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I

Ma petite enfance fut heureuse dans un grand jardin. Je peux facilement dater dans ma mémoire les rares souvenirs que j'ai conservés de l'époque où j'étais un tout petit garçon. Ces souvenirs sont en effet accompagnée des images des lieux qui les entouraient et ma famille changea d'habitation juste au moment où sonnèrent mes quatre ans.

je nous revois très clairement, assis avec mon père et ma mère à la table de la petite salle à manger de chez nous. J'étais en face de la porte fenêtre qui donnait sur le jardin avec mon père à droite et ma mère à gauche.

Je me souviens d'être entré une fois dans le cabinet de consultation de mon père et d'avoir été incommodé par une forte odeur d'iodoforme, le grand antibiotique de l'époque.

Du jardin, je n'ai conservé qu'un seul souvenir, c'est d'y avoir été mordu par un caniche noir que j'avais indûment dérangé dans son repas.

Je me souviens enfin de la grande cuisine dans laquelle j'étais reçu comme le fils de Dieu le père lui-même, par les deux bonnes et le cocher. Ces trois personnages qui n'ont cessé depuis d'être mes amis lointains, vivent toujours et sont certainement plus riches que moi, ce à quoi je ne vois aucun inconvénient. J'écris cela sans avoir jamais mis le nez dans leur compte en banque, ils n'en ont pas moins eu leur petite réussite, c'est certain. Grand bien leur fasse.

Je me revois enfin, en grande tenue, près de ms mère, elle même en grande toilette, avec un immense chapeau, laissant partir un train sans y monter. Nous devions aller déjeuner ensemble chez des amis à une vingtaine de kilomètres de là, mais je venais de déclarer à ma mère que j'avais fait dans ma culotte, d'où train raté et télégramme. Mais revenus à la maison et culotte baissée, aucun dégât n'apparut. C'était un pet. C'est la première et la dernière fois de ma vie que j'ai manqué le train pour un pet.

C'est tout pour mes quatre premières années et ce n'est déjà pas si mal.

Je dois tout de même y rattacher, bien que ce ne soit pas daté avec autant de certitude, un voyage à Paris chez une des cousines germaines de ma mère.

Je me souviens de quelques travaux à ciel ouvert du métro, alors tout nouveau. Ma mère qui était très craintive, ne voulut pas essayer ce moyen de transport trop dangereux. Elle accepta à grand peine d'aller assister à une séance de cinématographe chez Dufayel. J'ai conservé le souvenir très clair d'une petite salle dans laquelle on nous enferma et où on fit subitement l'obscurité. C'était déjà inquiétant. On projeta le voyage dans le lune de Mélies et je fus tout simplement terrifié. Voir la lune ouvrir la bouche et avaler tout un train, dépassait ce que je pus supporter. Je fermai les yeux et me mis nerveusement à plumer le boa de plumes de ma mère. La lumière revint et je ne fus pas rassuré en constatant que je m'étais trompé de côté . Ma mère n'a jamais possédé de toute sa vie un boa de plumes ; ce boa appartenait à une dame inconnue placée à ma droite, tandis que ma mère était assise à ma gauche. Ma mère offrit à la dame de lui rembourser son boa. La dame répondit que le boa était usé et sans valeur, elle ne voulut rien entendre pour accepter le moindre dédommagement. Je me souviens de ma mère, je me souviens de la lune, je me souviens de la dame. Si elle vit encore, ce dont je doute fort, qu'elle veuille bien accepter ici toutes mes excuses un peu tardives.


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