Faisons le point au sujet de l'École de mon temps. Enseignement artistique au dessous du néant, très au dessous. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de bons artistes à l'École, mais ils sont très gênés dans leur travail au point que la plupart n'arrive jamais à rien. Je vais jusqu'à dire que la décadence artistique en France a pour cause presque unique l'existence de l'École des Beaux-Arts, il y a aussi, bien sûr, le snobisme (l'esthétisme). Je n'en ai pas parlé bien qu'il ait sévi avec une redoutable intensité à la Rotonde et au Dôme à Montparnasse pendant les années 20, c'est que je me suis écarté soigneusement de ce milieu.
J'avais là des relations et m'y serais facilement introduit, mais je me garde de ce genre d'amis.
Enseignement technique et scientifique. Élémentaire, mais très bon justement parce qu'élémentaire: seule les éléments sont utiles pour l'enseignement des sciences et techniques. Là aussi, comme pour les beaux Arts, il faut laisser travailler le génie de chacun en prenant bien soin de ne pas lui apporter de gêne. Le seul malheur c'est que le niveau culturel des élèves était généralement beaucoup trop bas pour que cet enseignement soit profitable. Des professeurs, comme Paul Montel, qui enseignait les mathématiques algébriques et d'autres pour d'autres disciplines, y perdaient leur temps. Arnaud, qui enseignait la technologie du bâtiment avait un cours très désuet, je dis a sa décharge, qu'en matière de technologie au XX ème siècle, on ne peut être que désuet, les manuels techniques sont périmés avant même que de paraître. Pourtant Arnaud retardait tout de même un peu trop.
Enseigner la technologie des temps passés, c'est bien pourtant une excellente chose et les praticiens négligent beaucoup trop les livres comme source de savoir, comme départ pour l'apprentissage. L'apprentissage n'est pas grand chose sans les livres pour l'appuyer, et inversement le livre tout seul n'est pas grand chose non plus. Il faut l'un et l'autre.
Milieu. Très primitif mais sain. J'ai entendu dire qu'on y buvait beaucoup, c'est calomnie pure. Personnellement je n'ai rien constaté de tel, bien au contraire, a l'école on boit beaucoup moins qu'ailleurs. Je ne parle pas du jour des quat'zarts, mais une cuite par an n'a jamais tué personne.
Travail. On travaillait beaucoup, énormément, à l'école des Beaux Arts pendant que j'y étais, malheureusement sans assez de méthode et travailler sans méthodes c'est perdre les trois quarts de son temps.
Je quittai enfin l'école des Beaux-Arts, pour ne plus jamais y revenir sauf pour deux ou trois courtes visites en touriste et je m'installai comme architecte a Nantes. J'étais d'une ignorance frisant le scandale en matière d'affaires et je n'avais personne de compétent pour me conseiller. Il me fallait faire mon apprentissage sur le tas et ce genre d'apprentissage coûte cher. Je fis une première erreur, je pris un associé. On a dit et surtout a mon propos, que cet homme était malhonnête. Il n'était pas malhonnête. Je ne peux pas dire qu'il se soit montré spécialement scrupuleux, mais les scrupuleux sont rares. Son défaut était d'être maladroit. Comme il était encore plus jeune que moi et que j'étais aussi maladroit que lui dans un autre genre,je ne peux guère le lui reprocher. Si j'avais su ce que je sais maintenant, tout aurait bien marché dans notre association, j'aurais fait équilibre avec ma sagesse, mais de sagesse je n'avais pas un atome. C'est dommage parce que mon associé avait du génie, il en a peut-être toujours, je n'ai pas entendu dire qu'il soit mort. Il nous amenait en tout cas plus de clients qu'il ne nous était capable d'en satisfaire dans notre bureau qui, pourtant, eu bout de trois mois comportait sept dessinateurs, un métreur et deux dactylos.
Le défaut principal de mon associé, c'était d'emprunter de l'argent aux clients au lieu de m'en demander quand il en avait besoin, je lui en aurais donné dans des limites raisonnables et cela m'aurait bien moins gêné que de rembourser les emprunts. Certains défauts sont incorrigibles au moins dans l'immédiat et je dus abandonner le bureau et ses employés pour monter un nouvel établissement plus modeste. L'associé fut obligé de liquider rapidement, mais moi je continuai â exercer la profession avec assez de succès tant que la prospérité générale dura, avec d'abord deux dessinateurs, puis avec un seul, enfin tout seul. Je construisis ainsi entre vingt et trente maisons; excusez moi d'en avoir oublié le nombre exact, avec l'aide de ce qu'on appelait la loi Loucheur. Il s'agissait d'un système de crédit consenti par la caisse des dépôts et consignations, très analogue à ce qui se fait maintenant. Je commençais à remonter sur mon cheval et je prenais de l'expérience tous les jours. Je m'étais mis à la comptabilité, ce qui m'amuse beaucoup maintenant que j'ai totalement oublié de savoir compter. Jusqu'en 1930 je fis d'assez bonnes affaires. Je m'étais marié sur ces entrefaites et ma femme et moi, au lieu de mettre un peu d'argent de coté, nous ne cessions de nous plaindre de nos trop petits gains. Les hommes jeunes et les femmes de tous âges trouvent toujours que l'argent ne vient pas assez vite. La prospérité aurait continué d'exister j'aurais fondé un des principaux cabine s d'architecte de Nantes, il suffisait d'attendre. Tout au moins nous avions de bonnes raisons pour savoir que les besoins de construction ne cessaient d'augmenter et l'avenir nous paraissait sûr. Quelle erreur !
Vint la grande crise de 1930, dont nous fit cadeau l'Amérique, et tout s'en alla à vau l'eau en quelques mois. Cette crise eut pourtant un résultat heureux, elle détermina le divorce de mon premier ménage au bout de cinq ans, ce ménage marchait bien mal malgré la naissance d'une fille.
Ma femme d'alors ne se souciait pas beaucoup sans doute de rester unie avec un homme qui ne pouvait plus gagner sa vie et toutes les femmes la comprendront. De mon coté j'avais plus de chances de trouver à me débrouiller tout seul. Nous nous quittâmes bons amis, et nous nous revoyons à l'occasion sans acrimonie, mais le moins souvent possible.
J'ai passé vite sur l'époque prospère de mon cabinet d'architecte, je n'ai rien construit qui ait une valeur quelconque et n'ai pas à m'en vanter. A citer pourtant un essai de construction en série pour bords de mer. Le compte rendu du projet a paru plus tard dans "La Nature" sous ma signature. Je vais chercher l'exemplaire que j'ai mis de côté et publierai le croquis de la maison qui fut construite.
Cet essai n'eut aucun succès. Je crois
pourtant que l'idée était bonne, mais montrait que j'étais bien mauvais
commerçant, je ne tenais pas assez compte de l'état intellectuel de la
clientèle. La maison – machine à habiter, comme le dit Le Corbusier
n'était pas entrée dans les esprits et elle est loin de l'être encore.
Nous en sommes toujours à la maison-bibelot, toujours trop coûteuse
pour nos moyen. On préfère habiter sous une tente que de bâtir une
maison sans façade tarabiscotée. Vanité éternelle tu as perdu
l'humanité et tu continuas à la perdre.