien peut-être en trouverez vous un, alors faites lui confiance et ne contez pas sur moi pour vous donner une consultation. Tout au plus puis-je vous dire qu'il est possible que vous ne supportiez pas le vin. Remplacez le par du "fil en six" ou, encore mieux, par de l'eau.

Si, au moment des "aigreurs", on avale du bicarbonate de sodium, l'acide est neutralisé et le résultat est la formation de chlorure de sodium en petite quantité; comme chacun sait c'est un aliment normal.

Si, dans les mêmes conditions, on prend du carbonate de calcium, le résidu est du chlorure de calcium, produit caustique pour les gélatines,qui est mal supporté.

Dans les deux cas le résultat principal est que l'acide est neutralisé. Cette neutralisation de l'acide supprime bien l'aigreur, mais qu'il s'agisse de calcium ou de sodium, la digestion est arrêtée, le pylore ne laisse plus passer les aliments, alors l'organisme secrète une nouvelle dose d'acide pour essayer de rétablir la situation, d'où nouvelles aigreurs et nouvelle dose de produit alcalin. Résultat: la digestion n'est pas terminée quand arrive l'heure du repas suivant et le malade devient de plus en plus malade, jusqu'à ce qu'il en crève.

J'ai failli crever... failli seulement, en effet mon frère venait de finir ses études de médecine. Il me donna le conseil judicieux de jeter à la poubelle mes réserves de carbonate et d'acheter un bateau à rame pour pouvoir faire de l'exercice physique en position allongée. Je suivis le conseil et achetai d'occasion une vieille yole munie d'un banc "à coulisse". Ce remède réussit très bien.

Maintenant que j'ai vieilli et ne peux plus ramer, j'ai dû construire une ceinture abdominale artificielle avec un vieux ceinturon, mais la station debout est toujours pénible et ne peut se prolonger longtemps.

Voici la guerre de 32. Dans la réserve j'avais été nommé "sergent chef". Et j'en étais étonné parce que mon livret matricule partait la mention : "Mauvais esprit", cette mention ayant été barrée d'un trait et remplacée par "esprit. douteux", ce qui est bien amusant tout en étant très exact, mais m'a empêché d'aller jusqu'au grade d'adjudant. Quel dommage, on sait que les adjudants sont presque- officiers. Enfin j'étais presque-adjudant.

J'avais déjà inauguré mes trois galons au cours d'une période d'instruction au camp de la Courtine, dans le massif central, 21 jours, 21 jours de paix champêtre.

Nous nous rendions au terrain de manoeuvre tous les matins à cinq heures, c'était en plein été et le climat de cette région me parut très agréable, il faisait plus chaud la nuit que le jour et cette sortie à l'aube était charmante. un adjudant chef venait commander la manoeuvre d'ascension du ballon, j'aurais pu le faire mais je ne tenais aucunement à me mettre en avant. Cela fait, l'adjudant allait se recoucher jusqu'à midi, heure à laquelle ballon redescendait. Entre ces deux heures là, j'étais charge de veiller au salut de l'empire et, nouveau berger, chargé d'occuper les homes pour les empêcher de faire des bêtises. Avec un gramme d'imagination,ce n'était pas difficile. J'avais trouvé quelques jeux de société ou plutôt retrouvé car cela n'avait rien d'original. Je prenais par exemple la théorie de l'école du soldat et je la lisais en ajoutant "par devant" ou "par derrière" de temps en temps. cela donnait par exemple: "Prenez la baïonnette par devant et enfoncez là par derrière". Comme occupation culturelle, c'était bien du niveau intellectuel de mes hommes et ce jeu avait un succès fou. Pour changer, un peu plus tard, je donnais le branle en racontant quelques unes des histoires grivoises que je connaissais et alors j'en connaissais mille. Les hommes enchaînaient en racontant chacun la leur. Le peuple français a un acquis formidable de ce genre d'histoires;certaines datent de le plus haute antiquité certainement. Dans les armées de Vercingétorix on devait déjà les connaître. Je n'en raconterai pas ici, ce livre étant particulièrement réservé aux pensionnats de jeunes filles qui sont censées les ignorer. C'est à mon grand regret car certaines sont extrêmement savoureuses. I1 faudrait d'ailleurs vingt volumes pour les raconter toutes et elles n'ont tout leur charme que dites et bien dites oralement.

