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XXXII

Autre personnage rencontré, mon oncle Edmond, oncle à la mode de Bretagne. Célibataire, il me logeait quand j'allais dans la grand ville, dans son petit appartement d'Auteuil. Il n'avait pas l'envergure de Silvestre à qui il m'avait présenté. Tout de même il ne manquait pas de pittoresque, j'ai un grand respect pour sa mémoire. Il ne participait plus à l'action générale, il vivait simplement des rentes d'un million gagné, suivant son expression, à enseigner l'art du Baccara aux américains; cet argent placé en viager. Il l'avait gagné à la Havane.

La France l'avait envoyé aux U.S.A. vers la fin de la guerre de 14, pour une tournée de conférences. Plus heureux que Lippmann, il n'en était pas revenu de suite et n'était pas mort en route. Il s'était rendu à la Havane.

Il avait pris le nom de "de Beaumanoir" et s'était fait baron, écrivons plutôt BARON . Un baron, en argot de maison de jeu, c'est le complice du croupier au baccara. Voici comment se jouait la comédie chaque nuit. Le croupier avait d'abord préparé soigneusement les cartes (on dit "maquiller les brèmes"). Il faut ranger les cartes d'une certaine façon, de façon à ce qu'elles veuillent bien se présenter dans un certain ordre, même après qu'elles aient été brassées (brassées avec le soin voulu). Les couper dérangerait le jeu, alors il faut faire sauter la coupe, ce qui est une opération difficile mais classique, l'adresse ne manquait pas. Quand à l'ordre des cartes, plusieurs systèmes sont connus, tous calculés par des gens à l'esprit mathématique, et on trouve cela décrit dans de nombreux livres.

Le croupier conduisait le partie d'une façon apparemment parfaitement normale en disant périodiquement comme il se doit "Messieurs faites vos jeux" Il n'en suivait pas moins avec attention la suite des cartes. Quand apparaissaient les cartes préparées, qui se mettaient à défiler en bon ordre, il disait "Faites vos jeux messieurs". Alors mon oncle baron de Beaumanoir remettait un billet de mille francs or à la demi vierge assise près de lui, en lui disant: "Va mettre çà sur le tableau de droite". Quelques minutes après, la fille revenait toute joyeuse: "Tu as gagné, tu as gagné". Ce n'était pas plus difficile que ça. Le tonton avait la solide réputation d'avoir beaucoup de veine au jeu. Et voilà l'histoire du million du tonton Edmond. Il la racontait à tout le monde. Il y en avait d'autres. Il avait voyagé longtemps avec une souris d'hôtel, sa seule complicité consistait a se promener pendant la journée dans les hôtels avec une burette et a huiler les charnières des portes. Mais il renonça rapidement à ce genre d'occupation sans gloire. Il avait peur de se faire remarquer.

Le soleil mit un terme a nos vaines recherches d'un commanditaire. pour l'hypothétique cinéma en relief. L'été arriva et l'été, Paris ferme ses portes. Je rentrai à Nantes. Trois jours après mon retour je reçus un télégramme de Silvestre, nous avions rendez vous a Londres deux jours après, je sautai dans le train ; a Paris Silvestre m'attendait dans un taxi qui nous transporta d'urgence a la gare du Nord Nous vîmes, en un éclair, l'affiche MER CALME, et nous sautâmes dans le train paquebot. A Calais nous eûmes beaucoup de peine a ne pas manquer le bateau, la douane n'ayant manifesté aucun empressement a mettre de multiples cachets sur mon matériel pour m'éviter des paiements au retour. Dans le bateau, Silvestre était très inquiet. Il était sujet au mal de mer et n'avait aucune confiance dans l'affiche de la gare du Nord. Il n'avait pas tort. Il n'y avait nulle tempête, mais tout de même les vagues passaient par dessus les cargos qui nous croisaient. Silvestre s'effondra a fond de cale, moi j'allais déjeuner tranquillement au restaurant du bord. A Douvres je retrouvai Silvestre qui était vert chou. Il eut le temps de se reposer un peu pendant l'interrogatoire de la police. L'Angleterre craignait l'arrivée de nouveaux salariés en quête de primes de chômage. Tout se passa bien. Dans le train je fus tout surpris de la forme des banquettes et de leurs décorations fleuries. Je me demande encore pourquoi a l'arrivée, les femmes du train se mirent toutes a crier par les portières "poteu, poteu, poteu". Un taxi nous attendait qui nous conduisit à Trafalgar Square dans un des meilleurs hôtels de Londres où nous trouvâmes réunie une nombreuse collection d'ingénieurs ou prétendus tels. J'eus quel-que peine a comprendre ce qu'on voulait de moi. Sous prétexte d'un achat de mon brevet qui n'intéressait personne à cet endroit, j'avais été transporté a Londres pour examiner, a titre d'expert (non rétribué évidemment) une autre invention et pour donner mon avis sur sa valeur. Tout cela aux frais d'un actionnaire qui avait des doutes sur l'affaire. Ses doutes étaient fondés, l'invention en question n'avait même pas un commencement d'existence, le brevet qu'on me traduisit était totalement sans signification, sans la moindre signification. Vous auriez écrit a la suite pendant six pages, les mots agaga, arereu, agaga, arereu, vous auriez obtenu un brevet de la même farine et pourtant on avait monté la dessus une société anonyme avec un gros capital. I1 s'agissait manifestement d'une escroquerie, mais d'une escroquerie qui avait ceci de légal que pas un expert ne pouvant comprendre le brevet, il lui devenait impossible de dire qu'il était mauvais.

