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XVII

Un soir, chez Lipp, peu fréquenté à l'époque au premier étage, je fus mis au courant par pur hasard, d'un genre d'escroquerie qui est des plus répandu dans notre triste monde, et dont je devais entendre parler maintes fois depuis.

Trois autres camarades et moi, étions a faire un bridge, quand six ou sept hommes entrèrent dans la salle et s'installèrent les uns près des autres sur les chaises et banquettes. Ils avaient vu tout de suite que nous étions des étudiants et ne se gênèrent pas pour nous. Il s'agissait de brocanteurs groupés en syndicat, ils avaient tous assisté â une adjudication dans l'après midi et avaient acheté beaucoup d'objets de valeur. Ils refirent devant nous cette adjudication. Quelque chose ne marchait pas bien dans leurs conventions ce qui fit que le ton monta, au point que nous entendions chaque mot prononcé, ils nous avaient totalement oubliés.

Peu importe les détails de la scène, je veux seulement vous expliquer le mécanisme de ce genre d'escroquerie qui était et est toujours monnaie courante, non seulement dans cette profession, mais dans toutes les professions.

L'état, un particulier ou une personne morale quelconque désire, soit vendre des objets, soit conclure un ou des marchés d'achat ou de vente. Il fait une adjudication et choisit comme acheteur, ou adjudicataire du marché, l'entrepreneur qui a offert le prix le plus bas, ou le plus haut suivant le cas. L'adjudication ayant été faite sous le couvert de toutes les formes légales, tout parait parfaitement honnête. Mais les adjudicataires possibles sont toujours en nombre limité, il s'agit, la plupart du temps, de collègues qui se connaissent très bien entre eux et ont confiance les uns dans les autres. Alors ils forment un syndicat, sans que le moindre document écrit soit rédigé bien entendu. L'adjudication a lieu et les adjudicataires n'enchérissent que pour la forme, simplement pour que l'escroquerie ne soit pas trop évidente, un membre du syndicat obtient soit l'objet soit le marché et cela à un prix très bas (pour l'objet vendu) ou très haut (pour le marché d'achat),

L'adjudication officielle terminée, les membres du syndicat se réunissent et refont entre eux une autre adjudication, cette fois sérieuse et aux vrais prix. A la fin de cette seconde séance, il apparaît un "revenant bon" quelque fois très gros qui tombe dans la caisse du syndicat. Cette somme est partagée entre les membres. Pour les objets, ils sont redistribués et deviennent la propriété des seconds acheteurs. Pour les marchés d'achat de matériel, ou pour les adjudications de travaux par l'état, c'est plus difficile... mais nous avons des gens "d'une adresse !" Il existe d'ailleurs beaucoup d'autres moyens de s'y prendre, ils ne figurent pas dans les manuels et peu de gens sont bien renseignés. On peut, par exemple, acheter l'architecte, mais ça revient cher, alors on préfère donner un pourboire à un des employés de celui-ci. Un papier déplacé suffit souvent et c'est pour rien.

Peut-être avez vous entendu parler aussi d'agents de l'État coupables de concussion ? Ça arrive, c'est arrivé, même en France, pourtant c'est là un procédé bien dangereux, un peu trop radical. Je ne saurais le conseiller, il existe tant de procédés plus simples qui passent inaperçus.

Je ne vous cacherai pas plus longtemps que tout cela est illégal et si, parmi les quatre étudiants présents chez Lipp ce jour là, il y avait eu un fils de procureur de la République, cela aurait pu mal finir. Un coup de téléphone à papa et toute le bande aurait couché en cabane le soir même. La justice cependant n'a que très rarement à connaître de faits de ce genre, tout le monde n'est pas assez imprudent pour débattre de pareilles affaires dans une salle de brasserie. Il faudrait qu'un mécontent mange le morceau, mais il aurait aussitôt toute la corporation sur le dos,ce qui n'arrangerait pas ses affaires; pour lui le silence est d'or.

La seule chose qui empêche des combinaisons aussi avantageuses pour tout le monde de bien marcher, c'est la présence partout de francs tireurs rebelles à tout accord amical avec les collègues. Ces gêneurs sont beaucoup moins rares qu'on ne pourrait le penser, il y a, hélas, des empêcheurs de danser en rond partout, et il faut se méfier de ces gens là. On ne peut pas sans danger seulement prendre contact avec eux, on risquerait d'être dénoncé aussitôt ils ne craignent rien ni Dieu ni Diable. J'ai connu des villes où même les brocanteurs n'arrivaient pas a s'entendre. On aura tout vu.


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