L'après midi nous étions au repos, une autre équipe nous remplaçait. Nous passions cette après midi à bavarder entre sous-officiers. Un de mes camarades sergent me parla de son métier dans le civil, il le trouvait très admirable et ne se trompait pas. Il était représentant en houppettes de pantoufles. A cette époque, pas plus que maintenant; personne ne portait plus de houppettes de pantoufles. Eh bien détrompez-vous, il restait et reste encore probablement assez de gens en France à porter ces houppettes sur leurs pantoufles pour permettre la vie d'un important atelier, mais un seul, et pour faire vivre un représentant, un seul et c'était mon camarade.

Ce représentant, comme tous les commis voyageurs, était très facétieux Il avait décidé, simplement pour occuper ses journées, de terrifier un de nos collègues qui était bien brave homme mais plus qu'un peu sot. Il nous rabattait les oreilles avec l'amour qu'il avait pour sa femme, jugez par là de sa bêtise. Passer 21 jours sans elle lui paraissait une terrible disgrâce du sort. Mon marchand de pantoufles avait réussi à le persuader qu'il était, lui-même nihiliste et qu'il allait bientôt faire "tout sauter", et huit jours avant le départ, notre sot alla trouver le capitaine et lui dit que, s'il n'obtenait pas tout de suite l'autorisation de rentrer chez lui, il déserterait. Ce capitaine avait une gueule d'imbécile; mais il cachait bien son jeu, il était eu contraire intelligent et compréhensif, il prit ses renseignements et autorisa l'amoureux à faire venir sa femme et a aller coucher avec elle dans le bourg voisin, ce qui arrangea tout. Rien ne sauta, même pas les houppettes de pantoufles et, la période terminée je rentrai chez moi.

C'est au cours de cette période que je vis utiliser nos ballon captifs comme petits ballons dirigeables utilisables par beau temps. On remplaçait la nacelle habituelle par une autre munie d'un moteur et d'une hélice et çà fonctionnait admirablement. Je fis de nombreuses photos et en vendis quelques unes à un marchand de cartes postales.

Ne croyez vous pas que des occupations comme celles-là valent beaucoup mieux que la guerre, je veux dire la guerre sanglante car la guerre peut aussi être bucolique comme la paix elle-même.

Comme je l'ai déjà écrit plus haut et comme je n'ai garde de l'oublier, voici que survient la guerre de 39, autre genre de distraction. On me mobilisa un mois avant la mobilisation générale, pour me garder huit jours à ne rien faire, puis on me renvoya dans mes foyers et on me remobilisa dix jours avant les autres, j'ai toujours ignoré pourquoi, c'était sans doute le désordre qui commençait. Daladier était président du conseil. Il avait été choisi par la franc-maçonnerie pour occuper ce poste, sans doute à cause de sa valeur intellectuelle déficiente. Il installa le désordre avant même le début de la guerre. Dès la déclaration de guerre il commença par envoyer au front tous les ouvriers des usines qui travaillaient pour la défense nationale, ils revinrent un à un au bout de très longtemps, après étude de leur dossier politique par la police. Pendant ce temps là, la production des armes fut arrêtée (en France, pas en Allemagne) et Dieu sait pourtant à quel point nous avions besoin d'armes. Nous avions déclaré la guerre mais nous avions négligé de la préparer, malgré de gros crédits votés par les chambres. Où donc est passé cet argent ?

