Par un beau jour de Juin, les arrimeurs sortaient le ballon pour le faire sécher au soleil. Un capitaine qui était là par hasard, je ne sais plus son nom, je sais seulement qu'il était très aimable, décida tout a coup de profiter de l'occasion pour faire un petit tour en l'air. "Dodin, venez vous avec moi ? -- Avec plaisir mon capitaine." On monte une nacelle et nous voici bientôt a 800 m de haut, sans combinaison de fourrure et sans téléphone, mais il était onze heures du matin, il n'y avait pas de vent, il faisait très chaud et "c'était pour cinq minutes".
Parfait, mais il nous fallut bientôt constater qu'on ne nous ramenait pas comme prévu et il y avait visiblement grand branle bas a terre. Il nous parut évident que le moteur du treuil était en panne et il n'y avait qu'un treuil au bataillon ce jour la. On nous ramena "aux tiraudes'. Les tiraudes sont un instrument qui était fort utilisé autrefois, au temps de la marine a voile, pour haler les bateaux sur les jetées, et sans doute aussi, de toute antiquité, comme instrument de force dans les travaux du bâtiment, en somme c'était la locomotive du temps passé.
Voici en quoi consiste cet instrument. Quatre énormes cordes en coton, grosses comme le bras sont attachées eu même noeud par par un de leur bout. Comme on réunit toujours deux tiraudes ensemble, cela fait huit cordes. On place six hommes sur chaque corde, soit 48 hommes qu'on déploie en éventail. Les deux tiraudes assemblées sont rattachées à une poulie ouvrante, on passe cette poulie sur le câble du ballon à ramener. Chaque homme passe la corde sur son épaule droite et l'équipe avance au commandement, laissant le câble se déposer sur le sol. Des sacs de sable, attachés a la poulie font équilibre à la force ascensionnelle.
Du haut de notre observatoire, nous assistions, le capitaine et moi à la manoeuvre, aux premières loges, c'était très beau, je n'hésite pas a l'écrire. Malheureusement nous étions gelés malgré le soleil. Voici un croquis.
Le treuil fut poussé à un bout de notre
immense cour du quartier. A l'autre bout, le tender vint prendre place
avec une autre poulie ouvrante à son crochet. Les hommes aux tiraudes
couchèrent environ trois cents mètres de câble au premier voyage et les
arrimeurs passèrent le câble dans la poulie du tender. Au second voyage
ils couchèrent de nouveau 300 m de câble, et ainsi de suite jusqu'à le
fin des 800m. Tout cela demanda beaucoup de temps et il était trois
heures de l'après-midi quand, réchauffés, nous pûmes tous aller enfin
déjeuner.
Je pense, aujourd'hui seulement, qu'il aurait été bien facile de remplacer les tiraudes par le tender en employant un second tender pour accrocher le câble. N'insistons pas, personne n'y pensa.
L'accident d'aérostation d'Angers. J'ai été le témoin de tous les évènements petits ou grands dont je rends compte dans ce livre. De tous sauf un, celui dont je vais parler, il se produisit exactement quinze jours après ma libération, à la fin de mon service militaire. Il s'agit d'un accident grave et pittoresque à la fois qui advint au cours d'un exercice avec le ballon, à mon bataillon d'Angers. J'assistai, quelques jours après, â l'enterrement de la seule victime qu'il fit, je vis là tous les principaux acteurs du drame venus â Nantes en délégation pour assister à la cérémonie. Le victime était nantaise.
Cet accident eut un retentissement mondial à cause de son pittoresque et tous les journaux en firent leurs choux gras. Mais méfiez vous de ce que rapportent les journaux: cela n'a, la plupart du temps, rien a voir avec la réalité des faits. Non pas que les journalistes soient des menteurs, mais ils sont toujours trop pressés par le temps et ils sont incompétents. Je me propose donc de rétablir la vérité dans la mesure où j'ai pu la connaître, de seconde main.
L'objet de l'exercice, ce jour la, était le franchissement simulé d'une ligne de transport de force électrique par le ballon captif en ascension. Le ballon était bien en ascension mais sans nacelle et la ligne de transport de force était simulée par un fil d'acier tendu entre les toits en terrasse de deux bâtiments comportant seulement un rez-de-chaussée élevé, dans la cour du quartier. Voici un croquis qui vous renseignera sur la disposition des lieux.

Il faut pour cette manoeuvre...
1° un treuil automobile ;
2° un tender, lourde voiture sans treuil mais avec un crochet ;
3° un très long câble en chanvre, dit "corde de manoeuvre". Le règlement prévoit qu'au bout de ce câble quelques mètres de corde seront lovés et ligaturés.
Le treuil retenant le ballon par son câble d'acier habituel, était placé d'un côté du fil tendu, figurant le transport de force, le tender attendait de l'autre côté du fil. Quand au câble de chanvre il était étendu, "en double" sur le sol.
