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XIX

A l'école des Beaux Arts, il n'existe aucun contact culturel entre les ateliers des quatre Arts qu'on prétend y enseigner. Ce sont: la gravure, la sculpture, la peinture et l'architecture. Seuls les architectes sont riches, au moins quand le bâtiment marche, les étudiants des autres Arts traînent une misère chronique. Les étudiants architectes arrivent a gagner leur vie en travaillant chez les anciens élèves de l'école. On dit qu'ils "font la place". Je n'ai jamais travaillé ainsi, sauf pendant six mois comme architecte inspecteur de l'Assistance Publique de Paris, aux Enfants-assistés d'abord et l'hospice d'Ivry. Dans cet hospice d'Ivry j'ai vu beaucoup de misère, ce n'est pas un sujet réjouissant pour ce livre. J'ai visité de fond en comble l'hôpital de la Pitié et celui de la salpêtrière, c'étaient alors des usines a cadavres; espérons qu'il y a progrès aujourd'hui, espérons sans trop y croire.

J'ai visité les catacombes de Paris, au moins ce que le public en visite. On distribuait une bougie à chaque visiteur à l'entrée et on comptait les bouts qui restaient a la sortie, après les cinq kilomètres du parcours, pour savoir si quelqu'un ne se serait pas égaré dans les mille galeries perpendiculaires. Si quelqu'un s'est perdu on le recherche, on ne le retrouve pas toujours, cela ne fait qu'un squelette de plus.

Il existe une carte des catacombes, de ce qu'on en connaît, les 2/3 environ. De temps en temps à Paris, un immeuble descend, au moins par un coin, c'est qu'il s'est produit un "fonti" entre la surface du sol et quelque catacombe ignorée; c'est arrivé à un pavillon des "Enfants-assistés" pendant que j'y étais inspecteur, il fallut creuser un puits de 50 mètres pour aller étayer une galerie profonde. Paris est construit au fond d'une cuvette calcaire grande comme le tiers de la France, certains pensent qu'il s'agit d'un très ancien atoll de corail. La pierre est bonne et, pour construire Paris, dès le moyen âge, on creusa des galeries, des carrières sous la ville en construction.

On sait que le calcaire est solubilisé par le gaz carbonique de l'air transporté par les eaux de pluie et devenu acide carbonique, le carbonate de calcium est transformé en bicarbonate soluble qui est entraîné par l'eau et, petit à petit un entonnoir renversé se creuse, s'ouvrant sur une galerie des catacombes, c'est un "fonti". Il y en a un très beau au plafond d'une des galeries des catacombes offertes à la curiosité des visiteurs; vous pouvez aller le voir comme je l'ai vu moi-même, on dirait une énorme mitre.

L'entrée des catacombes de Paris est placée à Denfert-Rochereau, ancienne place d'Enfer.

Quelle pouvait être la vie des carriers qui, pendant des siècles, creusèrent ces centaines de kilomètres de galeries ? La disposition est toujours la même. Une série de gros piliers soutenant des voûtes en plein cintre. Il ne s'agit pas, à proprement parler, de galeries, l'espace vide s'étend dans tous les sens autour des piliers.

Aucun boisage n'était utile, cette pierre est solide quand elle n'est pas rongée d'acide.

Pour changer un peu, je me suis promené dans les vastes chéneaux de zinc, mais plus souvent de cuivre qui collectent l'eau sur les toits de Paris et forment autant de sentier verts. Je suis monté vingt fois comme Hugo, sur les tours de Notre Dame et me suis extasié d'abord sur l'adresse des sculpteurs du moyen age, jusqu'au jour où j'ai appris que tout avait été reconstruit par Violet le Duc. Chimères, Gargouilles, Pantures (des pantures ce sont des gonds) etc. Des anciennes pantures de notre Dame, forgées par Biscornet (Biscornet c'est le diable), il ne restait que de la poudre quand Violet le Duc les fit refaire, mais d'après des dessins de sa main. Rien d'authentique dans tout cela. La flèche gracieuse qui se trouve au dessus du jubé de notre Dame: fine dentelle de pierre ? Non, elle est en fonte de fer. Elle n'existait pas avant Violet le Duc.

