Les vacances de Pâques Saint Jean de Monts étaient des plus passionnantes. J'avais retrouvé quelques uns de mes anciens camarades paysans de l'école primaire, mais maintenant je m'entendais parfaitement avec eux. Nous formions une bande sans organisation particulière où chacun, conservait son entière liberté. Je me souviens du nom des deux frères Moreau, fils d'un douanier, .je les avais en particulière affection, l'un était grand et très maigre l'autre petit et un peu boulot. La forêt n'avait aucun secret pour eux qui y vivaient toute l'année; c'étaient de parfaits hommes des bois. Nos chasses a l'écureuil étaient sensationnelles, nous les chassions à coure. Les Moreau convoquaient à jour dit une dizaine de chenapans dans notre genre avec un chien.
Les écureuils, quoi qu'on en pense, sont loin de toujours vivre dans les arbres, le sol leur convient très biens. L'homme les voit toujours dans les arbres parce qu'ils s'y réfugient à la moindre alerte, ce qui fait illusion. Notre chien découvrait rapidement une trace d'écureuil sur le sol (mes camarades disaient "escurieu") et nous conduisait au pied de l'arbre où il venait de monter. Nous attachions le chien et l'un de nous escaladait l'arbre. L'écureuil apeuré sautait dans un autre arbre, toute la meute que nous formions se mettait à hurler et le pauvre animal, de plus en plus effrayé, sautait d'arbre en arbre. Enfin, fatigué, il s'arrêtait; alors un autre d'entre nous grimpait au nouvel arbre, forçant l'animal à recommencer ses vols d'un arbre à l'autre, nouvel arrêt, nouvelle escalade, cela jusqu'à ce que l'écureuil harassé, manque son coup et tombe à terre; alors nous nous jetions sur lui et réussissions à l'attraper. Le chasse était longue, chacun de nous, à la fin avait fait quatre ou cinq ascensions.
Je m'excuse d'avoir répété le mot "arbre" autant de fois dans le même paragraphe. Si vous ne trouvez pas çà bon, eh bien tant pis pour vous, moi je n'ai pas pu faire autrement.
A d'autres fois nous chassions le même animal au nid. L'écureuil construit au printemps, tout en haut d'un arbre (encore un, mais dans une forêt il y a beaucoup d'arbres) très haut et au tronc très dénudé, un nid de branchages entrelacés qui ressemble beaucoup à un nid d'oiseau. Ce nid forme une espèce de cabane fermée de partout, avec un trou d'entrée par lequel notre main d'enfant passait tout juste. Je n'ai jamais pu voir un de ces nids à partir du sol tellement ils étaient bien cachés au milieu des branches, mais les Moreau les voyaient très bien et en tenaient répertoire. I1 s'agissait en effet d'enlever les petits à temps pour que nous puissions les apprivoiser,juste à temps après qu'ils soient sevrés. J'en ai eu un trop jeune qui est mort. J'en ai apprivoisé un autre que j'ai conservé près de moi pendant un an. Mais l'écureuil n'est guère agréable comme chouchou d'appartement, il n'a pas, comme le chat et le chien le goût des caresses.
Le mien était particulièrement gourmand de biscuits dits "à la cuillère" et accourait au bruit du papier froissé qui emballait ces gâteaux- A part cette friandise particulière, je le nourrissais de graines de toutes sortes, des graines dures de préférence, il appréciait beaucoup les noyaux de cerises dans lesquels il perçait un petit trou. J'allais me promener avec lui, il n'aimait guère marcher et, le plus souvent se tenait sur mon épaule. Quand je le posais a terre il grimpait bientôt sur mes vêtements et revenait sur mon épaule. Je n'ai pas pu le conserver. A Nantes, il sautait du deuxième étage dans la cour, je n'ai jamais bien su comment il s'y prenait. Il allait visiter les voisins du même pâté de maison. Je l'ai récupéré plusieurs fois dans une famille,qu'il semblait affectionner particulièrement, et qui ne s'en séparait qu'avec peine. J'avais grand peur qu'il ne finisse dans une petite cage, je l'ai rendu à sa forêt naturelle.
