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VIII

L'arrivée des premières troupes américaines à St Nazaire fut saluée par un enthousiasme inouï : "Lafayette nous voici". Ils furent reçus comme Dieu en France. Il faut dire que ces jeunes gens étaient très sympathiques, l'Amérique nous avait envoyé pour cette première fois la fleur de sa jeunesse. A Nantes, j'en ai accosté cent fois dans la rue à qui je servais de guide avec les quelques mots d'anglais que j'avais appris au lycée. En compagnie de l'un d'eux, un officier de marine, je passai trois après-midis à visiter le musée des Beaux-Arts. Il était fort cultivé. Mes promenades avec les autres finissaient au café où sagement nous buvions de la bière ; à cette époque elle n'était pas méchante. Ce qui m'étonna le plus et je ne fus pas le seul à être étonné, ce fut de voir les "manoeuvres'' américains travailler avec des gants pour décharger les bateaux.

A St Jean de Monts s'ouvrit un champ d'aviation, école de tir pour la chasse. Tous les avions étaient de fabrication française. Cela fut pour moi une révélation de l'immense effort industriel fourni par la France pendant cette guerre. L'Amérique avait fourni presque uniquement des matières premières et des pièces détachées, la France et l'Angleterre avaient fait le principal de la construction et Dieu sait quelle quantité de matériel fut cassé pendant cette guerre. Les premiers avions américains n'arrivèrent que tout a fait à la fin. Ce débarquement massif mais lent des américains eut surtout un effet démoralisant sur les allemands et revigorant sur nous. Nous avions besoin autant et plus d'une aide morale que d'une aide matérielle. L'aide matérielle fut tardive, mai: énorme en fin de compte. Au début de la guerre de 39 on trouvait encore à acheter en France des surplus américains datant de la guerre précédente.

Mes vacances à St jean de Monts, pendant la présence des américains sur leur champ d'aviation compte parmi les grandes joies de ma vie. Je savais bien que l'arrivée de ces soldats m'avait évité le départ au front, mais la reconnaissance n'était pas le seul motif de mon amitié pour mes camarades américains, il s'agissait d'une sympathie naturelle pour les braves gens que c'était. Les paysans du pays, si farouches avec nous, se dégelèrent totalement avec les soldats. Une des choses qui stupéfia le plus les américains c'est que ces paysans portaient des sabots, genre de chaussure sans doute totalement oublié chez eux. Nos paysans reçurent le nom de "wooden-shoes". Les garçons français étaient rares dans le pays à cause de la guerre et les jeunes filles étaient chaudes, le passage des troupes a laissé beaucoup de souvenirs dans le pays et si on pouvait parler anglais de naissance en héritage d'un père américain, le pays serait maintenant bilingue. Mais tout cela est sans la moindre importance.

A nous les petits jeunes gens, nos amis soldats nous apportaient d'énormes bonbons (candys) par pleines boites et les paquets de cigarettes tombaient sur nous par cartouches entières. Tout cela a un drôle de goût, le tabac en question me plaisait à l'époque, i1 me ferait vomir maintenant. quant aux bombons ils étaient, pour beaucoup excellents à part certains échantillons parfumés un peu trop "à l'américaine", gingembre, éther et même salicylate de méthyle. Ce salicylate est ce produit nauséabond que les vieilles femmes de l'époque utilisaient pour soulager leurs rhumatismes. Affreux.

Je m'essayai a fumer le cigare mais cela me fit vomir. Tout de même quelle belle vie en vérité !

Enfin la guerre finit. Je ne décrirai pas en détail l'explosion de joie,,je fut pour nous l'armistice, ce fut indescriptible.

Quant à l'après guerre, il faudrait plusieurs livres écrits spécialement sur ce sujet pour en donner une relation fidèle. Ce fut certainement une des plus importantes époques de transition de l'histoire de France. Je n'ai pas très bien connu cet "après guerre", J'étais trop jeune pour observer les phénomènes sociaux fracassants qui l'ont marqué et dont la destruction des castes fut le plus marquant et peut-être aussi la libération des femmes, qui avaient pris conscience pendant la guerre de leurs capacités à exercer des métiers d'hommes. On ne parla plus "d'expéditionnaires" mais de "dactylos". j'ai déjà écrit que c'est de cette époque que date la disparition dans toute la France de l'uniforme de caste (dit maintenant habit folklorique), je le répète ici. Ce fut plus qu'un symptôme, ce fut une révolution dans les moeurs et c'est dans les moeurs que les révolutions sont le plus difficile à accomplir.

On a beaucoup parlé et écrit (voyez et lisez "La Garçonne") d'un certain relâchement moral des femmes de cet "après guerre". J'étais bien jeune alors pour en juger, mais je n'avais pas tout de même les yeux dans la poche J'entendais beaucoup parler de ce relâchement moral et je cherchais à le constater, voire a en profiter à l'occasion. Ce que je vis et constatai c'est que les jeunes filles et les moins jeunes cherchaient à rencontrer des hommes, dont elles avaient tant manqué pendant la guerre, le nombre des bals mondains ou moins mondains, qu'on voyait partout, en témoigne abondamment . Mais était-ce pour se débaucher plus qu'à d'autres époques, je réponds catégoriquement non. Les braves filles cherchaient à se marier, un point c'est tout. Ce n'était pas de la débauche mais de la nidification. Et la réussite n'était pas facile à obtenir . Le nombre des hommes avait certes été réduit par la guerre, mais c'était surtout le nombre des hommes acceptables qui tendait vers zéro. La génération masculine qui sortait de la guerre était bien abîmée. Il fallut s'en contenter. Pour une femme vraiment femme, un malotru vaut mieux que le célibat, les hormones sont les hormones et la nature vous pousse irrésistiblement.