De la Sainte Chapelle, tant admirée des touristes il n'y a que les anciens piliers qui soient anciens et il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'on en ait reconstruit quelques uns. Pas une statue, pas une sculpture qui ne date du XIX ème siècle. Elles n'en valent pas moins mais n'ont aucune valeur d'antiquité. Ne croyez pas tout ce ce qu'on vous dit ailleurs et même pas tout ce que vous lisez ici.

Fendant que j'y suis, apprenez que la flèche pointue qui donne toute sa silhouette a la basilique du Mont St Michel est aussi une création de toute pièces du même Violet le Duc. Cette création est d'ailleurs géniale, mais Louis XI ne l'a jamais vue. La cité de Carcassonne : des ruines avant Violet le Duc. Ah le XIX ème siècle à bien travaillé; ne lui reprochons pas ses chefs d'oeuvre sous prétexte que, par modestie, il les a attribués aux siècles passés. Reprochons plutôt aux XVII et XVIII ème siècles d'avoir tant démoli et tant laissé a l'abandon. A ce moment là, on aurait pu encore restaurer ou entretenir avant que les modèles ne disparaissent. Notre climat trop rude ne respecte pas les monuments comme le fait le climat de l'Égypte. Il faut bien reconstruire ce qui a été détruit. Tout de même, au lieu de reconstruire du vieux neuf, on pourrait construire du vrai neuf. Le XIX ème siècle n'a pas compris cela. Le XX ème parait montrer plus de raison sur ce point, ce n'est pas trop tôt, mais ce n'est pas non plus trop tard. Il n'est jamais trop tard pour bien faire,.. ou pour mal faire.

Je n'ai pas quitté les Beaux Arts, en parlant ainsi un peu d'architecture. Je vais dire un mot des moeurs intérieures de l'école. Je ne sais guère ce qu'elle est devenue depuis mon départ. J'ai fait deux visites à mon ancien atelier depuis et n'y ai pas trouvé de changements notables, mais il y a dix ans que je n'y suis pas retourné, on y mettait toujours les nouveaux "à poil" et on les peignait toujours d'agréable façon, avec une plume du plumeau en guise de queue. N'allez pas croire à beaucoup de méchanceté et à des moeurs inavouables. Ce genre de sévices est bien plus psychologique que physiologique. D'ailleurs l'entrée des femmes dans les ateliers a contribué à adoucir ce qui n'avait, des l'abord, rien de damnable. Le bizutage dans les écoles militaires est autrement grave et devrait être sévèrement interdit. Aux B.A. tout prend une aimable figure et tourne vite à la plaisanterie anodine, voire spirituelle.

Je n'ai assisté à rien de sensationnel digne d'être rapporté: ce dont je vais parler date de plusieurs années avant mon arrivée. Un beau matin, on trouve une grosse malle au milieu de la place de la Concorde. Une voix en sortait "N'ouvrez pas, je suis tout nu". C'est tout pour cette fois, on rhabilla la victime qui rentra chez elle.

Un jour de remise des projets, une des charrettes à bras était revenue à l'atelier, ou plus exactement devant la porte dans le rue. Un des camarades monta dans cette charrette et, avec une poire à lavement, fit semblant d'uriner, tandis qu'un autre se lavait les mains sous le jet. Le peuple de Paris est badaud comme chacun sait et la rue de Bucy très passante. Un rassemblement qui ne comprenait pas que de bons enfants se forma en quelques secondes. Les "architectes" durent rentrer précipitamment dans l'immeuble. La concierge valait heureusement un régiment de dragons, je l'ai connue et appréciée, elle suffit, avec un balai, pour contenir la foule, avant l'arrivée des agents.

On m'a raconté d'autres aventures qui ne valent pas celle là. Vous voyez qu'il s'agit de simples gamineries sans la moindre gravité, mais à vingt ans, on a l'épiderme sensible et la plus anodine plaisanterie prend vite valeur d'insulte. Je dois avouer avoir été très souvent vexé pour des riens dont je rirais aujourd'hui; je ne le montrais pas, bien entendu.


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