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V

Voici la guerre de 14. Ce fut une guerre terrible pour l'Europe. Maudis soient les imbéciles qui l'ont déclenchée, mais ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient.

On compte l'histoire des hommes par siècles, d'autres divisions seraient plus raisonnables. L'histoire de France a été marquée par une grande époque qui commence aux journées de Juillet, donc à l'avènement de Louis Philippe en 1830 et finit avec la guerre de 1914. C'est le règne de la caste bourgeoise. On compte des guerres et des révolutions pendant cette période, mais elles touchèrent peu de gens, ne changèrent guère les institutions et ne firent pas figure de catastrophes. Ce qui caractérise cette époque bien plus que le Roi, la République ou l'Empire, c'est un évènement, l'instruction publique, laïque et obligatoire et une machine, la machine à vapeur. Tout cela fut préparé par la découverte de la physique au XVIII ème siècle et par sa classification en systèmes. Ce sont en fait ces systèmes, fort imparfaits mais faciles à comprendre, justement à cause de leur imperfection même, voulue par leurs auteurs, qui ont abouti au progrès technique et technologique moderne. L'encyclopédie Roret commence à paraître sous la Restauration et cesse de paraître pendant la guerre de 14, c'est un autre évènement qui a marqué cette époque.

Voici donc' la guerre de 14, j'ai 13 ans, presque 14, le lycée de Nantes est transformé en hôpital militaire; mon père, désireux de me faire tout de même continuer mes études, trouve un jeune professeur pour me donner des leçons particulières. Je devais rester près de lui pendant quatre ans.

La guerre continuait toujours, froide et sombre, épuisant toutes les forces vives du pays, et pourquoi, personne ne l'a jamais su; les grande évènements ont quelque chose de mystérieux, l'entêtement que les peuples frères ennemis mettent à se détruire fait penser au Destin antique, aveugle et sourd, bien plus qu'au Dieu chrétien ou au Diable des vieilles légendes, qui sort, après tout assez bons enfants tous les deux.

Les jeunes médecins étaient aux armées, mon père reprit du service comme médecin civil à St Jean de Monts et me laissa en pension chez une cousine à Nantes. Malgré ma torpeur, avec mon jeune professeur, j'appris pas mal de choses, pas assez pour être reçu à mon bachot, mais tout m'était indifférent.

Je conterai quelques anecdotes qui doivent dater de cette époque.

Mon père, comme tous les médecine de son temps, a tué beaucoup de gens qui sans lui auraient continué à vivre, mais il en a aussi sauvé beaucoup. Il était excellent chirurgien et accoucheur. Il n'avait plus de cheveux. Un soir d'hiver très froid on vient le quérir de la part d'une sage femme pour soigner une femme en couches à huit kilomètres de là, cela avec une voiture âne. La route était impraticable à cause du verglas, il fallut passer par la plage, le froid gelait l'eau de mer et le sable mouillé était dur. Mon père sauva la mère et l'enfant en travaillant toute la nuit. Le lendemain l'âne était hors de service, mais les homme sont plus résistants que les ânes et mon père rentra chez nous à pied.

Autre anecdote, mal située dans le temps;

Mon père se promène avec moi dans la campagne, une femme le voit passer devant sa maison de ferme et court après lui.

La femme

Mon père

La femme

Mon père

La femme

Autre anecdote. (peu de temps avant la guerre de 14). Mon père avait une vigne avec une jolie petite maison, habitée par un domestique agricole qui, entre autres travaux dans la région, cultivait la vigne. Nous y allions deux fois par an. Le domestique avait une jeune femme et une petite fille.

Le petite fille, un jour en coupent son pain avec un énorme couteau, se piqua la cornée de l'oeil. Évidemment personne ne la soigna. Quand nous vînmes à passer, j'ignore combien de temps après, la femme montra sa petite fille à mon père, l'oeil était bien abîmé.

"Docteur que faut-il faire pour ma fille ? Faut-il lui acheter des lunettes ou des boucles d'oreille ?"

Mon père ordonna des gouttes d'eau boriquée (petite quantité de borax dans l'eau). Le traitement réussit au mieux, ce qui est bien invraisemblable mais Dieu est grand. J'eus l'occasion de constater cela bien des années; après. La petite fille avait grandi, elle fut bonne à tout faire chez nous pendant quelques mois. L'oeil était sauvé mais la cornée était restée déformée, ce qui donnait à la pauvre fille un certain regard oblique qui ne l'embellissait pas. Les garçons du pays l'appelaient "Talorgne".

