Contents Previous Next

XIV

A l'école militaire d'aérostation de Cosne.

Je pourrais raconter bien des choses sur cette école et même en dire du mal à juste titre, mais on pourrait dire beaucoup de mal de la même façon sur tous les groupements d'hommes. Du mal, tout le monde en voit autour de lui, puisque, désormais, tout le monde se croit obligé de vivre en collectivité. Singulière morale et singulière mode; on ne vit heureux que seul, la famille c'est déjà beaucoup, quelque fois trop. Je n'enseignerai rien a personne sur les inconvénients de la vie en troupeau de cette mauvaise espèce de singe qu'est l'homme.

J'ai fait deux stages de trois mois chacun dans cette école et j'y ai monté souvent et longtemps en ballon, ce qui me plaisait beaucoup. Une fois on m'y laissa pendant six heures et par le plus mauvais temps que le ballon pouvait supporter. Je ne me suis rendu compte que longtemps après que c'était dans l'intention concertée de me donner le mal de mer pour essayer de m'éliminer du stage. Pas de chance je suis totalement réfractaire à ce genre d'indisposition. Dans l'impossibilité d'observer quoi que ce soit à cause du vent et du passage continuel de nimbus entre le sol et moi, j'ai passé mon temps, pendant ces six heures, à fumer ma pipe et à chanter en coeur avec le téléphoniste qui était à l'autre bout du fil. Comme nous chantions aussi faux 'un que l'autre, ce n'était pas désagréable.

Mais je dois dire que l'enseignement distribué par cette école était d'une très grande efficacité, je n'ai jamais vu mieux depuis, j'y ai beaucoup appris et ce que j'y ai appris m'a beaucoup servi ensuite. On y enseignait en peu de tout, surtout la perspective géométrique et la topographie, mais aussi la physique des gaz, ce qui peut se comprendre, et la tactique de combat d'infanterie ce qui est inattendu c'est un lieutenant qui faisait ce cours et il avait parmi ses élèves, des capitaines d'infanterie qui avaient fait toute la guerre de 14. Ils se moquaient de lui et n'avaient pas tort, ce n'était qu'un sot.

A la fin du stage tous les élèves se sont fait recaler à l'examen; faire du ballon en temps de paix, très bien, mais pas pendant la nouvelle guerre que nous sentions venir. A vrai dire nous avions bien tort de nous inquiéter, les ballons n'ont pas été utilisés à cette guerre là.

A chaque quinzaine, à la caserne d'Angers, mes camarades touchaient leur prêt. J'ai déjà écrit que, quand j'étais caporal, j'étais chef de chambrée et c'était d'une chambrée qui n'était pas de tout repos en temps ordinaire. Les jours de paie, les deux tiers de mes soldats rentraient complètement ivres et, si je n'y avais pas pris garde, des accidenta graves se seraient produits, tel le coup de baïonnette dans la cuisse que reçut un de mes amis d'une autre chambrée. Aussi, chaque soir de paie, je réquisitionnais trois hommes sobres et nous montions la garde. A chaque entrée bruyante nous bondissions sur l'arrivant, nous le déshabillions en un tour de main et nous le. roulions dans son lit. C'était réglé, il s'endormait aussitôt. A un autre jusqu'à ce que toute la chambrée fut complète et tout le monde rentré, ce qui nous conduisait jusqu'à minuit.

La nuit n'était pas finie, mais nous nous désintéressions du reste. Sachez, si vous ne le savez pas déjà, que l'ivresse n'est pas autre chose qu'une anesthésie éthylique; les symptômes sont les mêmes que pour une prise d'éther à l'occasion d'une opération. D'abord une période d'agitation (maintenant on administre des barbituriques pour l'éviter) ensuite une période d'inconscience totale; pour l'alcool on dit "ivre mort", mais c'est la même chose, ensuite réveil et vomissements, réaction naturelle du foie, un peu tardive au poison.

Au matin, nos ivrognes repentants nettoyaient le plancher. La chambrée avait dû singulièrement sentir l'aigre pendant la deuxième moitié de la nuit, mais cela ne m'avait pas empêché de dormir. On ouvrait les fenêtres et on allait au rassemblement.

C'est au cours d'une de ces nuits que je reçu un télégramme m'annonçant la mort de mon père. Il faut que j'en dise quelques mots. Mon père est mort aussi jeune parce qu'il était médecin et qu'il s'est tué lui-même par entêtement de vieil ignorant. Ignorants nous le sommes tous et tous nous creusons notre tombe.

J'avais été avisé de sa maladie quelques jours auparavant et j'avais eu une permission spéciale pour aller le voir, il avait fait une chute qui l'avait seulement écorché un peu au bras, Pour tout autre cela n'aurait rien été; pour lui diabétique d'avant l'insuline, c'était grave. Il était soigné par un de ses confrères et ami fort savant, qui se bornait sagement à appliquer des compresses humides pour réduire l'inflammation, seul moyen connu pour cela à l'époque, mais fort efficace. Ce traitement aurait sauvé mon père, mais voici ce qui se produisit. Quelques heures avant de retourner a Angers, j'assistai à la visite du confrère qui partit rassuré, mon père allait aussi bien que possible. Les dernières paroles du dit confrère furent: "Et surtout, docteur, pas de teinture d'iode". Aussitôt l'autre parti, mon père réclame le flacon de teinture d'iode et en passe une dose copieuse sur ses blessures avec un pinceau, malgré les observations de ma mère. Quatre jours après mon père mourait. De le teinture d'iode sur de la lymphangite est l'équivalent d'un suicide, les expériences de la guerre de 14 l'ont abondamment démontré, mais mon père ne se tenait pas au courant et il l'ignorait encore en 1921.

J'aimais beaucoup mon père, il avait ses défauts, mais des défauts tout le monde en a et cela ne le singularisait pas; mais il avait aussi de grandes et nombreuses qualités et vertus, ce qui faisait de lui un être tout à fait exceptionnel. Je le regrettai beaucoup, il aurait pu vivre dix ans de plus, son diabète n'était pas très grave, et ma vie aurait évolué autrement, je me suis senti très seul après sa mort.

Ma mère était une femme de bien, comme je l'ai déjà dit,mais tout à fait incapable de gérer convenablement notre petite fortune, mon père au contraire était de ces gens dont on dit qu'ils ont de la chance en affaires, façon de dire qu'ils sont pleins d'adresse consciemment ou non.

Mon père avait vendu Grangevieille et, avec l'argent retiré de cette vente, il avait acheté des fonds russes, considérés alors comme le type même du placement de père de famille; mais les valeurs mobilières lui paraissaient pleines de risques: il ne tarda pas à échanger ces valeurs contre un grand immeuble voisin de l'endroit où nous habitions. L'achat fut définitivement conclu quelques semaines seulement avant le début de la guerre de 14. A sa mort mon père laissait donc une situation très saine. Mais ses placements immobiliers ne rapportaient guère et ils suffirent tout juste à faire vivre sa femme et ses deux enfante pendant que ceux-ci faisaient leurs études.


Contents Previous Next