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XLIII

Notre loupiot grandissait et il était question de le faire entrer au lycée, d'autre part nous avions un peu d'argent à placer. Rien de mieux que les placements immobiliers; nous achetâmes donc une maison à Montpellier, cette fois dans un vrai parc, planté de hautes futaies, petit parc mais parc tout de même et aux confins immédiats de la ville qui devait, depuis, en s'agrandissant, nous prendre dans ses tentacules (les villes sont tentaculaires, dit on).

L'achat de la maison nous avait laissés sans un sou, mais je vendis d'autres brevets, les allemands avaient de l'argent à ne savoir qu'en faire à ce moment là. Des fonds américains, n'en doutez pas. Simple retour de flamme du dollar. Alors j'engageai un ouvrier qui devint vite bon opticien et je mis au point une certaine biloupe (loupe binoculaire), destinée à l'examen des diapositives en couleur. Je décris cette loupe en partie technique. J'écrirai seulement ici que le boîtier était en matière plastique injectée et que le moule coûta un 1/2 million. Ce boîtier était bourré de prismes qu'il fallait tailler un à un. L'ensemble coûtait cher à construire. Peut-être, sans doute, aurais-je pu améliorer le prix de revient a la longue et faire de la construction en grande série à meilleur marché, mais le public ne m'offrit qu'un demi succès. Un demi succès correspondait à un échec puisque la vente n'était pas assez rapide pour payer à la fois la publicité indispensable et l'ouvrier.

Je trouvai donc une place de fonctionnaire à mon ouvrier, c'était là le comble de ses voeux et j'arrêtai la fabrication. Je vendis tout ce que nous avions construit et, de temps en temps, on me réclame une de ces biloupes que je ne peux plus fabriquer même en travaillant seul puisque ma main droite déformée par un accident du travail ne peut plus travailler au tour d'optique.

Si on fait les comptes d'une certaine façon on découvre que je n'ai rien perdu dans cette affaire de loupe puisque j'ai couvert mes frais. Si on compte d'une façon plus sensée on tient compte que l'entreprise a duré trois ans pendant lesquels je n'ai guère pu faire autre chose. Pendant ces trois ans il a fallu manger, la perte a donc été très sensible.

La biloupe enterrée j'entrepris d'abord de travailler à du polissage optique pour les laboratoires des facultés des Sciences. J'engageai un apprenti qui se montra, lui-aussi, très adroit et mena à bien de menus travaux d'optique.--Je pensai a continuer avec lui la construction des prismes de biloupe.

Mais, sur ces entrefaites le dumping des japonais vint remettre tout en question dans l'industrie de l'optique photographique en France.

Pendant que travaillait mon apprenti, j'entrepris une reconversion totale de mes activités, en effet je prévoyais déjà l'effondrement de l'optique française. Il y eut à cet effondrement deux raisons.

D'abord la concurrence folle des japonais, qui vendent a perte une pacotille qui détruit notre marché, mais n'enrichit nullement les japonais. C'est tout juste si, là bas les ouvriers opticiens arrivent à ne pas crever de faim. Encore une bêtise, notre bêtise nous perdra. Il vaudrait mieux envoyer gratuitement aux japonais nos surplus agricoles que de les réduire à de telles extrémités pour simplement avoir a manger et très peu.

Ensuite, et ce fut le plus grave pour moi, le principal enseignement de nos facultés des Sciences autrefois, qui était l'optique géométrique et l'optique instrumentale, est de moins en moins enseigné; la mode aujourd'hui n'est plus a la géométrie, elle est à l'algèbre. La géométrie conduit à l'optique, l'algèbre conduit a l'électronique. A ce propos, on vient de me dire que la mode de l'algèbre commence a passer, maintenant on fait de la mathématique des ensembles, qui, elle ne conduit à rien du tout. Il parait, d'après mes sources de renseignement, que ce genre de mathématique ne permet de résoudre aucun problème pratique. Je vous donne cette indication pour ce qu'elle vaut.

L'effondrement de l'optique, en tout cas, a bien eu lieu comme je l'avais prévu et ma reconversion dans l'imprimerie et l'édition a été une réussite. Pourvu que çà dure. Tout de même le goût de l'invention ne m'a pas lâché, mais un inventeur sans brevet et sans clients est bien peu de chose. Car il n'y a plus ni clients ni brevets. Examinons où en sont les choses de ce coté.