J'étais un peu abruti par le voyage et le vent de mer et je ne compris pas le parti que je pouvais tirer de la situation. J'aurais dû proclamer que cette invention était géniale et qu'il ne manquait que mon propre brevet pour la parachever. On aurait aussitôt fait affaire avec moi.

Mais je dis ce que je pensais, aussi poliment que possible, et on nous réexpédia en France par les voies les plus directes aussitôt, gros Jean comme devant. Voila a peu près tout ce que je vis de Londres pour le seul voyage que j'y ai jamais fait. Tout de même on nous avait laissé une heure de récréation, ce qui me permit de voir un bout de rue de la City et la Tamise sur un pont, ou plutôt sous un pont et je déjeunai une fois au dehors.

Je constatai les curiosités suivantes, elles constituent mes seule souvenirs de ce pays bizarre.

Il n'y avait pas de chauffage central dans notre palace, mais seulement le chauffage électrique dans les chambres avec un avis, grand comme une affiche, placé à coté du radiateur, menaçant les imprudents qui auraient le malheur de s'en servir, d'une copieuse augmentation de prix.

Je constatai que personne ne connaissait le français dans les rues, ce qui rendait impossible de retrouver son chemin, en revanche je constatai que dans les restaurants il y avait tant de gens qui parlaient le français qu'il devenait impossible de déjeuner tranquillement.

J'ai connu et fréquenté depuis, beaucoup d'anglais. Ils m'ont assuré que mon inspection avait été beaucoup trop sommaire et que je prenais des exceptions pour des règles. La véritable caractéristique remarquable des anglais c'est que normalement ils vivent sur le continent ou ils peuvent se nourrir convenablement ; en Angleterre ils entretiennent seulement une permanence destinée à conserver soigneusement les vieilles traditions britanniques.

C'est a cette époque que je me suis mis à faire "de la politique". Entendons nous, je n'ai jamais fait ou voulu faire de politique à proprement parler, à aucun moment de ma vie; je déteste les mauvaises odeurs de cuisine malpropre. Quand la politique sera devenue la technique des sciences sociales, nous verrons, mais je serai mort bien avant. Je suis citoyen comme un autre et, à ce titre, je voulais seulement participer à une besogne sanitaire; empêcher le fascisme ou le nazisme de s'installer en France. J'adhérai au parti socialiste SFIO parce qu'il s'agissait du parti ouvrier le plus puissant sur la place. J'y militai et y militai fort; quand je fais quelque chose je le fais toujours à fond. Je restai dans ce parti pendant cinq ans et y fus même secrétaire adjoint-de la section, ce qui me valut, au grand scandale des amis de ma mère, de défiler dans les rues au premier rang, sous les plis du drapeau rouge. Pourquoi pas après tout, d'autres l'ont fait.

Au moment de mon adhésion, j'ignorais tout de le politique de partis, je fus vite au courant. La doctrine du parti: elle était alors et est toujours je crois, absolument inexistante. Les petits livres largement diffusés parmi les militants sont d'une obscurité totale sur ce sujet et il n'existe pas d'autre littérature. On y parle très vaguement de marxisme, mais sans le moins du monde expliquer de quoi il s'agit. Ce qu'est ou pourrait être le marxisme est dissimulé sous des mots totalement incompréhensibles. Je n'ai pas lu le Kapital de Marx, mais, à en juger par les extraits qui sont venus jusqu'à moi, je n'en aurais pas été plus avancé. D'ailleurs personne, sauf exception insigne, n'a lu "Le Kapital".

