Manoeuvre de liaison dans la garnison d'Angers.
Un jour, une manoeuvre de liaison en campagne fut ordonnée par le général du corps d'Armée pour la garnison d'Angers, avec la collaboration du n ème génie et de ses spécialistes du téléphone et de la TSF. Je ne me souviens pas avec certitude du numéro du corps du génie ; comme il n'y a pas de quoi se vanter, çà ne fait rien.
On sait de quelle importance sont les liaisons interarmes en temps de guerre et on sait aussi que nous étions là pour préparer la guerre suivante. Malgré les leçons de la guerre de 14 encore toute proche, l'armée française, fort occupée à enseigner l'école du soldat à ses hommes pour l'infanterie et le pansage des bourrins pour l'artillerie et la cavalerie, avait totalement ignoré l'invention, trop lointaine sans doute, du téléphone et l'invention trop récente de la TSF. Aussi, quand le général fixa une date très proche pour la dite manoeuvre, les officiers des différents régiments furent ils très surpris que rien n'ait été prévu pour la formation de cadres spécialisés dans les transmissions. Ils firent passer une note dans les chambrées demandant que les hommes connaissant (de naissance sans doute) le maniement du téléphone et de la TSF se fassent connaître à eux. Bien entendu personne ne se présenta. On est trop habitué dans l'armée à de telles demandes.
"On demande des hommes sachant conduire une voiture automobile", un bleu répond "moi " - Bien, vous êtes commandé pour aller vider les latrines ! Nous a vu venir trop souvent par ce procédé, çà ne prend plus .
Mais, dans l'aérostation nous étions fins prêts.
Je ne peux pas dire que nous regorgions de matériel. Tout de même, nos avions des myriamètres de fil d'acier prévu pour les communications de secours avec le ballon captif, quand l'âme téléphonique du câble était détraquée et c'était souvent. Ce fil était mal isolé, mais tant pis, le courant à haute fréquence du téléphone n'est pas bien difficile à contenter sur ce point. Nous avions de nombreux postes téléphoniques de campagne hérités de la guerre et qui n'étaient même pas inscrits sur les inventaires. Tout cela nous savions nous en servir, toujours pour les besoins du ballon.
Pour la TSF c'était plus court. Dans le bric-à-brac de la guerre, j'avais déniché un poste émetteur à ondes amorties ; il était surpuissant, il y avait des perches et du fil pour monter une antenne de campagne. Avec cela il y aurait le moyen actuellement de se faire entendre de la France entière, avec les récepteurs modernes ; et peut-être du monde entier et, en tout cas de quoi brouiller toutes les communications d'autres sources. Mais les postes récepteurs à cette époque il n'y en avait guère, et effectivement nous mêmes n'en avions pas. A titre de bricolage personnel, certains de mes hommes avaient construit des postes récepteurs à galène, il ne nous avait pas fallu longtemps pour nous rendre compte que, dans un rayon de quelques kilomètres, il suffisait de brancher n'importe quel écouteur téléphonique sur antenne et terre pour recevoir très bien les émissions: il y a toujours et partout des semi-conducteurs ne serait-ce qu'avec la complicité de quelque mauvais contact imprévu.
Il nous manquait aussi des hommes sachant lire le morse "au son", je n'ai jamais brillé comme tel et les autres parmi mes camarades pas beaucoup mieux que moi, même ceux d'entre eux qui s'entraînaient à ce genre d'exercice par pur désoeuvrement, mais il n'y eut pas besoin d'avoir recours a eux. Ce qui nous manquait le plus c'était le courant électrique. J'avais seulement pu obtenir du parc une vieille batterie d'accus de six volts qui n'était plus capable d'actionner un démarreur mais suffisait pour notre émetteur.
Nous arrivâmes sur le terrain a l'aube. Je larguai trois équipes de téléphonistes poseurs de lignes avec mission de lancer d'aussi longues lignes que possible vers d'hypothétiques récepteurs quelconques. Ils en posèrent trente kilomètres, les autres unités sur le terrain avaient des postes récepteurs qui se branchèrent sur nos fils. Nos lignes fonctionnèrent merveilleusement, et j'ai été stupéfait de voir, de voir de mes propres yeux, les deux fils d'une de mes lignes coupés en même temps par le passage d'un groupe de cavaliers sans que la communication téléphonique soit le moins du monde interrompue. La parole passait par le sol, par la terre, a cause du mauvais état des isolants. Les appels de sonnerie ne passaient plus et il fallut rétablir la continuité des fils pour qu'il devienne de nouveau possible d'appeler un correspondant.
Notre grande victoire fut la TSF. Mes pauvres accus voulurent bien faire ce jour là un sublime effort avant de mourir.
J'avais fait monter une antenne en V deux fois plus haute et plus longue que ne le demandait le règlement, avec une bonne prise de terre, des ferrailles enterrées profond sur lesquelles j'avais fait pisser une section au complet.
Nous fîmes un chahut terrible avec notre poste a ondes amorties. On entendait nos signaux dans tous les écouteurs téléphoniques, les 30 kilomètres de lignes faisaient une antenne parfaite.
Ce qui parut le plus effarant, c'est que nous fumes absolument les seuls à faire fonctionner quelque chose. Le génie lui-même ne put mettre en place même un centimètre de ligne téléphonique, ni monter aucun émetteur de TSF, ni même un récepteur. Les autres corps, n'en parlons pas. Nous émettions, mais nous n'avions pas a recevoir puisque personne n'émettait que nous.
J'ai toujours ignoré ce que les grandes stations officielles de TSF en Europe, qui recevaient certainement nos messages, à la tour Eiffel et ailleurs, avaient bien pu penser de notre poste pirate.