Comme on sait, l'Allemagne n'était pas encore tout a fait prête et nous dûmes attendre plus de six mois qu'elle voulut bien se décider à nous donner la frottée que nous méritions. J'ai connu quel était le dispositif d'attaque des allemands beaucoup plus tard pendant l'occupation, par un film de vulgarisation projeté en français à l'usage de la propagande devant une société d'amitié franco allemande. Je ne faisais pas partie de la dite société mais un de mes amis communistes, qui mourait de peur, avait cru trouver cette façon de se dédouaner et avait adhéré à cette société comme le firent aussi beaucoup de gens qui se croyaient suspects bien avent que personne ne songe à les inquiéter. Cet ami m'avait fourni une carte. J'indique ci-dessous le dispositif que j'ai vu indiqué dans le film, j'ai, en effet, été très étonné de ne le voir cité nulle part depuis malgré son haut intérêt stratégique.

Pendant que Daladier et ses amis maçons désorganisaient complètement l'armée française et l'industrie des armements, pendant les six mois que dura ce qu'on a appelé la "drôle de guerre" (d'après le film "drôle de drame") les usines allemandes tournaient à toute vitesse pour fournir du matériel à une colonne allemande massée dans tous les cantonnements possibles, sur une ligne droite allant du fond de la Prusse orientale jusqu'à Sedan. Une importante couverture de troupes garnissait la frontière française et une forte armée allemande s'apprêtait a envahir la Hollande. Les hommes ne manquaient pas en Allemagne et les armes non plus.

Au jour J, tout cela se mit en route. L'armée allemande du nord entra en Hollande et en Belgique; mais le gros du travail fut fourni par la colonne qui perça rapidement le front de Sedan. Elle s'écoula par le trou en défilant d'un bout a l'autre, d'un seul élan du fond de la Prusse jusqu'à la mer. La manoeuvre était audacieuse, mais très risquée et tout aurait été remis en question si le commandement frangeas avait ordonné deux mouvements, l'un du nord au sud, l'autre du sud au nord formant pince pour couper la colonne qui n'avait avec elle que quelques heures de feu. I1 est facile, pour moi de dire cela aujourd'hui, mais il aurait été facile aussi pour le commandement français de savoir à chaque instant où se trouvaient les allemands, il suffisait de téléphoner aux maires de toutes les communes et de pointer sur la carte. On se serait rendu compte en quelques heures de la minceur de la colonne et le mouvement à faire s'imposait de première évidence. Personne n'y pensa. On s'attendait a une guerre de siège, on avait a faire à une guerre de mouvement, cela déconcerta tout le monde en France (Un succès sur ce point ne nous aurait -pas nécessairement fait gagner la guerre), d'où la déroute. Les allemands vainquirent avec peu de pertes. Nous n'avions guère d'aviation, mais les allemands n'en avaient pas beaucoup plus que nous à ce moment la. C'est la raison pour laquelle ils ne purent absolument pas pousser leur avantage vers l'Angleterre. Il fallut qu'ils attendissent la construction des avions qui leur manquaient pour essayer de compenser leur infériorité maritime. On sait ce que fut la suite.

Je continue à anticiper sur les évènements en plaçant ici un épisode de peu d'importance,. sais qui m'est personnel. Tout le monde savait, simplement par les journaux qu'une colonne allemande s'avançait dans le nord de la France. On savait aussi que les allemands avaient profité de cette avance pour lancer en France une nuée de jeunes allemands éduqués tout exprès. Le but exact de cette petite invasion était sans doute d'organiser une espèce de guérilla dans les arrières dans le cas où les français auraient déjoué les premiers projets allemands. je me trouvais alors dans un train entre Paris et Nantes. Je liai conversation avec un très jeune homme qui parlait fort mal le français avec un terrible accent allemand. Il me dit qu'il était de la région de Lille et se rendait chez un parent à Angers. Comme les habitants de Lille n'ont jamais eu l'accent allemand, cela me mit la puce à l'oreille aussitôt et je pensai qu'il pouvait s'agir d'un des jeunes gens ci-dessus. Je le questionnai et, à son embarras je compris facilement qu'il n'avait jamais séjourné à Lille de sa vie. J'aurais pu le remettre entre les sains du commissaire spécial de la gare d'Angers, mais cela aurait retardé mon voyage et n'aurait eu aucun intérêt pratique. Je le laissai donc descendre en paix non sans lui laisser comprendre que je l'avais percé à jour, ce qui lui fit grand peur. J'ai appris depuis qu'une centaine d'espions allemands de la guerre, avaient été fusillés sous Pétain, avec 'l'accord du gouvernement Français d'alors. I1 est possible que mon jeune imbécile ait fait partie du nombre, il était assez sot pour s'être fait repérer avant l'invasion.