Il s'agit là d'une caractéristique tout à fait typique de la civilisation du XX ème siècle. Nous adorons des saints dont nous ignorons les miracles. Les Darwinistes n'ont jamais lu Darwin, les marxistes, jamais lu Marx, les partisans de Copernic jamais lu Copernic qui n'est même pas traduit en français, les admirateurs de la théorie de la relativité sont bien incapables de comprendre quelque chose aux travaux d'Einstein. Je me suis laissé dire qu'Einstein avait déclaré en privé que Painlevé n'avait jamais rien compris à la relativité. Bouasse m'a dit et a d'ailleurs écrit qu'il n'y comprenait rien. Je suis loin, très loin, d'être aussi bon mathématicien qu'eux, et il s'en faut de beaucoup que je comprenne quoi que ce soit aux ouvrages d'Einstein. Je n'en suis pas moins fermement décidé à crier: "Vive Einstein" et a me battre en duel, avec des pistolets à bouchon bien entendu, contre n'importe qui voudra me démentir sur ce point, qui est pour moi article de foi.

C'est dans cet esprit que j'ai été bon marxiste pendant cinq ans, j'arborais les trois flèches a ma boutonnière et ne manquais aucune réunion de la section ou des groupes, et j'y gueulais plus fort que tout le monde. Je participai, avec les camarades à une campagne électorale comme orateur et je bafouillais pas mal. A la différence des autres, je savais très bien ce que je faisais et pourquoi je le faisais.

Nous barrâmes bel et bien la route au fascisme et au nazisme en France... jusqu'à la guerre, mais la guerre c'est une autre histoire dont je parlerai plus tard.

La situation des partis à Nantes était celle-ci.

I1 y avait la franc-maçonnerie, Elle était alors toute puissante à Nantes sur le plan politique parce qu'elle détenait les meilleurs orateurs; des tribuns de toute première classe. Cette franc-maçonnerie avait le contrôle du parti S.F.I.O. dont les réunions avaient lieu à la loge. Pour quelqu'un qui aurait voulu faire de l'opposition, il aurait été facile de prendre la parole aux réunions, et critiquer cette franc-maçonnerie toute puissante en qualité mais pas en nombre, je me rendis compte que cela aurait pu devenir dangereux. Je risquais d'être expulsé et même battu comme plâtre, ce qui faillit se produire a la faveur d'une réunion arrangée tout exprès; je ne fus sauvé in-extrémis que par l'intervention d'un vieil ami. Il s'agissait d'un malentendu, car je n'ai jamais eu l'intention de faire de l'opposition mais on l'avait cru-un instant. Reste a savoir si je ne me serais pas sauvé tout seul ce jour là. J'aurais contre-attaqué et un homme, même seul peut beaucoup dans une assemblée même quand elle est prévenue contre lui, pourvu qu'il fasse tête.

J'ai "de l'organe". Je serais monté à la tribune et aurais fait entendre ma voix qui porte loin. Je connaissais déjà bien des dessous malpropres, les moeurs n'étaient pas exemplaires dans les loges, j'aurais fait mine de vouloir les dévoiler, il aurait fallu me faire taire et, au parti socialiste, dont l'organisation démocratique est très libérale, il est bien difficile d'empêcher de parler un militant présentant sa défense. Je crois qu'on aurait transigé et que je m'en serais tiré. Qui sait ; en tout cas je n'ai pas eu besoin d'aller jusque là. Après cette histoire, j'ai donné ma démission,

Les leaders de la franc-maçonnerie étaient d'excellents tribuns, ils n'étaient pas étouffés par les scrupules comme on l'a vu, mais nous avions besoin d'hommes d'action, pas d'enfants de choeur .A part cela ce n'étaient pas de trop mauvais bougres. Ils l'ont bien montré quand ils ont sacrifié leur carrière politique en votant comme un seul homme pour Pétain à la chambre au moment de l'armistice. On avait simplement réussi à les persuader qu'ils sauvaient ainsi "La Patrie". Au fond c'étaient des naïfs. Sauver la patrie, pour des membres de l'Internationale Ouvrière, c'est touchant.

Une fois ma démission envoyée, je me suis contenté de ne plus les saluer, ce qui les a vexé extrêmement à ma grande surprise.

Le parti communiste existait à Nantes, il se réunissait lui-aussi, dans une petite salle de la loge; elle pouvait les contrôler un tantinet de cette façon, mais ils n'avaient alors qu'une toute petite audience dans la ville. J'ignore ce qu'il en est maintenant là bas. J'ai été invité une fois à une réunion des jeunesses communistes dans ce petit local et c'est tout. C'est ailleurs et sur un tout autre plan que j'ai connu et bien connu le parti communiste à Nantes, surtout après avoir abandonné toute appartenance politique. J'ignore pourquoi ce parti essayait de m'annexer, c'est sans douta parce qu'il s'agit d'un parti à direction bourgeoise.