Les brevets. Breveter une invention a toujours été une entreprise difficile. En France la loi permettait de breveter n'importe quoi. Il parait que cette loi française est devenue moins libérale et je n'ai pas pris la peine de me renseigner de plus près, peu soucieux d'apprendre l'étendu de mon malheur croissant. En tout cas, quelle que soit cette loi nouvelle, le brevet n'aura de valeur que dans le cas très précis ou l'invention sera nouvelle, je veux dire dans le cas où l'idée n'aura fait l'objet d'aucune publication. Voici deux cents ans que des brevets sont déposés dans la plupart des pays et il existe en plus bien d'autres procédés de publication que les brevets. Actuellement il parait chaque année un petit million de documents, tous prétendant publier une nouveauté technique. Sur quel pourcentage de chances puis-je compter, moi si petit, pour échapper à cette marée chaque jour grandissante. Les machines électroniques n'arrivent même pas à s'y retrouver. Vous me répondrez que, jusqu'ici j'y suis arrivé. C'est vrai mais en échappant de bien peu. Le brevet du cyclope a failli sombrer devant un certain brevet anglais oublié depuis longtemps et qu'en tout cas je ne pouvais connaître. I1 surnage grâce a un petit volet pare-lumière que j'avais disposé pour empêcher un certain rayon de passer ; le premier inventeur, qui n'avait sans doute jamais construit l'appareil, n'y avait pas pensé, et pourtant ce volet était indispensable. Il y a eu aussi, en ma faveur, le grand désordre qui a suivi la guerre et qui a aussi masqué certains rayons voyageurs.

Mais la résistance s'est organisée, la défense de l'industrie contre ce grand gêneur qu'est l'inventeur breveté, de panier percé qu'elle fut, devient mur de béton. Essayez donc actuellement, vous français, de prendre un brevet aux U.S.A. J'en ai obtenu trois dont un seul bon, qui ne m'a d'ailleurs rien rapporté. Il vous faudra d'abord verser une grosse somme, simplement pour déposer le brevet; une somme coquette simplement pour répondre a la première objection qui est de pure forme, la même somme pour répondre, si vous le pouvez, à la seconde objection qui est terrible, les machines électroniques ont joué et ont trouvé des objections valables. La troisième objection, si vous arrivez jusque là, vous la trouverez peut être amusante si vous êtes de bonne humeur, c'est une objection juridique et le droit américain est le plus abscons qui soit au monde et celui dont la terminologie est la plus obscure. A chaque fois j'ai répondu: "Je n'y comprends rien, expliquez vous." Cela n'a pas réussi a déconcerter l'adversaire qui n'a pas répondu mais m'a avisé que mon brevet serait refusé dans le délais d'un mois. Alors, à prix d'or (les attorneys ne se déplacent pas pour rien), j'ai envoyé mon représentant de Washington faire une visite personnelle à l'examinateur officiel qui n'a rien voulu entendre pour accepter autre chose qu'un brevet fantôme sans la moindre valeur. Sauf une fois.

Cette fois là tout s'est passé comme je vous l'ai dit, mais il y a eu une surprise pour finir; malgré le refus formel, une de mes revendications, la meilleure, a été acceptée in- extrémis. Je n'ai jamais su par quel miracle. J'ai fait l'hypothèse suivante : un autre inventeur avait peut-être versé un pot de vin et on a cru que c'était moi. Je ne vois pas d'autre explication possible.

Vous avez le droit de déposer à nouveau le même brevet et de recommencer toute la procédure (au même prix) devant un autre examinateur et cela deux fois = trois procédures complètes. Si la troisième procédure est encore sans résultat, vous pouvez faire un procès devant la cour suprême des U.S.A.

Tout cela est très beau et justifie largement l'existence d'une statue de la Liberté éclairant le monde, dans le port de N.Y. mais, même si vous êtes millionnaire vous serez ruiné avant la fin du procès. La Liberté du port de N.Y. a dans une de ses mains un flambeau, dans l'autre main elle a un sac d'écus.

C'est bien simple. On ne veut accepter qu'un très petit nombre de brevets déposés par des citoyens américains. Quand aux étrangers on les tolère à peine à l'étranger, mais qu'ils viennent aux U.S.A. serait un abus flagrant.