Je n'en dirai pas plus sur la stratégie de la dernière guerre, ce n'est pas mon ouvrage. Je fus mobilisé dans l'aviation, sans doute parce que j'étais spécialiste aérostier. Tout fut désordre dans cette guerre. J'aboutis au dépôt de Rennes où le désordre était aussi grand qu'ailleurs. On me désigna comme chef suprême de tous les cantonnements, ce qui était la place d'un officier et nullement d'un sergent chef. J'avais des adjudants sous mes ordres à qui je me gardai bien de faire la moindre observation. Pratiquement je ne pouvais rien faire. Je découvris cependant deux cantonnements oubliés sur les listes. Les soldats qui les occupaient seraient peut-être encore là si je n'avais pas fait une inspection générale du territoire. Je me désintéressai vite de ce travail sans objet. Je me souvins que je connaissais au moins un peu Aimé Cotton, à qui j'écrivis en lui demandant d'intriguer pour qu'on me donne autre chose à faire. Il ne m'avait pas oublié et me recommanda à un professeur de la Faculté de Rennes à qui on avait confié un laboratoire de recherche militaire dans les locaux mêmes de la faculté des Sciences. J'allai voir celui-ci et il obtint du général que j'aille travailler dans son laboratoire. Le général me convoqua par la voie hiérarchique, ce qui intrigua fort tout le monde au camp. Ce général me transféra d'office à une certaine compagnie commandée par un certain colonel et le colonel en question fut très vexé que le général n'ait pas demandé son avis pour cela. Les effectifs de la compagnie étaient très réduits et l'arrivée d'un sous-officier inutilisable dérangeait tout parait-il. Mais nous dûmes nous incliner, le colonel et moi devant les ordres du général.

Je vais revenir un peu en arrière maintenant, simplement pour raconter quelque chose d'amusant. J'avais d'abord été mobilisé à Nantes au champ d'aviation avant de partir pour Rennes. Ne sachant a quoi m'occuper on me confia la garde de magasins bourrés de fournitures militaires très précieuses et très variées. Les portes baillaient, j'obtins les crédits nécessaires pour acheter des cadenas très perfectionnés. Je fis poser ces cadenas. Pendant la nuit suivante il y eut cambriolage. Une seule chose fut volée. Je•vous le donne en mille, ce furent les cadenas et seulement les cadenas.

Je fus merveilleusement reçu au laboratoire de Rennes, le chef de laboratoire se déclara aussitôt mon meilleur ami et cette amitié est toujours vivante aujourd'hui comme alors et toujours. D'ailleurs j'arrivais bien, parce qu'on se demandait là quel travail militaire on pourrait bien y faire. Je proposai mon chariot inventé pendant la guerre de 14, on construisit ce chariot et on en proposa l'adoption à l'armement du génie. En attendant la réponse de cet organisme je me perfectionnai en optique en profitant des enseignements de Michel Duffieux chef du dit laboratoire et opticien très distingué.

Au bout de trois mois on m'envoya dans la zone des armées, c'était bien mon tour, heureusement la zone des armées s'étendait fort loin du front, et mon point de chute fut Melun-Villaroche. A part un bombardement par des avions allemands dont la seule victime fut un casque un peu cabossé, nous y vivions tranquilles. J'occupais mes loisirs en construisant des abris pour quatre postes de mitrailleuses contre avions; j'avais retrouvé mon ancien métier d'architecte dans cette application quelque peu terre a terre. Pour pouvoir construire ces abris nous allions chercher du bois dans la forêt de Fontainebleau, bois que nous volions sans scrupule; si nous avions attendu une autorisation, les abris ne seraient pas encore construits.


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