Elles se marièrent donc, les filles d'après guerre, elles se marièrent "à tas" comme dit Rabelais, et firent des enfants avec les mâles disponibles. Faut de mieux on couche avec son homme, dit un proverbe. Si l'homme en question n'est pas très beau, tant pis.

je n'aurai pas à m'étendre sur mes aventures féminines, pour la bonne raison qu'il n'y en eut aucune, mes essais malheureux ne comptant pas. Je ne voulais pas des professionnelles : en bon fils de médecin que j'étais, j'avais peur des maladies vénériennes et j'avais bien raison, elles faisaient grand ravage en l'absence de pénicilline. Quand aux autres filles et femmes, elles ne voulaient pas du jeunot mal portant et sot, trois fois sot, que j'étais. D'ailleurs n'étant pas mariable, je n'avais aucun intérêt.

Je partir enfin, au régiment avec le premier contingent de la classe 20. Comme je suis né au mois d'octobre, il me semble que j'aurai dû faire partie du second, mais je ne réclamai point ; j'en avais par dessus la tête de la vie que je menais et aspirais à un changement quel qu'il soit. Je fus affecté au premier régiment d'aérostat ion, 4 ème bataillon à Angers. Le plus beau régiment de France comme tous les régiments de France. Le changement fut dur à supporter. Du jour au lendemain la véritable guenille physique que j'étais, dût se soumettre à un entraînement sportif intense. Heureusement dans un sens, j'attrapai la grippe espagnole dont quelque reste de virus traînait par là, et me voici à l'hôpital militaire toussant et crachant à pleines cuvettes et saignant du nez è pleines compresses. 70 de mes camarades de la garnison d'Angers me précédèrent ou me rejoignirent et 10 % d'entre eux avalèrent leur bulletin de naissance.

Il n'y eut pas de décès dans la salle où je me trouvais ; un des gisants de cette salle faillit pourtant y passer (on avait déjà placé des paravents autour de son lit), mais il changea d'avis au dernier moment. Je me souviens de son état de faiblesse extrême quand on ôta enfin les sinistres paravents: un cadavre à peine vivant si l'on peut dire.

Le général vint nous voir et me traita comme un vieux camarade. La peau parcheminée de son visage de vieillard me stupéfia, je n'avais jamais vu çà et n'ai jamais vu mieux dans le genre depuis. Je résistai aussi bien que possible à la maladie, c'est à peine si je me sentais malade. Bientôt je pus me lever et aider de mon mieux la vieille soeur de St Vincent qui nous soignait. J'ai admiré cette vieille femme des le premier jour et n'ai jamais cessé d'avoir depuis une espèce de culte pour elle..Que dire de plus et de mieux, vous imaginez le reste. Elle est certainement aujourd'hui au paradis des bonnes soeurs, personne au monde ne l'a mieux mérité qu'elle. Je n'ai d'ailleurs aucune envie d'aller l'y rejoindre, la compagnie ne doit pas y être assez mélangée pour mon goût.

Dans la salle où j'étais, il y avait beaucoup de rhumatisants articulaires, réduits à l'état de loques par l'abus des salicylates, ce fut pour moi le premier contact avec cette maladie, la grippe espagnole vaut mieux, on est plus vite mort. Aucun de nos rhumatisants- n'attrapa la grippe, c'est aujourd'hui seulement que je m'en étonne, je n'y avais jamais pensé. Pourquoi ne pas avoir isolé les contagieux que nous étions ? Le médecin chef n'avait pas dû y penser plus que moi.

Je sortis avec une permission de convalescence de trois mois, qui fut

prolongée d'un autre mois. Mais se remettre d'une grippe espagnole est toute une affaire, il ne faut pas trois mois il en faut six j'avais été atteint bien plus profondément que je ne l'avais ressenti. Quand je sortis de l'hôpital j'avais l'air et la démarche d'un vieillard et ne devais guère paraître plus frais que mon général. Au bout de quatre mois, je ne valais encore pas grand chose. Il fallut pourtant se remettre au régime sportif, mais les adjudants étaient un peu lassés et j'avais l'air tellement souffreteux qu'on me ménagea un peu. Je m'inscrivis pourtant avec un grand courage au peloton des élèves caporaux, je voulais "du galon". D'ailleurs mon état physique s'améliora rapidement et je ne fis pas trop mauvaise figure, si bien que je fus élevé au grade de caporal, six mois après mon incorporation.

Un caporal, c'est une légume,

Çà boit, çà mange, çà chie, çà fume,

Çà ne sait même pas écrire son nom,

C'est bête comme un cochon.

- sonnerie de clairon -

De grands ennuis commençaient. La garde, on s'en arrange, chef de chambrée c'est une responsabilité disproportionnée avec les forces d'un homme, mais "la semaine" c'est la fin de tout. Je ne sais pas compter, je n'ai jamais su et ne saurai jamais compter, je n'avais aucune mémoire des noms et ce sont là pourtant les qualités nécessaires à un caporal de semaine, aussi, s'il y eut jamais un mauvais caporal de semaine ce fut moi, J'éviterai de parler trop longtemps de ces mauvais jours ; d'ailleurs, j'arrêterai là mon compte rendu de la vie militaire en général, j'arrêterai ce compte rendu avant de l'avoir commencé, je pourrais écrire là dessus deux ou trois gros volumes tant cet évènement a marqué ma vie.  Mais d'autres plus adroits que moi ont décrit la vie de caserne et je ne ferais que répéter moins bien qu'eux ce qu'ils ont déjà dit, je citerai seulement quelques incidents remarquables.


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