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XVI

Je compris aussitôt ce qu'était l'école dans laquelle j'entrais. Je découvris, avec stupéfaction il faut bien le dire, que l'enseignement artistique y était totalement nul et pour une bonne raison que j'ai déjà écrite ailleurs et que je dois répéter. Les "Beaux arts" s'apprennent et il faut travailler durement pour les apprendre, mais il est totalement vain de chercher à les enseigner. L'intervention d'un professeur ne peut que gêner l'épanouissement d'un artiste, cet épanouissement doit se faire uniquement par un travail acharné mais solitaire. L'artiste est seul en face de lui-même et de son public et doit rester seul.

Comme je ne me souciais pas de devenir un des fruits secs de cet art qui me déplaisait, pas plus que je ne souhaitais de m'échiner a devenir un véritable artiste, je résolus de tirer le meilleur du pire, de retenir ce qu'on m'offrait de bon dans l'enseignement de cette école et de laisser le reste. Je préparai donc avec soin les certificats techniques (dans cette école on dit "les valeurs") ce qui ne me demanda aucune peine, seulement un peu d'application. L'enseignement de ce coté était bon, je dois même dire qu'il était excellent et mes premiers répétiteurs me suivaient toujours, sans parler d'un meilleur encore,pour la géométrie dans l'espace, que je ne tardai pas à découvrir. Je fus reçu du premier coup a tous ces examens techniques, sans en manquer un seul, sans gloire mais sans échec.

Pour les valeurs artistiques ce fut une autre chanson. Il n'existe aucun critère valable, comme chacun sait, pour distinguer le beau du laid. Ce qui parait parfaitement beau à Pierre peut paraître tout aussi bien parfaitement laid à Paul, sans qu'on puisse rien reprocher pas plus a Pierre qu'à Paul. Le problème n'était donc pas de produire des oeuvres belles, il fallait produire des oeuvres qui paraissent belles aux jurys des concours, même si à moi elles devaient paraître affreuses. Les intimes principes moraux qu'on m'avait inculqués s'opposaient et s'opposent toujours a une pareille politique, ce qui présentait un obstacle insurmontable. Pourtant la première partie de l'école, appelée seconde classe, contenait tous les examens techniques et seulement peu d'épreuves artistiques, je les remportai de haute lutte menée contre mes meilleurs principes et j'entrai en Première classe. J'avais devant moi dix valeurs â conquérir plus le diplôme, tout cela d'ordre artistique, c'était trop pour moi, je fis encore le petit effort nécessaire pour une mention en Rougevin et une mention en Godebeuf, peu vous importe de savoir exactement ce que ça veut dire. Quand a des valeurs sur grand projet, j'essayai une fois ou deux sans succès, j'avais compris, compris que je ne comprendrais jamais parce que c'était incompréhensible. D'autre part j'en avais par dessus la tête de la vie de patachon que je menais; je voulais me marier et, pour cela il fallait que je gagne ma vie. Les placements fantaisistes de ma mère avaient déjà fortement compromis notre petite fortune, il était temps que je rentre au pays.

Il était tout à fait inutile à cette époque de posséder un diplôme pour s'établir architecte. Cela n'est pas plus nécessaire maintenant, seul le mot "architecte" est réglementé ce qui est scandaleux mais bien peu gênant. On peut, par exemple, tout à fait légalement, s'établir architechnicien, et pourtant le mot architecte n'est que l'abréviation d'architechnicien. Architecte est pourtant interdit aux non diplômés, tandis qu'architechnicien est à la disposition de tout le monde. En tout cas je n'avais même pas a me poser la question et c'est bien comme architecte que je m'établis a Nantes.

Avant d'aller plus loin, je dois m'étendre un peu sur ma vie d'étudiant à Paris pendant les cinq ans que j'y restai. J'étais assez mal vu dans mon atelier, mes façons de penser et de vivre s'accordaient fort peu avec celles des artistes ou prétendus tels que j'y trouvais, mais j'avais pu sélectionner un peu partout dans l'école beaucoup d'amis et de relations diverses, je recevais une pension acceptable sur l'héritage de mon père et cela me classait dans un milieu assez aisé; je ne m'en sentais pas moins affreuse-ment seul, "la foule aussi est une solitude" (Hugo).

Mon principal ami était Fernand Aubry; mon centre d'action, mon PC

était la brasserie Lipp, quand ce n'était pas le Lion de Buci. J'habitais un hôtel surchauffé de la place Dauphine. De la, je rayonnais dans tout Paris. Ce fut un moment de vie intense. La santé était excellente, l'esprit était libre et Paris était beau. Je travaillais beaucoup, je buvais beaucoup de bière, la bière légère de l'époque, me couchais et levais très tard. Je fis un an d'étude a l'Institut d'Urbanisme. Je signale cela uniquement pour pouvoir raconter que la moitié de la population de cet institut était composée de chinois. L'entrée ne comportait pas d'examen, ce qui explique beaucoup de choses. Ces chinois ne cessaient de prendre des notes en caractères chinois très assidûment et ne manquaient pas un cours. A la fin de l'année ils eurent comme note : ne comprend ni ne parle le français.

Pendant les deux dernières années de mon séjour à Paris, je fis partie d'un groupe de camarades passionnés de cinéma, c'était la grande époque. une certaine semaine nous vîmes huit films différents: record difficile a égaler.

Les femmes, je n'en eu guère, j'étais très seul de ce côté la aussi. On voulut me marier avec une aimable et jolie fille. Je n'ai jamais bien su pourquoi je n'en voulus pas, la logique, dans les affaires de ce genre n'a aucune place. Les amours de rencontre, je ne savais pas les mener a bien . J'ignorais alors que la seule condition pour décider une belle, c'est d'attendre assez longtemps pour qu'elle prenne confiance; les femmes sont comme ça. elles se figurent qu'au bout de quelques semaines de fréquentation, elles sauront à qui elles ont à faire. Naïves, méditez ce dicton des paysans de mon pays : "Pour connaître enfin quelqu'un, il faut avoir couché pendant sept ans avec lui". Et ce n'est pas assez, à mon avis.

J'allais donc trop vite dans mes entreprises et je les ratai toutes, enfin. presque toutes, a part quelques feux de paille, notamment avec une garce de La Rochelle, venue chercher fortune dans la capitale. Je fus plaqué dès qu'elle se rendit compte que je n'étais pas un pigeon digne d'être plumé. J'appris beaucoup de choses avec elle, l'expérience ne lui manquait pas. Elle avait pris de précieuses leçons avec ses frères aînés dans sa prime jeunesse.


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