La franc-maçonnerie est composée presque uniquement de fonctionnaires, c'est une société d'aide mutuelle où on se distribue les places et fonctions, dans une atmosphère genre panier de crabes;on fait l'union cependant quand il s'agit d'évincer un non maçon.

La parti socialiste était, et est toujours je crois, composé d'ouvriers et de petits fonctionnaires dont beaucoup recherchent le piston des franc-maçons.

Le parti communiste était composé de toute autre manière. Il faut signaler d'abord qu'il existait deux sortes de communistes: les communistes ayant leur carte, et les communistes n'ayant pas leur carte, ceux qui n'avaient pas leur carte, qui n'étaient pas inscrits au parti, se croyaient plus libres. Moi je voulais bien mais je n'ai jamais pu distinguer la différence. L'organisation était en principe tout aussi démocratique que celle du parti socialiste, mais le parti socialiste fonctionnait bien effectivement d'une façon tout à fait démocratique; il fallait, dans le parti socialiste que les militants aient été d'abord persuadés par les discours des leaders, ils votaient ensuite et il est arrivé parfois que des leaders soient mis en minorité, tout arrive. C'est un monde qui n'est pas toujours aussi facile à conduire qu'on pourrait le croire. Bien entendu on le conduit tout de même et la franc-maçonnerie finissait toujours par faire triompher son opinion. Les beaux parleurs sont les maîtres partout.

Aux temps staliniens au moins, il en était tout autrement dans le parti communiste. Les ouvriers, les prolétaires de base comme on dit, étaient en très petit nombre et, pour la plupart très peu virulents, si, par grand hasard il s'en trouvait un qui le fut, il était soit mis au pas soit expulsé aussitôt. Ceux qu'on conservait ne formaient qu'un peuple de brebis bêlantes fait pour coller les affiches et voter à l'unanimité. Les dirigeants parisiens régnaient en souverains absolus sur ce menu peuple. C'étaient tous, soit des fonctionnaires de haute classe, communistes de père en fils, soit de gros bourgeois, de père en fils aussi, soit des hommes d'affaires ayant réussi dans les affaires. J'ai dit que les prolétaires étaient rares, c'était d'une rareté invraisemblable. L'un d'eux m'a dit:"Quand on attrape un prolo, on essaie par tous les moyens de le garder "(sic). Il parait qu'il y a un peu de nouveau de ce côté et que le militant de base devient quelque fois difficile à contenir, en France et ailleurs.

J'ai milité, un temps, avec le parti communiste et en même temps avec un bon nombre d'anarchistes dans un cercle culturel. Je ne caressais pas l'espoir de les mettre un jour d'accord, c'aurait été de l'utopie et je n'ai aucune tendance à caresser l'utopie, pourtant ce cercle a vécu six mois et a donné lieu à de royales disputes bien réjouissantes.

Un mot sur le scrutin proportionnel, il se prétend seul capable d'assurer la représentation des minorités, mais il fonctionne de la façon suivante : On fait élire des hommes de paille, les véritables chefs sont cachés derrière ces fantoches et les font manoeuvrer. La véritable démocratie consiste à élire un homme aussi bien connu que possible de ses électeurs qui doivent ensuite le laisser prendre ses responsabilités sans contrôle. La difficulté est de trouver un bon chef à élire. Pour bien faire il faudrait qu'il ne soit soutenu par aucun parti, mais les campagnes électorales sont coûteuses et il est bien rare qu'un des candidats qu'on nous présente puisse s'affranchir de soutiens divers qui le tiennent en laisse. Le scrutin de liste, de cette façon n'est pas plus démocratique que le scrutin proportionnel. Pas plus dans l'intérieur d'un parti que dans les élections publiques, la démocratie n'a pu fonctionner d'une façon satisfaisante et moi pas plus qu'un autre n'y trouve de remède. On peut dire que la démocratie est un moindre mal, mais la façon dont on la fait fonctionner en fait un régime bien mauvais.

