Enfin, la crise accentuant ses effets, je ne trouvai plus aucun travail salarié et il me fallut prendre une décision. Mon divorce était prononcé, j'avais laissé mon appartement à mon ex-épouse et j'habitais chez ma mère qui voulait bien me nourrir.
Je n'ai pas été le seul à rentrer ainsi, gueux comme Job chez mes parents, c'est arrivé à beaucoup de mes vieux amis. Nous étions considérés comme responsables de nos malheurs. Ma mère était incapable de comprendre quoi que ce soit aux évènements, et ne manqua pas à la règle. Évidemment c'est ennuyeux de retrouver tout à coup la charge d'un grand fils qu'on a cru casé et définitivement casé.
Des reproches injustes ne m'ont jamais touché: je remis ma mère à sa place par quelques mots biens nets et l'affaire en resta là.
Que faire ? Mes mille démarches m'avaient averti des seules possibilités du moment. Deux carrières s'offraient à moi et seulement deux. Je n'avais pas grand choix. Les transactions immobilières n'avaient pas cessé, au contraire, tant de gens avaient besoin d'argent. Je pouvais m'établir marchand de biens, au moins entrer chez un marchand de biens avec promesse d'association. Mes connaissances d'architecte et les relations de ma famille en Vendée auraient joué en ma faveur, et j'aurais peut-être fait fortune dans ce métier. Je ne l'ai pas fait dans l'autre, mais je me suis bien amusé.
L'autre voie qui me restait ouverte était l'industrie photographique. La photo était en pleine croissance avant la crise et cette croissance était tellement importante que la crise n'eut guère d'action sur elle. Je choisis cette seconde carrière, elle promettait certainement beaucoup moins d'argent mais beaucoup plus d'agrément, le commerce des biens n'était pas mon fait.
Depuis ma petite jeunesse, je rêvais d'être un jour ingénieur-inventeur-constructeur en instruments de précision. Maintenant que j'étais libre, pauvre mais libre, je pouvais satisfaire mon vieux rêve et je ne m'en suis pas privé. Les rêves sont des placements de mauvais aloi et je n'ai pas fait fortune. N'allez pas penser pourtant que je sois un rêveur. Un jour quelqu'un m'a traité de rêveur: je l'ai giflé aussitôt, simplement pour le réveiller, c'est lui qui dormait. Ma jeunesse embrumée était loin.
Un conseil d'expert influença le choix de ma nouvelle carrière. J'avais un grand ami, Gaston Viaud, alors maître de conférence à la Sorbonne pour la psychologie, je lui demandai ce qu'il en pensait. Il me répondit: "Fais de l'optique, tu as fait des études assez poussées en géométrie aux B.A. et tu t'intéresses à la photo". Viaud, décédé aujourd'hui, je reparlerai de sa mort, écrivit plus tard un petit livre sur l'Intelligence,qui est devenu classique dans le monde entier (collection "Que sais-je"). Il a dit partout que j'avais collaboré à ce livre, je décline ce grand honneur, je n'y ai jamais collaboré. Il est possible que Viaud ait eu l'idée d'écrire, ce livre a la suite des multiples conversations que nous avons eues ensemble et de notre très volumineuse correspondance, un peu pour répondre à mes questions. Mais Viaud est bien l'auteur et Viaud tout seul. Nous n'avons collaboré qu'une seule fois, dans un article que nous avons signé tous les deux dans "La Nature" sur la vision des insectes. Viaud devait devenir plus tard docteur es sciences et docteur es lettres et occuper la chaire de psychologie animale à Strasbourg.
Je me mis donc au travail pour apprendre l'optique et surtout l'optique photographique; en même temps je transformai en atelier une pièce de l'appartement de ma mère pour y exercer un artisanat photographique. Je gagnais beaucoup moins qu'au temps de ma prospérité architecturale; le petit héritage de mon père avait été employé pour ma première installation qui avait dû être abandonnée, ce qui fait que j'étais très pauvre. Heureusement je n'avais guère de charges, ma fille n'était encore qu'une enfant et les petits enfants ne coûtent pas bien cher, ma mère et ses autres grands parents s'en chargeaient volontiers et souvent, ma mère me nourrissait. L'argent que je gagnais pouvait donc être utilisé presque entièrement aux travaux de recherche que je désirais mener, ce fut le plus clair de ma dépense, avec quelques voyages à Paris pour étude.
De 1930 à 1939, je créai plusieurs objets photographiques qui eurent un certain succès. La création du premier a une origine amusante. J'opérai de la façon suivante. Je me promenai en ville en examinant les vitrines des photographes "quaerens quem devoret" ? (Pour vous éviter de chercher dans les pages roses du dictionnaire, je le fais moi-même. Cette expression veut dire "cherchant quelqu'un à dévorer - St Pierre, épîtres) J'avisai un certain instrument,de peu de volume qui me semblait facile à construire. Je m'interdis de pénétrer dans la boutique parce que je ne voulais pas copier. Rentré chez moi, je fis la théorie optique de l'instrument et j'en fis tous les plans, non pas d'après le premier modèle, mais d'après la théorie et en le perfectionnant beaucoup, si bien que le premier constructeur, devant ma concurrence, fut obligé d'abandonner sa fabrication. Il y avait deux ou trois autres constructeurs d'objets analogues qui durent abandonner le marché eux-aussi, je restai seul et en vendis beaucoup. Je dis beaucoup pour le marché photo-graphique français qui n'a jamais été que très médiocre, personne n'en voulut à l'étranger. Il s'agissait de l'instrument dit "vérificateur de mise au point pour agrandisseurs" appelé communément "le DODIN" dans le milieu.
J'ai construit cet appareil jusqu'en 1955,
avec seulement une interruption pendant que je faisais la guerre. En
cette année 55, j'ai vendu ma clientèle a un fabricant parisien qui
continue toujours cette fabrication après l'avoir modifiée plusieurs
fois. Reste à savoir si les nouveaux modèles donnent meilleure
satisfaction que les miens, le certain est que les miens sont très
recherchés sur le marché de l'occasion.

Je créai aussi la "boite à lumière Dodin" (décrite dans mon dictionnaire du petit offset), elle eut beaucoup de retentissement toujours dans le cadre étroit du marché photographique français. J'en vendis beaucoup, mais pas assez cher. Il y eut d'autres essais à quoi la guerre mit fin et que je n'ai pas repris depuis.