Les allemands ont compris très vite, ils pratiquent une politique analogue sous une autre forme. L'examinateur répond a vos meilleures idées et aux plus originales qu'elles n'apportent aucun progrès à la technique considérée et cela sans donner les raisons de l'opinion ainsi déclarée. Il n'existe aucune réponse possible.

En Suisse il y a entrée libre, mais les formalités sont extrêmement coûteuses et il faut verser chaque année beaucoup d'argent, que le brevet rapporte ou non, Il y a peu de chance qu'il rapporte, le pays est trop petit et ce qui vient de France est toujours considéré comme suspect.

En Angleterre, tout au moins jusqu'à ces dernières années, l'examen était parfaitement honnête, coûteux mais honnête, le malheur est que, dans ce pays on n'aime pas les nouveautés, je n'ai jamais réussi a en placer une dans l'industrie anglaise, même celles qui marchaient le mieux ailleurs, c'est une des raisons de la décadence actuelle de l'industrie anglaise.

En France le brevet est très peu coûteux à déposer et pas trop coûteux à entretenir. Du temps où j'en déposais il n'y avait pas d'examen préalable ; on ignorait les antériorités s'il y en avait, ce qui présentait beaucoup d'avantages, la plupart des clients les ignorant tout aussi bien que l'inventeur lui même. Malheureusement les fabricants français n'avaient pas la moindre confiance dans les inventions faites par des français. Pour qu'une idée soit bonne il fallait qu'elle revienne d'Allemagne ou d'Amérique. Tout le monde connaît ce défaut des français qui ne date pas d'hier. Mon procédé était donc celui-ci, je déposais un brevet français dont j'envoyais copie aussitôt à mes clients allemands avec qui je traitais au meilleur compte, c'est a dire dans des conditions très avantageuses pour eux et je laissais le soin à ces clients de faire les frais et les formalités nécessaires ensuite pour les brevets étrangers. J'ai ainsi prêté serment deux fois devant le consul des U.S.A. à Marseille pour des demandes de brevets faites par des allemands en mon nom, et il existe peut-être deux autres brevets américains à mon nom que j'ignore, en plus des trois qui m'appartiennent, tout cela sans doute sans bénéfice pour personne sinon pour le trésor américain.

Cette façon de faire n'est plus possible, mes clients allemands n'ont plus le sou, en tout cas plus d'argent à gâcher en pure perte.

Mais je n'ai plus même l'occasion de déposer des brevets. En effet mes études de ces dernières années ont seulement porté sur le perfectionnement des techniques d'emploi de certaines machines et sur le perfectionnement des tours de main utiles à l'exercice de mes deux dernières professions. D'abord je me suis consacré au polissage optique, enfin a l'imprimerie offset. J'ai trouvé beaucoup de trucs nouveaux. Ces trucs seraient brevetables, mais il me serait impossible de faire respecter mes monopoles. N'importe qui, connaissant ces trucs, peut les employer dans le secret de son atelier ou laboratoire sans que je puisse venir et lui demander de me verser une redevance. L'objet fabriqué ne porte pas la marque de mon tour de main. Pourquoi alors faire les frais d'un brevet ? Je n'en dépose plus et n'ai pas tort. Ces tours de main, je les utilise moi-même, mais je ne suis pas exclusif et chacun peut en profiter pour vu qu'il soit assez intelligent pour acheter, lire et comprendre mes manuels.

Ma dernière idée, je la trouve très amusante, c'est que je suis facile à amuser, est le moyen d'imprimer en caractères Braille sur ma machine à imprimer et cela a meilleur marché que pour l'imprimerie ordinaire. Il est fortement question, mais seulement question, de me faire imprimer la Bible de cette façon. Ce n'est pas une petite affaire, c'est même une grosse affaire, une rente, car ce ne serait pas terminé en un jour. Et je ne risque pas, ce faisant d'être condamné pour infraction aux bonnes moeurs, bien que la Bible con-tienne bien des passages scabreux et immoraux; mais il y a, en quelque sorte prescription.

Le dernier procédé dont je viens de parler n'a pas encore été publié, j'attends d'avoir terminé l'impression de la Bible.


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