Chemin faisant Viaud me poussait à faire quelque chose,de plus important et je tombai sur le compte rendu à l'Académie des Sciences fait par Lippmann dans les dernières années de sa vie sur une de ses inventions des plus curieuses: "La Photographie Intégrale". Je lus les articles parus à ce sujet dans de nombreuses revues et je constatai que les auteurs de ces articles n'avaient rien compris. Mais je ne comprenais pas plus qu'eux, alors, admirez mon audace et voyez à quel point ma pusillanimité d'antan était loin, j'écrivis un article qui parut dans "Photo-Revue" où je donnais une explication de la "Photo Intégrale" que je savais manifestement fausse, dans le but de susciter une controverse, à la lumière de laquelle peut-être je comprendrais en-fin: cela n'a pas manqué.
Deux aimables savants, Grandmontagne et Planavergne, que je ne connais pas autrement, répondirent par un autre article, à vrai dire nuageux, mais d'où je pus enfin démêler la véritable théorie . J'entrepris alors de reprendre l'affaire sur ce nouveau départ et de faire aboutir les recherches de Lippmann, interrompues par sa mort.
Après quelques premiers essais malheureux, je construisis enfin un appareil qui fonctionnait parfaitement, aussitôt je pris le train pour Bellevue pour me rendre dès le lendemain à l'office des inventions.
Ici se place une anecdote. Je me présentai dans un hôtel en face de la gare et demandai une chambre qu'on me donna aussitôt. L'hôtelier avait manifesté une surprise intense quand je lui avais demandé une chambre, je ne comprenais pas pourquoi d'abord, mais il ne fallut pas longtemps pour que je sois fixé. Un train rapide passait à peu près tous les quarts d'heure à toute vitesse, faisant trembler sur leurs bases toutes les maisons du voisinage. Je n'en dormis pas moins parfaitement cette nuit là comme je dors toutes les nuits. Je vous ai déjà dit qu'il fallait plus qu'un tremblement de terre pour me réveiller, un train rapide ne me fait pas peur. Je me souviens que, pendant ma vie d'étudiant, un immeuble entier a brûlé devant ma fenêtre ouverte sur la rue Mazarine. Tous les pompiers de Paris sont venus, mais je ne me suis pas réveillé. C'est que j'ai la conscience tranquille.
Le lendemain matin j'allai à l'office où je fus reçu par le docteur Commandon, célèbre alors pour des expériences de cinématographie microscopique. Il ne comprit pas un mot de mes explications, mais me conduisit dans un bureau voisin chez un homme à l'abord glacial dont le premier accueil me gela. Il examina mon appareil et me demanda sans autre explication, si je voulais bien venir le voir dans son laboratoire de la Sorbonne, j'acquiesçai bien entendu et nous primes rendez-vous. Il me dit de demander Aimé Cotton.
J'ignorais alors ce nom pourtant déjà dans le Larousse, mais je n'avais jamais appris le gros Larousse par coeur.
Au jour dit, je me rendis à La Sorbonne où on me fit entrer dans une espèce de cathédrale-musée : le laboratoire de Cotton. Les statues étaient remplacées par d'énormes instruments de physique désuets légués par les siècles passés. Il parait qu'on a tout transformé depuis, on ne respecte plus rien. Le garçon de laboratoire, sacristain de ces lieux saints, vint me chercher et me conduisit à la sacristie, le petit bureau de Cotton, qui me fit asseoir et envoya chercher au grenier un certain instrument qu'on plaça sur la table à côté de l'instrument que j'avais construit, ils étaient identiques à des détails près.
Cotton me dit que Lippmann, peu de temps après la guerre de 14, avait été chargé d'aller faire des conférences au Canada. Avant de partir, il avait commandé la construction de l'objet qu'on venait d'apporter; il avait été livré pendant son absence. Lippmann mourut sur le bateau pendant le voyage du retour... et personne depuis n'avait pu rien comprendre à l'objet en question et encore moins deviner à quel usage il pouvait bien être destiné. On avait fini par le monter au grenier. Je demandai alors à Cotton de présenter pour moi une communication à l'Académie des Sciences sur ces recherches que j'avais su conduire jusqu'au même aboutissement que Lippmann aurait atteint lui-même s'il n'était pas mort trop tôt. Je pensais qu'il y aurait eu là un hommage à Lippmann. Cotton m'expliqua alors que je ne comprenais pas la règle du jeu. Lippmann était "de l'Académie des Sciences". En cette qualité il pouvait y présenter des inventions. Mai je n'étais rien, et avoir achevé, moi si petit, l'ouvrage d'un membre de l'institut, alors que les autres membres du dit institut n'en avaient pas été capables, ne pouvait que déclencher un scandale.
Suivant que vous serez puissants ou misérables,
Les jugements de cour vous feront blancs ou noir.