La manoeuvre devait se dérouler de la façon suivante :
A- le treuil devait ramener le ballon le plus près possible du sol pour permettre aux arrimeurs d'atteindre la cosse d'amarrage, appelée aussi "crochet double" ;
B- les arrimeurs auraient attaché le câble de chanvre à la cosse par son bout libre ;
C- le treuil aurait laissé le ballon monter de quelques mètres ;
D- les arrimeurs auraient saisi le rouleau de cordage et l'auraient lancé par dessus le fil tendu ou auraient lancé d'abord une cordelette munie d'un poids avec laquelle ils auraient hissé le câble ensuite par dessus le fil d'acier tendu. Un câble de chanvre supposé toujours parfaitement sec, ne conduit pas l'électricité, il n'y a donc aucun danger à opérer de cette façon (surtout quand aucun courant électrique ne circule dans le fil, comme c'était le cas) ;
E- d'autres arrimeurs devaient saisir le rouleau et engager le câble de chanvre sur la poulie ouvrante fixée au crochet du tender ;
F- Le câble aurait été étendu par terre dans toute sa longueur et cinquante hommes qui attendaient là l'auraient saisi, ils l'auraient placé sur leurs épaules droites et auraient, au commandement du chef de manoeuvre, tiré sur lui tous ensemble pour ramener le ballon. Dix kg par homme, c'est peu dans ces conditions ;
G- Le ballon ramené aurait été rattaché au câble d'acier du treuil qui se serait rapproché en passant sous le fil, terminant la manoeuvre.
Le mouvement A et le mouvement B se déroulèrent correctement.
Le mouvement C fut exécuté en dépit du bon sens: le conducteur du treuil, au lieu de laisser monter le ballon, le ramena d'un grand coup d'accélérateur. La cosse d'amarrage ne put, évidemment, entrer dans le treuil et le câble cassa net. Le moteur du treuil faisait 70 chevaux fiscaux; si on ajoute à cela l'effort d'inertie des volant et toueur, il n'y a rien d'étonnant a cette rupture. Et le ballon lâché, commença à s'élever majestueusement entraînant le câble de manoeuvre.
La manoeuvre était commandée par le plus vieux et le meilleur aérostier de France, le capitaine Combron. N'empêche que, dans la surprise du moment, il commit une faute: il ordonna aux cinquante hommes de se saisir du câble dont la plus grande partie traînait encore à terre. Ce fut la première idée qui lui passa par la tête et il croyait certainement qu'elle était bonne,
Hélas, elle était mauvaise. Si cinquante hommes à dix kilos par homme, peuvent facilement retenir et ramener le ballon par son câble passé dans une poulie, il faut, sans poulie, que 7 hommes soient entièrement soulevés de terre à la fois pour arrêter 'ascension d'un ballon dont la force ascensionnelle est voisine de 500 kilos.
La seule chose à faire aurait été de profiter de la montée d'abord très lente du ballon, et d'accrocher le rouleau de câble a un des crochets du tender ou du treuil. Personne n'y pensa et j'ai beau jeu à donner cette idée maintenant.
Le premier homme qui saisit la câble, un caporal - mécanicien, fut soulevé comme une plume et emporté au dessus d'un des bâtiments vers lequel un petit vent portait le ballon. Alors tout le monde se jeta sur le câble. De nombreux hommes furent soulevés de terre mais le groupe fut arrêté par la corniche du bâtiment. Voici un croquis de la situation quelques secondes après le début de l'accident.
Il est possible que le caporal ait d'abord,
"proprio motu" agrippé le câble et que le capitaine ait donné l'ordre
aux autres hommes de sauter sur ce câble pour sauver, ou plutôt essayer
de sauver le caporal, mais il me semble bien me souvenir que ma
première version est la bonne d'après mes témoins. Mais l'opinion des
témoins les mieux placés est sujette a caution et il faudrait
questionner le capitaine Combron s'il vit encore.
Le caporal mécanicien dû croire qu'il était encore au dessus du bâtiment, lâcha le câble, tomba sur le sol dur de la cour de l'autre côté et se tua. Les hommes arrêtés par la corniche, durent, bon gré mal gré, laisser le câble filer entre leurs mains, certains eurent les mains écorchées.
Le rouleau de corde approchait du groupe, un des hommes de ce groupe était le caporal Clinquemaillé, son pied fut pris dans une boucle et, tout le monde ayant enfin lâché, il fut emporté dans les airs comme une araignée au bout de son fil, la tête en bas. Il réussit vite â se redresser en s'agrippant à sa jambe prise, il se redressa et s'installa au milieu du rouleau de corde . Il m'a dit a moi-même qu'il avait voyagé agréablement et qu'il avait pu lire l'heure qu'il était à la pendule de la caserne, avant de la perdre de vue.
Dès ce moment il n'avait plus grand chose à craindre sauf le froid et le manque d'air. Il dû monter très haut et très vite avant que le ballon ait pu évacuer par sa soupape de sûreté les cinq cent mètres cubes d'hydrogène équilibrant les 500 kg de force ascensionnelle au départ; il redescendit ensuite lentement dans la campagne au milieu d'une foule de cultivateurs accourus. Clinquemaillé put leur indiquer comment ils devaient saisir les cordes de manoeuvre pour maintenir le ballon. Il n'y avait que peu de vent.
Quand les voitures automobiles du bataillon qui suivaient le ballon a vue, arrivèrent à l'endroit de l'atterrissage, Clinquemaillé avait eu le temps de faire dégonfler le ballon et de le faire plier réglementairement; il fut nommé sergent. Je devais le revoir au cours d'une période de service.
J'ai perdu de vue le capitaine Combron et ne sais ce qu'il est devenu. Je ne le tiens nullement pour responsable de la mort du caporal. Dans des situations pareilles, pareillement inattendues, de fausses manoeuvres sont inévitables. On ne peut raisonner bien qu'à loisir... et encore.