Mon service militaire fini, ma mère consulta un de ses amis architecte â Paris et décida de me faire faire l'école des Beaux Arts, section architecture. Ce fut la décision la plus sage qu'elle prit dans toute sa vie. Cette décision était sage mais elle n'était pas raisonnée. Évidemment le bachot n'était pas nécessaire pour se présenter au concours d'entrée, c'était là une condition ou plutôt une absence de condition qui me convenait parfaitement, pourtant les objections ne manquaient pas d'autre part. Je jouissais dans la famille de la réputation d'être doué pour le dessin et pour rien d'autre. Évidemment je n'avais jamais donné aucune preuve de vocation pour quoi que ce soit d'autre, mais quant au dessin, â part le don certain d'attraper la ressemblance quand je faisais un portrait, rien n'était plus éloigné de ma vocation que le dessin: à vrai dire j'ai toujours détesté ce genre de travail qui me demande un effort douloureux. J'aime la technologie, voire la physique, beaucoup la littérature, je crois l'avoir démontré depuis puisque je suis devenu un écrivain pour ouvrages techniques bons ou mauvais, ce n'est pas â moi d'en décider. Alors pourquoi l'école des Beaux Arts ? Ne cherchez pas la raison la dedans. Personnellement je n'avais pas la maturité d'esprit suffisante pour avoir une opinion personnelle et je suivis docilement les conseils de ma mère.
Le concours d'entrée aux Beaux Arts de Paris faisait appel aux facultés de dessinateur, mais était bien plus orienté vers les mathématiques élémentaires que vers le dessin. J'avais fait un peu de dessin technique aux chantiers de la Loire et au régiment pendant mes stages, c'était assez pour le peu qu'on demandait, mais de mathématiques je n'en avais jamais fait, jamais. Heureusement l'homme qui sortait du régiment était un tout autre homme que celui qui y était entré, le réveil était total et je fus reçu au concours 25 ème sur 50 reçus et 400 présentés et cela au bout de seulement six mois de travail. J'étais certes le principal artisan de ma réussite, mais je dois montrer ici ma reconnaissance envers deux répétiteurs intelligents, dévoués et compétents qui m'aidèrent fort dans mon succès qui parut fracassant à tous ceux qui m'avaient connu auparavant. Ce fut comme une nouvelle naissance.
J'ai souvent réfléchi à ma jeunesse, comme le font tous les vieillards. J'ai fini par conclure que mon apathie première avait été plus utile que nuisible, c'est elle qui a évité à mon esprit d'être totalement paralysé par l'enseignement officiel, et elle a ainsi prolongé mon état d'enfance jusqu'à vingt ans, tandis que d'autres sont arrêtés vers 16. J'apprenais peu mais je n'ai rien oublié de ce que j'ai appris. Je n'allais pas vite à apprendre, mais j'ai pu apprendre longtemps et me souvenir beaucoup.