Pourquoi tant de misère et d'ignorance dans le peuple des campagnes avant la guerre de 14 ? Ce peuple n'était pas riche ni bien évolué sous l'ancien régime, voyez La Fontaine et sa fable "On voit des animaux farouches, des mâles et des femelles ." Mais sous l'ancien régime les riches et les savants étaient rares dans tous les milieux et il y avait tout de même la caste des laboureurs qu'un certain privilège fiscal enrichissait quelquefois. Voyez, toujours dans La Fontaine,"Un riche laboureur sentant sa fin prochaine ...". Ces laboureurs firent la Révolution avec les manants et le" bourgeois; mais la nuit du 4 août leur joua un mauvais tour en supprimant leur privilège en même temps que les autres, et ils tombèrent dans la misère.

C'est après 1830 que la bourgeoisie pour jouer un bon tour à la noblesse, chercha à s'annexer les laboureurs en leur donnant l'instruction primaire.

Cela ne les enrichit guère tout d'abord, les phénomènes sociaux sont lents, mais "maille a maille on fait l'aubergeon" et, à la veille de la guerre de 14 on pouvait constater un certain progrès qui n'avait encore l'air de rien,,nais n'en était pas moins riche d'un pouvoir explosif inouï : tout le monde ou peu s'en faut savait lire et compter, quel changement !

La guerre ruina la bourgeoisie française en tant que caste. Sa civilisation qui était devenue raffinée au moins en surface, sombra dans la boue des tranchées. Bien au contraire, les laboureurs qui échappèrent au massacre revinrent dégrossis, ils jetèrent aux orties ce qu'on appelle maintenant les habits folkloriques et s'habillèrent en "monsieur". L'habit fait le moine plus qu'on ne le pense généralement. D'autre part les vieux et les femmes restés au pays, avaient cultivé la terre mieux que mal et vendu les récoltes très cher. Il y eut nivellement. Au lendemain de la guerre on ne distinguait plus guère le paysan un peu enrichi du bourgeois appauvri, ils portaient tous même costume et parlaient même langage grossier. Le paysan ne savait guère lire, le bourgeois ne lisait plus. Nivellement, nivellement par le bas.

Bien sûr il existait encore beaucoup de séquelles de l'ancien état de choses il en existe encore.

Je continue mon panorama et je le pousse jusqu'à nos jours, anticipant sur mes mémoires qui ont bien le temps d'attendre. L'inflation continue qui suivit la guerre, ruina de plus en plus la classe bourgeoise. Acheter cher en monnaie forte et vendre bon marché en monnaie faible n'a jamais enrichi personne, c'est pourtant ce qu'à fait le commerce français entre les deux guerres. La terre restait chère mais ne rapportait plus rien, les immeubles à cause de la fameuse loi sur les loyers, qui rend bien compte de la stupidité générale du temps, réduisit à la portion congrue les propriétaires d'immeubles. Les affaires reprirent cependant pendant quelques années à cause des besoins urgents pour la reconstruction des bâtiments détruits par la guerre et le remplacement des objets cassés. Ces besoins satisfaits il y eut récession et pour finir la grande crise de 1930 qui acheva la décadence des intellectuels français, j'en ai vu plus d'un aller chanter dans les cours pour se procurer un peu de pain. Où était la vie luxueuse de leurs ancêtres et même la vie confortable de leurs parents.

Vaille que vaille, pendant toutes ces années, les paysans continuèrent à s'instruire un peu, génération après génération.

Vint la guerre de 39, autre guerre stupide, suite logique de la première, (vingt ans de permission). Nous l'avions bien méritée, les allemands aussi, nous l'avons eue.

Je n'ai pas encore parlé des ouvriers, ne me bousculez pas, je ne peux pas tout dire en trois pages. Sous l'ancien régime, les ouvriers, dans le sens où nous entendons le mot aujourd'hui, c'est a dire dans le sens de salarié, de prolétaire, n'existaient guère ; comme salarié il n'y avait que les domestiques, bêtes à tout faire dans les maisons de ferme pour aider à cultiver la terre et dans les maison nobles et bourgeoises pour vider les pots de chambre. Généralement ils n'étaient pas payés du tout. On les habillait parce qu'il aurait été indécent de les laisser se promener nus, et on les- nourrissait le moins possible) parce que, sans cela ils n'auraient pas pu travailler et ils couchaient sur la paille sans salles de bains. Ils ne comptaient pas dans le système social et ne constituaient nullement une caste particulière. Les États généraux en 1889 les ignorent totalement. Il ne faudrait pas croire cependant qu'il n'y avait aucune industrie en France, mais elle était entièrement aux mains des artisans qui se groupaient pour les gros oeuvres En équipes de tâcherons payés, non pas à l'heure et à la quinzaine comme aujourd'hui mais à la tâche accomplie. Le palais de Versailles a été construit ainsi par des tâcherons. Le système est toujours très employé, bien qu'on l'ignore généralement. Toute l' industrie du cinéma fonctionne de cette façon et bien d'autres.

