L'arrivée de la "crise" ne se fit pas sans incidents. Bien entendu nous avions lu les journaux et connaissions l'effondrement de Wall-Street, mais c'était lointain et ne paraissait guère devoir nous toucher. Le premier. symptôme inquiétant fut la faillite de quelques très grosses entreprises du bâtiment lâchées du jour au lendemain par leurs banques. Je n'avais aucune expérience des crises capitalistes et je ne compris pas. Des faillites j'en avais vu beaucoup; je me souviens de mon premier chantier en pleine prospérité: Pour obtenir les meilleurs prix pour mon client, j'avais fait une espèce d'adjudication avec des "appels d'offre" près d'un nombre important d'entrepreneurs et j'avais choisi les moins chers. J'eus cinq faillites sur ce chantier (Sept corps de métier dans le bâtiment : maçon, charpentier, couvreur-plombier, plâtrier, menuisier, serrurier, peintre) et il fallut faire appel à d'autres entrepreneurs pour finir les travaux, à un prix supérieur bien entendu. Le client, qui ne comprenait rien à l'aventure, me rendit responsable des changements de prix et voulut me faire payer les suppléments. Son avocat lui fit comprendre qu'il perdrait son procès, il pouvait seulement m'accuser de ne pas avoir pris des. renseignements suffisants sur la solvabilité de nos fournisseurs, et j'avais beau jeu de répondre que rien n'est plus difficile que d'être renseigné sur ce point, ma responsabilité juridique n'était pas sérieusement engagée, mais j'eus beaucoup de peine à me faire payer mes honoraires.
Fort de cette expérience, je conclus un accord tacite avec six entrepreneurs dent j'étais sûr autant que cela pouvait être possible. Mais, pour la maçonnerie, les clients avaient presque tous des relations et ils m'imposaient leur maçon, d'où très souvent de graves ennuis pour moi. Le client se fâchait presque toujours pendant le chantier avec son ami maçon et en-suite me reprochait de l'avoir accepté tandis que c'était lui qui me l'avait imposé. Pourtant je n'ai pas eu trop à me plaindre des entrepreneurs. Les clients voleurs étaient beaucoup plus nombreux que les entrepreneurs malhonnêtes. J'ai vu le cas suivant que je donnerai seul comme exemple.
Il s'agissait d'un chantier en dehors de Nantes, dans une petite ville dont je tairai le nom, on reconnaîtrait les intéressés. Le client était un gros commerçant de la ville, l'entrepreneur un petit entrepreneur de maçonnerie. L'entrepreneur fit un devis forfaitaire beaucoup trop bas, il n'y avait même pas de quoi payer les matières premières sans parler du travail. Au rendez vous suivant (client, entrepreneur et moi), je fis mes observations et signalai l'erreur. Alors le client et l'entrepreneur se liguèrent pour me dire ceci:" Nous sommes des amis d'enfance, nous étions ensemble à l'école, nous n'avons accepté le principe d'un devis forfaitaire que parce que vous l'aviez exigé, mais nous nous arrangerons ensuite quand les travaux seront terminés et personne n'y-perdra". Aujourd'hui, avec tout ce que je sais, je n'accepterais jamais un marché sur de telles bases. Alors je fus assez naïf pour laisser passer. Évidemment je ne risquais rien moi-même, mais il y avait là une approche possible pour une fripouillerie.
Une fois la maison construite, évidemment le client préféra se fâcher avec l'entrepreneur plutôt que de "perdre" une grosse somme en lui payant ce qu'il lui devait. L'entrepreneur y laissa la moitié de sa chemise, le pauvre bougre d'honnête homme.