D'ailleurs les secrétaires perpétuels auraient refusé ma communication. Je proposai alors à Cotton de publier, avec son aide, des articles dans la revue où je publiais alors mes articles: "Photo-Revue". Il voulut bien y consentir, mais il me prévint que le scandale n'en serait pas moins grand, mais que ce scandale serait au moins silencieux. Il me dit aussi que mes articles n'auraient aucun écho dans les revues scientifiques officielles. Plusieurs articles parurent car je construisis de nouveaux instruments plus soignés,ils eurent un très grand succès parmi les amateurs de photographie. Les milieux scientifiques firent semblant de ne s'apercevoir de rien, mais il est remarquable de constater que plus jamais personne dans les grandes revues et même ailleurs n'a fait depuis allusion à cette invention de Lippmann. J'avais enterré Lippmann une seconde fois. C'est ce qu'on appelle la conspiration du silence.
L'invention était trop importante pour que je puisse l'exploiter mol-même, il n'y aurait pas fallu de gros capitaux, mais trop gros tout de même pour ma petite bourse. Le système était pourtant parfaitement au point et il l'est toujours, n'attendant que quelqu'un voulant bien s'en occuper. J'aurais maintenant les moyens nécessaires, mais je suis trop vieux.. A d'autres.
Je cherchai à trouver de l'aide dans les milieux d'affaire. Mais si les milieux scientifiques ont leurs défauts, les milieux d'affaire ont les leurs. Le principal défaut des milieux scientifiques est de toujours chercher à réaliser des chefs d'oeuvre, ils ont cela de commun avec les milieux artistiques, ignorant tous que le chef d'oeuvre n'est qu'une oeuvre très simple qui touche à la perfection parce que l'auteur l'a réalisée avec amour, l'amour que méritent les oeuvres très ordinaires. Qui veut faire l'ange fait la bête. Le défaut des milieux d'affaires est le même dans un autre ordre, il consiste à chercher, pour toute affaire entreprise,à gagner le gros lot, à faire fortune en huit jours,
Ma réalisation pratique de l'idée de Lippmann aboutissait à permettre la perception du relief stéréoscopique sans lunettes à l'aide d'instruments, certes coûteux, mais une fois ces instruments payés, les épreuves photographiques placées derrière ne coûtaient presque rien. On pouvait aussi, à la place d'images interchangeables disposer un écran de projection sur lequel une projection pouvait être faite, projection photographique où cinématographique. Il y avait là, et il y a toujours, une possibilité d'application, par exemple à la publicité, pleine de promesses. On pourrait, et on peut toujours, présenter de cette façon des panoramas, fixes ou mouvants, avec leurs vais dimensions allant jusqu'à l'infini en noir ou en couleur. Ce serait précieux pour les devantures de magasins, les expositions et les musées. Voyez la théorie en partie technique.
Plus tard Maurice BONNET, que je connais un peu, devait reprendre la même idée de Lippmann, mais d'une façon différente. Son procédé présente des avantages sur le mien dans un certain sens et des infériorités dans un autre. Les résultats qu'il a obtenus furent extraordinairement beaux, mais il ne parait pas pouvoir obtenir l'infini, je connais assez mal son procédé. En tout cas ce qu'il y a de certain c'est que l'appareil de présentation ne permet pas d'interchanger les vues à volonté sans changer en même temps l'optique liée à la vue elle-même, cela rend le procédé beaucoup plus coûteux que le mien dans son usage courant, bien que les premiers frais soient plus faibles.
Si j'avais trouvé un industriel assez modeste pour ne pas chercher la fortune immédiate, il l'aurait obtenue en fin de compte avec mon procédé qui était viable et l'est toujours. Mais je ne trouvai que des fous qui voulurent me persuader que mon procédé était applicable au cinéma en relief. Je savais bien qu'il n'en était rien et ne cessais de le leur dire. Ils ne me crurent pas et lancèrent une campagne de presse en faveur de mon "invention du cinéma en relief". Le bruit fait par cette campagne fut fracassant, beaucoup plus vaste encore que celui du "ballon beurre blanc". Pendant ce temps on m'entretenait dans le luxe à Paris, et pourquoi n'aurais-je pas laissé faire tant de bonnes volontés de la part d'hommes que j'avais tout fait pour détromper. Je vis, pendant plusieurs séjours successifs que je fis à Paris à ce propos, tous les chevaliers d'industrie de la ville.
Ce sont des gens très aimables, bien élevés et cordiaux. N'allez pas croire que ce soient des escrocs, ils sont même d'une bonne foi désarmante et toujours prêts à s'apitoyer. Par métier ils sont hâbleurs comme des gascons mais, comme les gascons, c'est de bonne foi. Ils vous disent qu'ils vous apportent la fortune, ce n'est pas vrai mais ils le croient dur comme fer et aucune déconvenue ne les fera changer d'avis. Leur naïveté est sans bornes. Après tout, ils n'ont peut-être pas tellement tort de s'obstiner, le hasard est une belle chose et je me suis laissé dire sans trop y croire, qu'ils finissaient tous par faire fortune un jour ou l'autre. En vérité quelques uns font effectivement fortune, d'autres se rangent, d'autres finissent clochards.