Le parti radical existait encore quand j'étais inscrit au parti SFIO, mais il sentait déjà le cadavre. Son rôle avait été déterminant pendant la guerre de 14 et on a pu écrire sans exagération que c'est lui qui a gagné cette guerre. Il n'a pas su faire un traité de Versailles même simplement acceptable. Il fallait choisir: ou tuer définitivement et totalement les allemands ce que personne ne songeait à faire, Dieu merci, ou donner aux allemands la possibilité de vivre. On ne les a pas tués, mais on les a affamés; on connaît le beau résultat de la stupidité sans nom pondue par Loyd George, Clémenceau et Wilson. Il parait que c'est Clémenceau qui a fait tout seul cette rédaction. Méfiez vous des tribuns quand on leur confie un travail autre que du pur bavardage. En tout cas le parti radical n'a pas résisté à la constatation des résultats du traité de Versailles, la franc-maçonnerie qui avait soutenu ce parti, l'abandonna alors et consacra toute son activité au parti SFIO. Pas plus de doctrine d'ailleurs, pas plus dans un parti que dans un autre.

Je me trompe, le parti communiste avait une doctrine, non pas théorique mais stratégique, c'est à dire technique, c'était, malgré son titre de parti français, la politique russe. Ce n'était pas un parti français, pas un parti international, mais un parti russe en France, changeant d'objectif à chaque coup de barre donné par Staline, et Dieu sait que Staline changeait d'avis comme de chemise, plus souvent. Depuis la mort de Staline, les russes ne donnent plus guère d'instructions impératives et les communistes "français" (sic) en sont tout décontenancés. Ils ne savent plus ou donner de la tête, si tant est qu'ils aient une tête et qu'il y ait quelque chose dedans.

Les partis de droite, je n'en parlerai guère, ils faisaient beaucoup de bruit et c'était tout. L'église hésitait et ne soutenait franchement personne, ou retirait son soutien au dernier moment; elle continue. Le beau temps du royalisme était passé, on se demande d'ailleurs un peu pourquoi. Comme si la démocratie en France avait donné de si bons résultats. Les anglais intelligents, il y en a mais pas plus qu'ailleurs, c'est-à-dire pas beaucoup, nous appellent les Bandar-Log (voyez Kipling), le peuple singe de la jungle, et c'est justice.

Les anarchistes, personne ne parait savoir qu'ils sont très nombreux en Fiance, c'est parce qu'ils n'ont pas d'action de masse, ils ne se groupent guère (ni Dieu ni maître, ni camarades). Beaucoup cependant étaient alors syndicalistes, ils ont joué un rôle très important mais occulte dans l'ancienne CGT. Ils ont une doctrine négative, mais c'est avoir une doctrine que de n'en pas avoir.

Je dois certifier ici que je ne suis pas anarchiste, le fait que je sois contre tous les partis, votant pour l'un ou votant pour l'autre suivant l'occurrence et les nécessités du moment, ne veut pas dire que je sois anarchiste, je suis au contraire partisan d'une organisation très serrée de la société. Si l'on n'a pas encore pu m'en proposer une bonne, ce n'est pas de ma faute. Je commence à penser que je serai mort avant.

J'ai fait partie de l'ancienne CGT pendant quelques semaines et en ai été expulsé a la suite d'une campagne de mes camarades du parti socialistes qui décidément ne comprenaient rien à rien.

Je militai ensuite dans un club ouvrier naturiste, les Amis de la Nature, et tout le monde me laissa en paix, j'en fus président pendant pendant cinq ou six ans et y fis du bon travail culturel.

C'est tout et c'est peu en ce qui concerne ma vie politique.

La guerre d'Espagne, nous n'en eûmes guère d'échos que par la presse, et qu'y faire ? Il arriva tout de même à Nantes une quinzaine de réfugiés à qui je procurai des vêtements par mendicités diverses. Un de ces réfugiés était un tout jeune homme de Bilbao. Je me souviens de son nom mais je ne l'écrirai pas, on ne sait jamais. Je lui trouvais table et logement chez un ami anar. Le journal "Le Populaire de Nantes" le nippa proprement et je le fis entrer en classe de seconde au lycée de Nantes. Il y passa un an jusqu'aux vacances où je fis avec lui un voyage en bateau, de Tours à Nantes. J'avais entreposé dans le bateau, en plus des accessoires de camping, un gros paquet de mes productions artisanales, je les vendais aux photographes de chaque bourg traversé, ce qui paya le voyage. Au départ de Tours, le bateau fut porté par nous à bras de la gare à la Loire et amarré, bien caché, SOUS un saule du jardin public. Après le cinéma, nous avons escaladé le mur de ce jardin public et avons monté notre tente au plus profond d'un fourré. Le lendemain réveil à neuf heures, le jardin était plein de monde mais personne ne nous avait trouvé. Embarquement et départ.

Mon jeune ami ne retourna pas au lycée. Il s'associa à un camelot fort honnête, ils firent les marchés ensemble. Et puis retour en Espagne peu de temps avant notre guerre.


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