Pendant que le temps passait, je grandissais, toujours malingre et somnolant. Mon père avait grand peur que je sois tuberculeux, maladie fort à la mode à l'époque. Mais j'étais vacciné, j'avais eu clans me petite enfance, des ganglions tuberculeux au cou, ce qui vaut tous les BCG du monde. Ces ganglions ont mis trente ans à se résorber complètement, on les chercherait vainement aujourd'hui. Quand j'ai passé mon conseil de révision ils existaient encore, je les ai signalés au médecin, mais il n'avait pas les doigts assez fins pour les sentir, je n'ai pas insisté.
Vint l'époque très sombre de 1917. Les ravages étaient tels dans l'armée qu'il fut question de mobiliser la classe 20 qui n'avait pas encore ses 17 ans et dont je faisais partie. Mobiliser ces morveux mal nourris était une folie analogue à la mobilisation des troupeaux d'enfants allemands envoyés au casse pipe contre les russes pendant la dernière guerre. Les américains arrivèrent à temps pour éviter cela. Juste à temps.
Je passai mon conseil de révision et fus pris bon pour le service,malgré mon aspect miteux et ma poitrine creuse. Mes camarades du même âge étaient terrifiés, le bel enthousiasme de 14 était loin. Beaucoup de ces camarades devancèrent l'appel pour être pris dans l'artillerie ou l'aviation et éviter la boue des tranchées. Résultat de cette habileté, ils firent une année de guerre et firent en tout trois ans de service. Je choisis un moyen terme et là, pour une fois,je me montrai fort adroit; peut être n'étais-je pas tout de même aussi bête que j'en avais l'air. Je fis une demande d'affectation dans l'aérostation comme ouvrier ajusteur, les demandes pour l'aviation étaient trop nombreuses et avaient peu de chances d'être satisfaites. Mes études secondaires étaient finies et mon père, en attendant mon départ aux armées qu'on nous annonçait toujours pour bientôt, ne sachant pas quoi faire de moi, m'avait placé comme apprenti dans un grand garage de Nantes. Mais ajusteur je ne l'étais point. Je fut convoqué pour un essai au château de Nantes où se trouvait alors le parc automobile et on mit devant moi deux morceaux d'acier dans lesquels je devais tailler un assemblage en queue d'aronde, j'en étais totalement incapable, heureusement le paiement de huit litres de vin me tira d'affaire, les ouvriers territoriaux qui meublaient l'atelier militaire, sortirent d'un tiroir- une queue d'aronde toute faite et bien faite, destinée visiblement à des occasions du même genre, et je fus reçu. La guerre venait d'ailleurs de finir. En sortant de l'examen je fis la connaissance de deux prisonniers qui rentraient, je leur payai un coup de blanc. Ils me racontèrent leurs malheurs dont je n'ai pas conservé le récit dans ma mémoire, je me souviens seulement de leur pauvre mine encore plus minable que la mienne.
La demande de chair à canon étant tarie, je ne partais toujours pas. Mon père me fit entrer au bureau de dessin des chantiers de la Loire, celui des apprentis dessinateurs, appelé "la crèche" par les ouvriers du chantier. Mes camarades n'étaient pas tous désagréables et je me liai d'amitié avec plusieurs. Nous étions une trentaine de débutants dans ce bureau- parmi eux il y avait une jolie fille, un peu pimbêche, mais tout de même elle décorait la salle.
Je restai un an dans ce bureau, passablement heureux. Je gagnais par mois 75 F que mon père me laissa comme argent de poche : une fortune, je dévalisais les pâtisseries. Sept ans plus tard, désirant un jour savoir ce qu'étaient devenus mes anciens camarades, je me rendis aux chantiers et je fis une enquête, je trouvai trace de l'un d'entre eux et de la jeune fille, ce fut tout... tous les autres étaient morts. Jugez de ma stupéfaction horrifiée. Je poussai l'enquête plus loin et appris que mes camarades qui étaient tous des file d'ouvriers, faisaient partie de familles dont on plaçait les fils en bonne santé dans les ateliers, le bureau de dessin ne recevant que les malingres. Malingre, traduisez par tuberculeux. J'avais passé un an dans un lazaret ; heureusement que j'étais vacciné.
J'ai touché un mot de la misère des cultivateurs et de leur vie sordide avant la guerre de 14, il faudrait des bibliothèques pour dire ce qu'il y aurait à en dire, mais que dire de la vie des ouvriers. Zola a tracé des tableaux très sombres, je les ai cru exagérés, ils sont au contraire très atténués. Germinal ne serait-il qu'un conte pour jeunes filles ? J'ai tendance à le croire, la vérité serait trop horrible. Ce que j'ai pu voir au premières années du siècle marquait déjà un énorme progrès. Ce que c'était vingt ans avant, je préfère ne pas y penser.
Tout cela est très près de nous dans le temps et aussi dans l'espace. Seuls les pays septentrionaux ont évolué vers un mieux être par le progrès technique depuis cette époque. Il y a recul partout ailleurs dans les autres parties du monde, et ce n'est pas fini, nous n'en sommes qu'au commencement. Que sera la suite ? Nous vivons ici dans une forteresse en état de siège et ce sont les affamés qui sont les assiégeants.
Comment tout cela finira-t-il ? Quelle catastrophe nous guette ? Et comment et quand surgira-t-elle ? L'Asie et l'Afrique sont des réservoirs de virus prêts à déborder à chaque instant. Qui commencera; la peste ou le choléra, ou quelque autre maladie encore inconnue ce qui serait plus terrible. En Afrique il y a un médecin pour 35.000 personnes, moins encore en Asie si on néglige les guérisseurs.
A mon âge, pourquoi regarder l'avenir ? Dans dix ans je serai mort ou je n'en vaudrai guère mieux,mais il y a des jeunes gens, je l'espère,parmi mes lecteurs. Dans 10 ans l'électricité sera rationnée, certains métaux, dont le cuivre le sont déjà. L'argent dans vingt ans sera plus rare que l'or, adieu la photographie. Le gaspillage que nous faisons de toutes les richesses du globe est quelque chose de fou. Le phosphore va à la mer, Hugo le signale déjà dans les Misérables. On commence a chercher des moyens pour le retirer du fond des océans. Nos petits enfants nous maudiront pour notre imprévoyance, et il ne leur restera plus ni houille ni pétrole ni uranium, c'est à dire plus d'énergie pour essayer de récupérer quelque chose.
Évidemment le vingtième siècle aura permis à l'homme d'aller dans la lune ... beau rêve de fous.