A d'autres fois nous chassions le lapin de garenne (les petits de ces lapins). Au printemps les femelles creusent un terrier spécial, on dit une "rabouillère" (mes Moreau disaient aboulière) toute droite, horizontale de préférence, de moins de deux mètres de long. Pendant le jour, l'entrée de ce nid est recouverte de sable, la nuit la lapine vient allaiter ses petits. Je n'ai jamais réussi à reconnaître à vue cette tache de sable blanc, au milieu des mille taches de sable blanc analogues qui parsemaient la foret. Les Moreau n'en manquaient pas une et en répertoriaient une vingtaine. Nous nous promenions avec un morceau de bois de deux mètres de long, hérissé de quelques clous, perpendiculairement à un bout, Voici l'usage que nous en faisions. La mère lapine voit tomber les poils blancs de son ventre, peu de temps avant l'accouchement. Elle tapisse le fond du nid avec ces poils. Pendant la croissance des petits, ces poils se salissent et deviennent de plus en plus noirs. Nous dégagions délicatement l'entrée du nid et nous enfoncions le bâton jusqu'aux petits en prenant bien soin de ne pas les blesser, les clous ramenaient quelques poils dont l'état de fraîcheur nous renseignait sur l'âge des lapins. Nous ouvrions le nid et prenions les petits quand ils étaient assez grands pour qu'il y ait espoir de les voir survivre. Mais les lapins de garenne a l'inverse des écureuils, ne vivent pas en captivité et aucun de nous n'a jamais réussi à en élever. Ils refusent toute nourriture. J'ai vainement essayé le biberon.
Les lapines ne sont pas toujours heureuses dans le choix de leur rabouillères. J'en ai découvert une un jour par hasard sur la plage. Elle s'est écroulée sous mes pas, une grande marée avait recouvert le nid et les petits étaient morts.
D'autres distractions nous aidaient à passer le temps. Les grands jeux de gendarmes et voleurs ne m'ont jamais tenté beaucoup, je ne savais pas courir assez vite. Il y en avait d'autres encore. Je ne souviens d'une grande perche de fille qui voulait bien nous montrer son sexe, a condition que nous lui cueillions un bouquet d'oeillets des dunes . Très fleur bleue en somme. Cet examen nous intéressait beaucoup mais par pur intérêt scientifique. D'autres filles autorisaient le même examen par pure bêtise. Trois de mes camarades et moi étions en train de nous instruire ainsi près d'une ferme, quand la porte de derrière de la maison s'ouvre et cinq ou six hommes, mon père en tête, jaillissent par cette porte, avec aussi le père de la fille, nous ne les avions ni vus ni entendus arriver et bien que j'ai rabattu le jupon aussitôt, je suis certain que la scène a été vue et comprise par tout le monde, mais personne n'a paru s'en apercevoir. Qui n'en a pas fait autant au même age, me jette la première pierre. Il n'y eut aucune suite à mon grand étonnement; mon père n'était pas tendre pour les manquements à la morale. Il a dû craindre d'exagérer le scandale en en parlant.
Les distractions d'été se limitaient au tennis sur la plage, aux très longues promenades à pied et aux séances de natation courtes ou longues, entre camarades. Je me souviens qu'un jour nous étions, un de mes amis et moi, à plus d'un kilomètre au large, quand nous ressentons chacun presque simultanément, une piqûre très douloureuse à la poitrine, au moins aussi douloureuse qu'une piqûre de guêpe, nous hurlons et regardons plus attentivement autour de nous. Nous nous trouvions au milieu d'un banc de méduses grosses comme des melons, si nombreuses qu'elles se touchaient presque. Nous mimes aussitôt le cap vers la terre, mais nous dûmes nager encore au milieu des méduses pendant un bon quart d'heure, avant de sortir du banc. Nous avions reçu sept à huit piqûres chacun quand nous pûmes enfin mettre pied e terre, la douleur ne s'atténua que plusieurs heures après.
Ces excursions étaient très dangereuses à tout point de vue, nous le savions, nous avions fait des essais de sauvetage et n'ignorions pas que dans le cas d'un malaise de l'un de nous, jamais l'autre n'aurait pu le ramener : la plage était loin et souvent déserte. A cette époque il n'y avait là que très peu d'estivants, surtout en Septembre.
Le reste du temps je le passais dans une pièce isolée à m'amuser à divers bricolages avec les livres et les outils de mon grand père. Je m'essayais déjà dans l'art de l'invention. Ce fut à cette époque que j'inventai un instrument construit depuis par moi-même dans un laboratoire militaire pendant la guerre de 39, mais sans suite efficace. Je donne en partie technique, par curiosité, l'article de La Nature publie à la suite de cette construction. Cet instrument aurait pu avoir un certain usage pour la guerre de tranchée en 14, mais j'étais trop jeune pour même songer à en envoyer les plans à l'office des inventions alors dans toute sa gloire. J'en reparlerai. Je fis d'autres inventions, une seule de quelque valeur, je n'ai jamais eu l'occasion d'essayer d'en tirer parti et il est peu probable que l'occasion se présente maintenant, pourtant je la garde pour moi à tout hasard jusqu'à nouvel ordre. Que d'autres la refassent, s'ils le peuvent, cela ne manquera sans doute pas, si ce n'est déjà fait.