Cette théorie est très simple, elle n'en est pas moine difficile à expliquer, c'est la règle en optique.
La position de repos de l'accommodation oculaire est la mise au point sur l'infini. Cette position est normale aux yeux émétropes (on appelle yeux émétropes, ceux qui fonctionnent bien sans lunettes) et, par définition, pour les autres yeux, les lunettes qu'ils portent sont justement calculées pour les assimiler aux yeux émétropes. On peut donc affirmer que la position de repos des yeux de tout le monde est à l'infini.
En vertu de cette constatation, nous construisons notre instrument pour qu'il fonctionne pour l'infini : son usage ne doit entraîner aucune fatigue.

Raisonnons d'abord pour un oeil. Plaçons un point lumineux P au foyer principal d'une lentille convergente L. Ce point P émettra des rayons lumineux qui sortiront de la lentille sous la forme d'un faisceau de rayons parallèles. L'oeil recevra ce faisceau et c'est donc en position de repos pour son accommodation, qu'il verra le point P rejeté a l'infini. Rien de plus naturel pour lui.
Si maintenant nous considérons un point P', hors de l'axe, mais aussi dans le plan focal, ce point fournira, après passage dans la lentille L un autre faisceau de rayons parallèles, vu lui-aussi par l'oeil et dans les mêmes conditions ; l'oeil voit donc le point P' à un emplacement différent de P . Dans le cadre de la lentille, l'oeil lira donc un certain champ de l'image.
Fig 2
PP' définit un plan objet. P est un point remarquable de ce plan, P' un point quelconque.
Rien de nouveau dans ce que je viens d'écrire, on lit cela dans tous les traités d'optique géométrique élémentaire.

Maintenant, juxtaposons au premier système, un second système semblable au premier. Pour que la juxtaposition puisse être continue, il faudra que les lentilles soient taillées au carré ou en hexagone. Le carré étant plus facile à construire, c'est le carré que nous choisirons. Des cloisons entre les systèmes, que j'ai dessinées sur mon croquis seront utiles pour le prise de vues mais pas pour la vision.
Que va-t-il se passer ? Le second système étant identique eu premier, l'effet obtenu sera le même, et, si l'oeil vient se placer en face du second système, il verra exactement la même chose qu'il voyait dans le cas d'un système unique. Mais supposons que l'oeil reste où il était, que verra cet oeil, en face du premier système mais braqué sur le second. Les points P et P' seront en dehors du champ : ils cesseront d'être vus, ou, plutôt, ils continueront d'être vus dans le champ de la première lentille, mais ne le seront pas dans le champ de la seconde. Ce que l'oeil verra dans le champ du second système, ce seront des points quelconques P" beaucoup plus décentrés que P'.
Tout cela est très élémentaire, classique et évident. Ce qui est tout aussi élémentaire, mais beaucoup moins évident à premier examen, c'est que la partie d'image vue dans le second système fera suite immédiate à ce qui est vu dans le premier système. L'oeil voit en définitive une image unique et continue de l'objet dont les figures seront placées sur le plan focal de l'instrument. Il s'agira d'une série de figures, convenablement établies pour que l'effet recherché soit obtenu, figures enregistrées généralement par photographie. Bien que ces figures soient multiples (une par lentille) l'oeil en perçoit une seule formée d'autant de morceaux qu'il y a de lentilles. C'est là tout le secret de la photographie intégrale de Lippmann le luxembourgeois. C'est ce qui a demandé tant de cassements de tête d'abord à d'autres et enfin à moi. La démonstration est sans mystère. On peut la faire pour n'importe quel point, c'est à dire pour un point quelconque P'.

Braquons l'oeil de façon à ce qu'il soit placé sur le rayon P'1 L1 O, frisant la ligne de contiguïté des systèmes. Il est évident que ce rayon P'1 est confondu avec le rayon P'2 L2 O', puisque les deux systèmes sont identiques.
Les deux yeux. Ce qui est valable pour un oeil vaut tout aussi bien pour le second, je n'ai donc pas à recommencer ma démonstration. On voit aussi bien et même beaucoup mieux, notre image à l'infini avec les deux yeux qu'avec un seul, les morceaux d'image ne seront pas les mêmes et c'est tout. Je parlerai un peu de la vision stéréoscopique après les considérations dont je vais faire l'exposé sur la construction pratique de l'instrument. Je dis tout de suite pourtant que c'est justement parce que les morceaux d'image ne sont pas les mêmes pour chacun des yeux que l'effet stéréo sera obtenu.
J'ai construit deux instruments, un à courte focale que j'ai conservé mais qui est maintenant en très mauvais état, l'autre à longue focale que j'ai démonté pour utiliser les lentilles pour un autre usage. Il n'y a pas de doute pourtant qu'une longue focale est bien plus intéressante qu'une courte, on verra pourquoi plus loin. L'optique sera constituée par deux lentilles plan-convexes opposées par le sommet, formule qui a fait ses preuves de longue date et qui est toujours utilisée dans les agrandisseurs. Le diaphragme pour la prise de vues sera constitué très simplement par une plaque percée de petits trous glissée entre les deux batteries de plan-convexes. Les trous seront petits, ce qui est normal en stéréoscopie. Les cloisons seront parallèles aux axes optiques si on ne recherche qu'un petit champ, obliques pour un grand champ, ce qui sera généralement le cas.
Je suppose ci-dessus qu'on se propose d'utiliser le même appareil pour la prise de vue que pour la vision. Si ce n'est pas le cas on se souviendra que les cloisons ne sont indispensables que pour la prise de vues.
A la prise de vues les images seront enregistrées évidemment la tête en bas. En première théorie il doit être indispensable de les retourner une à une pour que la stéréoscopie soit correcte. Si on examine les choses de plus près, on remarque que les yeux sont toujours alignés sur une horizontale, on peut donc négliger l'effet stéréoscopique qui serait celui obtenu si les yeux étaient disposés l'un au dessus de l'autre. En conséquence, et je l'ai fait avec un plein succès, il suffit de prendre la photographie par l'intermédiaire d'un miroir et de retourner ensuite la totalité de l'ensemble des images sans rien découper, pour obtenir une image droite, en apparence parfaitement correcte. Au moment de mes constructions, j'avais établi la théorie complète de ce renversement incomplet mais efficace, elle m'est sortie de la mémoire et je ne la rechercherai pas, même pour vous faire plaisir. D'ailleurs cela ne vous ferait aucun plaisir, vous seriez entraînés dans un long et filandreux développement géométrique. Si vous êtes amateurs de complications géométriques, vous aurez toujours la possibilité de refaire vous-même cette théorie. En tout cas, çà marche.