C'est à partir de 1830, avec la machine à vapeur, que l'existence du prolétariat prend corps et où on peut commencer à parier de classe ouvrière. Marx et bien d'autres constatent l'existence de cette classe qui, curieusement ne devient pas une caste organisée, mais se groupe en syndicats, forme juridiquement inouïe d'association ; elle n'a été reconnue par la loi que très récemment. Ces syndicats forment, suivant la valeur et l'influence des hommes qui les dirigent, le bonheur ou le malheur de la classe ouvrière. Depuis la mort du grand homme que fut Jouhau, nous assistons à une décadence des syndicats,ils sombrent dans la politique électorale où ils n'ont que faire.

Le matérialisme historique de Karl Marx est une idée de génie, mais il ne faut pas en abuser, les grands hommes ont leur rôle à jouer et le jouent, Jouhau l'a bien montré.

Nous voici loin du petit jeune homme que j'étais en 1915. Je vivais dans un état de fatigue physique chronique dont je ne sortais que pendant les grandes vacances à St Jean de Monts où justement je pouvais me fatiguer physiquement. Les souvenirs de cette période fade de ma vie ne sont pas très nombreux et je ne citerai que les seuls qui aient quelque intérêt.

J'ai parlé de la misère physique et intellectuelle des classes ouvrières et paysannes. Les bourgeois, relativement à ceux-là, vivaient dans une espèce de luxe, mais un luxe qui nous paraîtrait misérable. Le chauffage, dans les palais et les châteaux, autant que dans les maisons bourgeoises, était pratiquement inexistant, la petite cheminée et ses quelques bûches éclairait peu et ne chauffait pas. La température de 15°C était considérée comme une température minimum pour les chambres de malades ; tous les thermomètres en portaient l'indication, c'est dire que les bien portants gelaient dès les premiers froids, d'où les pardessus en drap épais comme la main et les multiples jupons pour les femmes, avec une chaufferette au dessous, chaufferette source d'oxyde de carbone. A nous les joues pâles et les maladies de langueur. Ici les paysans avec leur chaumière et la grande cheminée et les fagots, marquaient un point, les ouvriers ; n'en parlons pas, l'espérance de vie d'une ouvrière au début du siècle était de 25 ans.

Beaucoup de bourgeois étaient méticuleusement propres, au moins à l'extérieur, mais bien d'autres étaient aussi crasseux que tout un chacun. Quant à la culture intellectuelle, eh bien l'ignorance était profonde chez le très grand nombre de ces classes dites supérieures. Me mère, qui avait son brevet supérieur (peu importe la répétition du mot) et s'était même présentée une fois à son bachot,était une exception tout à fait extraordinaire. L'ignorance de ses bonnes amies était totale. Je me souviens d'avoir fort embarrassé l'une d'elles en lui demandant un jour à brûle pourpoint en combien de temps la terre faisait le tour du soleil. J'avais l'audace des naïfs et ma question faisait la preuve d'une méchanceté sans borne qui m'étonne aujourd'hui. Me mère me rappela à l'ordre sévèrement ce jour là. Mais, même aujourd'hui, dans notre monde qui se croit tellement instruit, je trouverais facilement de beaux messieurs et de belles dames qui seraient incapables de répondre à ma question. Quand au phénomène de la succession des saisons, il vaut mieux n'en pas parler : personne, sauf exception insigne, n'est capable de l'expliquer correctement, y compris pas mal de professeurs de physique.

Ma mère qui me savait gaffeur, et gaffeur volontiers volontaire, ne m'emmenait que rarement dans le monde. Cela arriva tout de même une fois au moins, j'appris ce jour là que les cyclistes risquaient gros s'ils acceptaient de rouler sur autre chose que des bandages pleins. "Pensez donc, ma chère, rouler sur de l'air, quelle solidité cela peut-il avoir ?" C'est moi qui restai coi ce jour là. Remarquez que cette dame avait une voiture automobile, mais c'est le chauffeur qui gonflait les pneus... peut être avec du béton

Je racontai cela à mon père, il ne fut pas étonné. Il me dit que du temps où il était maire de Challans, le préfet lui avait demandé d'établir une liste de gens à qui décerner le ruban violet (chevalier de l'instruction publique). Pour remplir la liste il fallut décorer plusieurs personnes qui ne savaient pas lire, certains crurent à une plaisanterie qu'ils trouvèrent saumâtre et mon père se fit là des ennemis.

D'ailleurs mon père lui-même, malgré de très bonnes études, ne manquait pas d'idées fausses. J'appris de lui qu'il existait deux électricités, l'électricité statique et l'électricité dynamique. Pourtant mon père avait été un élève très doué. Il se vantait d'être le seul homme en France à avoir été docteur en médecine à vingt ans. Il avait fait son internat après.


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