J'ai eu à faire à de curieux exemplaires d'humanité. Il y avait au premier plan le bonhomme Silvestre, mon manager. Il avait de graves ennuis intestinaux et, à 70 ans, il se savait condamné à brève échéance. Il voulait faire son dernier coup de fortune avec moi. Il mourut avant. Il avait successivement été directeur des plus gros théâtres de Paris. Il était directeur du Moulin Rouge quand il réussit le plus beau coup de sa carrière. Sa caisse était à sec, son personnel n'était pas payé, il était neuf heures du soir, quand arrive un huissier qui met la main sur la recette. Le personnel l'apprend et déclare qu'il arrête le travail. La salle était pleine d'un public qui aurait tout cassé s'il avait appris simultanément qu'on ne lèverait pas le rideau et qu'on ne le rembourserait pas. I1 restait un moyen et un seul. Écoutez bien cette leçon : dans les situations les plus désespérées ne perdez jamais courage, il reste toujours un moyen. Ce moyen était de décider le seul personnage présent à commanditer le théâtre. Ce seul personnage présent était l'huissier et Silvestre persuada l'huissier, le rideau se leva à l'heure habituelle. Un quart d'heure avait suffit à Silvestre pour retourner totalement le situation. Je dis que des gens comme Silvestre, nous n'en aurons jamais assez. Ils font peut être tout marcher de travers, mais çà marche tout de même, c'est le principal. Que demande l'humanité, elle demande à vivre, le pourquoi et le comment importent peu. La preuve c'est que tout le monde ne se suicide pas. S'il fallait, avant d'accepter la vie, demander à quoi elle mène et comment on la vivra, il ne resterait plus qu'à y renoncer tout de suite.
Des gens comme Silvestre, Paris en est plein, ils n'ont pas tous la même valeur que lui et ne sont pas tous capables des mêmes tours de force, mais Paris est la ville la plus gigantesque d'Europe, la seule ville de l'Europe qui soit digne du nom de métropole, je dis cela y compris Londres qui est en décadence urbaine. Paris a perdu sa prééminence intellectuelle, ce n'est pas la faute de Paris mais des intellectuels de Paris qui font figure de provinciaux miteux, tous à la recherche de petites places dans l'administration, plus exactement de sinécures, pour pouvoir ensuite reposer leur petit cerveau en forme de grain de mil. Quand comprendront ils que l'esprit d'entreprise mène le monde, aussi bien dans le domaine intellectuel que dans le domaine des affaires.