Les lentilles seront carrées, de 6 cm de côté (écartement des yeux). Je crois qu'on pourrait construire ces lentilles un peu plus grandes, sans inconvénient, l'effet de relief n'en subsisterait pas moins. On comprend que cette dimension impose une focale relativement longue puisque nous ne pouvons pas admettre les frais d'une correction des aberrations. Il ne faut pas examiner les images en s'éloignant par trop des lentilles, les effets de l'aberration sphérique augmentant avec la distance des yeux; pourtant, même avec nos lentilles plan-convexes, mal corrigées, les images sont très belles et l'illusion de la réalité est extraordinaire d'exactitude et de finesse. Le quadrillage des limites de lentilles ne gêne pratiquement pas du tout, d'ailleurs on peut ajuster soigneusement les lentilles. J'ai parlé tout à l'heure de longue focale, il s'agit de 7 à 8 fois le côté du carré, soit environ 0,50 m.
Parlons maintenant de la stéréoscopie. L'instrument est destiné, comme c'est le cas de la stéréoscopie faite avec les appareils habituels, à la prise de vues d'objets lointains, de paysages par exemple comportant ou non des personnages au premier plan, mais toujours assez éloignés. Je laisse le portrait à Maurice Bonnet, bien que des perfectionnements à mon procédé pourraient tout aussi bien le permettre. Mais cela compliquerait singulièrement les choses. On ne manquerait pas, en effet, de me demander à la fois l'infini et le premier plan ce qui est probablement contradictoire.
Notre mise au point sera donc toujours faite à l'infini, le très petit diaphragme nous y autorise même pour les plans les plus rapprochés. Dans ces conditions on ne trouvera aucun défaut de contiguïté entre les portions d'image, bien que des défauts de ce genre doivent exister nécessairement. Ils restent insensibles.
Je n'ajouterai pas grand chose sur l'effet stéréoscopique, en effet deux de mes cellules de 6 cm de côté, constituent un appareil stéréoscopique rigoureusement identique à tout autre couple stéréoscopique connu. N'attendez pas de moi que je recopie ici un traité de stéréoscopie. Il y en a de très bons, lisez les. Ce qui fait l'originalité du procédé de Lippmann, ce n'est pas l'effet stéréoscopique, il n'a fait que d'appliquer les lois bien connues de son temps, c'est la contiguïté de multiples images fragmentaires formant une image générale continue, une par oeil.
Au point de vue historique il faut savoir que Lippmann a d'abord cru qu'il pourrait obtenir l'effet recherché en utilisant une multitude de petites lentilles, il n'a pas réussi à le faire. Sur ses traces, j'ai moi-aussi essayé de le faire et n'y ai pas réussi plus que lui, c'est que nous employons des petites lentilles beaucoup trop puissantes. Nous aurions réussi nos expériences avec des lentilles plus faibles comme l'a fait plus tard Maurice Bonnet. Lippmann est passé ensuite à des lentilles plus grandes, mais n'a pas pu les essayer, la mort l'ayant interrompu (1921). Dans l'ignorance de cette partie de son travail j'ai tout de même suivi le même chemin que lui qui devait enfin me conduire à la réussite.
Maurice Bonnet devait plus tard réussir très bien l'expérience des petites lentilles mais avec un système de prise de vue compliqué et coûteux.
Au point de vue commercial nous avons tous échoué. Je souhaite bonne chance de réussite à qui reprendra nos travaux. Ils peuvent certainement aboutir à un succès, les temps ont changé et ils profiteront de nos échecs.
Aux dernières nouvelles, Maurice Bonnet fait une nouvelle tentative d'exploitation. Bon vent.
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