La grandeur d'un peuple est à la mesure de sa philosophie.
La conscience que les citoyens d'Athènes avaient dans la mission civilisatrice de leur petit peuple a fait le monde grec a qui nous devons tant.
Les citoyens de Rome avaient une foi, cruelle mais intense, dans les destinées de la ville éternelle et ils conquirent le monde.
Le peuple israélite de la Bible avait une philosophie, il a fait, lui aussi sa conquête du monde au travers des églises chrétiennes primitives, puis catholiques, chrétiennes réformées et musulmanes.
L'Europe a été imprégnée pendant le moyen-âge, de le foi chrétienne à un degré d'intensité dont nous pouvons à peine nous faire une idée maintenant. Le résultat a été de porter cette Europe pendant la Renaissance, puis au grand siècle, en tête du monde vivant tout entier, et très loin en tête.
La France menait.
La FRANCE MENAIT et, sur sa lancée, elle mena le monde intellectuel pendant quatre siècles. Cela ne fait aucun doute pour personne dans le dit monde, sauf pour les français eux-mêmes peut-être.
Nous voici à aujourd'hui. Voici ce que nous sommes devenus. Nul doute qu'il ne soit regrettable de constater que la France subit actuellement une très grave décadence. Plus de grands hommes en littérature: Rabelais, La Fontaine, Racine, Molière, Hugo, Zola, Maupassant... Mais où sont les neiges d'antan. Ce sont des dames du temps passé.
En science c'est la même chose, inutile d'insister ce serait trop pénible. Combien de prix Nobel à nous mettre sous le dent et pourtant on les distribue comme à une tombola.
Les machines à écrire viennent d'Amérique (les bonnes), les appareils photo vienne d'Allemagne ou du japon, les légumes d'Italie... et les idées de Russie, voire d'Espagne.
Sommes nous donc devenus incapables de forger nous mêmes nos idées et nos tomates, qu'elles soient rouges, vertes ou jaunes ? Eh oui, nous en sommes devenus incapables.
Pourquoi ? Là est la question. J'y réponds: c'est que nous n'avons plus ou que nous n'avons pas encore, d'idée force qui nous soit commune au point de faire de nous un grand peuple comme naguère. Je vais vous dire une fable, une fable moderne, une table scientifique.
Chauffons une brique au rouge : d'après la théorie électrodynamique de la chaleur, les molécules de cette brique sont agitées violemment mais anarchiquement, elles se heurtent les unes aux autres, ce qui fait qu'elles n'agissent pas mécaniquement de façon visible. Trouvez un moyen pour orienter subitement le sens de déplacement de ces molécules dans une seule direction et voici notre brique qui part au travers du mur avec la force d'un obus.
Aucune invention n'a encore été faite qui puisse réaliser cette orientation moléculaire. Sans doute n'est-ce pas possible; peu importe il ne s'agit que d'une fable. Mais on sait comment opérer quand il s'agit, non pas d'un assemblage de molécules, mais d'un assemblage d'hommes : il faut et il suffit que ces hommes aient une morale commune.
Dans quelles conditions une pareille morale pourrait elle être établie et adoptée?
Il n'est pas question de l'imposer, il faut qu'elle s'impose d'elle-même. Pour cela, il faut qu'elle soit soutenue par une Idée force. Le christianisme a constitué cette idée force pendant le moyen-âge et longtemps après. Je pense que personne n'oserait affirmer qu'il est encore capable aujourd'hui de soutenir à lui seul une morale généralement adoptée par l'universalité des hommes.
L'excellence de la morale chrétienne existante n'est pas en cause.
Cette morale est celle que je pratique moi-même et je la considère comme la meilleure existante; mais elle a besoin d'un autre soutien que le foi du charbonnier parce qu'il y a trop de charbonniers à notre époque qui n'ont pas le foi. Certains de mes lecteurs le regretteront mais ils seront obligés d'en convenir.
Alors sur quelle idée force existante faut-il s'appuyer ? Car il nous faut une idée force existant déjà, cela ne s'improvise pas, pour soutenir la nouvelle morale renouvelée des anciennes et perfectionnée à la mesure de notre temps.
Dans notre vie moderne existe-t-il un point sur lequel tout le monde s'accorde ? Une idée qu'il n'arrive à personne de jamais contester sérieusement. Il n'en existe qu'une mais il en existe une, c'est le SYSTEME SCIENTIFIQUE.
1+1=2, 2+2 =4, 4+4=8 ...cela tout le monde le croit. Riches ou pauvres, chrétiens ou athées, tout le monde accepte le système décimal de la suite des nombres (bien qu'il ne s'agisse que d'une convention puisqu'il existe d'autres systèmes tout aussi logiques, comme le système binaire). Il en est de même identiquement de tous les systèmes scientifiques, si conventionnels soient ils. Ils sont admis sans aucune difficulté par tout le monde et pris comme base commune de tous nos actes. Il doit donc nous suffire de baser notre nouvelle morale sur un système de ce genre.
Or cela est non seulement possible mais facile. Examinons comment se présente le problème.
Qu'est-ce que la morale ? C'est une suite de préceptes élémentaires (élémentaires puisqu'ils doivent être à la portée de tout le monde), préceptes bons a suivre pour atteindre un bonheur personnel raisonnable dans le respect du bonheur d'autrui.
C'est en somme une technique de bonne vie.
Les techniques sont basées sur les sciences. Sur quelle science reposera notre technique à créer ? Évidemment la psychologie. Mais il nous faut un système psychologique cohérent et abordable, qui permettra presque automatiquement la construction du nouveau catéchisme simple et complet ... et INCONTESTE, je ne dis pas incontestable.
Nos amis et camarades des facultés des Sciences et ceux des facultés des Sciences humaines, qui sont chargés les uns et les autres de l'étude de la psychologie, sont en train de construire une psychologie expérimentale qui sera solide comme du béton. Matis il leur faudra peut-être un siècle pour terminer cette construction. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner tout de suite que cette psychologie "physique" sera incompréhensible pour le commun des mortels, ce sera un travail de spécialiste accessible seulement à des spécialistes. D'ailleurs nous n'avons pas le temps d'attendre.
Nous n'avons pas le temps d'attendre cela et attendre ne nous servirait de rien parce que nous n'en demandons pas tant. Ce que nous voulons, et le plus tôt sera le mieux, c'est une psychologie élémentaire comme il existe une optique élémentaire, une mécanique graphique, la loi de Mariotte et bien d'autres systèmes scientifiques approximatifs que nos anciens nous ont légués.
Si imparfaits que soient ces systèmes, ils n'étaient pas tellement mauvais puisqu'ils ont permis le démarrage du progrès matériel moderne. Nous voulons que le même procédé soit employé pour faire démarrer le même progrès dans le domaine moral
Au travail! L. Dodin.
Cet article a paru a 2.000 exemplaires dans une revue d'étudiants de Montpellier. (Reproduction autorisée)