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Aventures d'un Individu au XX ème siècle

Je suis né le 1er Octobre 1900, dans un gros bourg de Vendée.  Mon père était un des meilleurs médecins du pays et maire de sa commune. Un boulevard porte son nom. Ma mère était une femme de bien.

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Mes parents éprouvèrent une grande joie à la naissance d'un premier fils et leurs nombreux amis les félicitèrent comme il se doit. Le poète local écrivit deux pages d'alexandrins passables. Le dessinateur Grandjouan qui vient de mourir mais très vieux et aveugle, grava une planche. Tout cela fut imprimé et largement diffusé. Mon parrain, Jules Petijean, auteur d'une grammaire grecque célèbre, écrivit un autre poème,mais en grec cette fois. Ce poème-ci ne fut pas imprimé, mais j'ai toujours le manuscrit, je le reproduis ci-dessous, il sera donc imprimé lui aussi: mieux vaut tard que jamais.

Je devais être appelé Jean, mais, au dernier moment mon père décida de, me donner son prénom, c'est pourquoi il faut que je signe Lucien II

Parlerai-je plus longuement de mes ancêtres et du folklore familial, pour quoi pas, il est nécessaire de tirer un peu à la ligne pour remplir un livre. Mon grand père maternel était bourgeois de Nantes et très fier de sa bourgeoisie, ce qui ne l'empêcha pas de faire faillite comme marchand de charbon, pardon: négociant en houilles. Ce fut ma mère qui- sauva sa famille de la ruine définitive; elle en a été fière toute sa vie et à juste raison.

Le déshonneur de le famille, il était encore à cette lointaine époque, déshonorant de faire faillite, avait exilé tout le monde à Paris. Ma mère avait alors 17 ans, elle loua un vaste appartement pour y fonder une pension de famille destinée aux américains qui découvraient alors 1'Europe. Il n'y avait pas un sou pour meubler cet appartement et, avec le beau courage de son âge, ma future mère parcourut le boulevard Barbès de boutique en boutique pour obtenir des meubles a crédit. On lui riait au nez, mais elle trouva enfin un marchand qui lui dit : "Vous me plaisez, vous, je marche, donnez-moi l'adresse". Dès le lendemain matin l'appartement se trouva plein, non seulement de meubles mais des mille bibelots et fanfreluches dont s'encombrait l'époque. J'ai entendu cent fois cette histoire et vingt ans après ma mort je m'en souviendrai encore.

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L'entreprise réussit d'ailleurs très bien: le marchand de meubles fut payé. Ma mère s'occupait des menus. Il parait que les américains riches n'aiment pas le

lapin de choux, alors ma mère leur servait du "léporide" qu'ils trouvaient très bon. Le léporide est un animal fabuleux qui devrait être le résultat du croisement du lièvre et du lapin de garenne. Le malheur pour le léporide c'est que personne au monde n'a jamais pu réussir ce genre de croisement.

Autre anecdote de ma mère: Un de ses clients avait été très choqué par ce qu'il avait lu sur une boutique de marchand de vin: "ICI ON BOIT AU LIT". Il en tirait conclusion sur les moeurs dissolues des français. Ma mère se fit conduire devant la boutique pour avoir enfin la preuve d'une telle dépravation qui lui paraissait invraisemblable. On pouvait bien lire "ON BOIT AU LIT.. quand le dernier volet de la devanture n'était pas fermé. Quand le dernier volet était fermé, on lisait "ON BOIT AU LIT..RE.".

Du côté paternel, mon grand père et ma grand mère qui étaient morts avant ma naissance, étaient de petits bourgeois de village, un tout petit village de Vendée, les anglais diraient des "squires". De mon grand père j'ai un Florian obtenu comme premier prix de version latine à Bourbon-Vendée en 1838, classe de huitième. Ce grand père avait nom Emile, Lucullus Dodin. J'ai, de lui aussi un Manuel des sorciers de l'encyclopédie Roret, manuel de magie blanche, c'est à dire un recueil de recettes diverses.

J'ai des portraits au crayon des deux personnages, l'homme en habit bourgeois et la femme avec une très haute coiffe. Les portraits ne sont pas bien bons mais les cadres sont superbes.

Mon père ne parlait jamais de son père et peu de sa mère qui était morte quand il avait dix ans, mai racontait souvent les deux anecdotes suivantes qu'il tenait d'une de ses Grand mères. Cette Grand mère, du nom de laquelle je ne me souviens pas, avait acquis une certaine célébrité prés des historiens de la petite histoire. Un de ces historiens est venu me voir spécialement pour enquêter sur ce que je pourrais bien lui apprendre. En effet on a retrouvé nombreuses lettres de cette femme, adressées à une sienne cousine de Fontenay le Comte, et dans ses lettres elle citait tous les menus incidents de son existence dans son village de Vendée, et c'était pendant la Révolution. on trouvé aussi dans ces lettres le prix des denrées au marché, de semaine en semaine, ce qui est particulièrement précieux pour les historiens.

Voici les deux anecdotes.

Mon arrière grand mère racontait qu'un jour où elle était seule à la maison, elle était sortie dans son jardin entouré d'un mur bas, pour soigner son cochon. Il y avait, de l'autre côté du mur, à un certain endroit, un arbre. Elle entendit du jardin, deux hommes, deux brigands. On appelait ainsi les chouans en Vendée, qui complotaient de monter à l'arbre, de sauter le mur et de voler le cochon. Mon aïeule revint dans la maison, prit un pistolet chargé que les hommes lui avaient laissé pour qu'elle put se défendre à l'occasion ; elle alla se placer au pied du mur et quand le brigand se montra, elle lui logea une balle dans le corps. Le second brigand dût emporter son camarade car on ne trouva rien de l'autre côté du mur qu'un peu de sang.

Four qui connaît le calibre des pistolets de l'époque et le genre d'onguent avec quoi on soignait les plaies,on ne peut douter que le blessé ne soit mort ... tôt ou tard, mais certainement mort a l'heure qu'il est.

A une autre occasion, mon aïeule, un soir après veillée, sortit pour pisser devant sa porte avant d'aller se coucher. Elle trouve la une truie. La truie lui parla et lui dit qu'elle était sa voisine morte récemment et condamnée à courir sept croisées de chemin pendant chaque nuit en punition de ses péchés, et qu'elle avait bien soif et qu'elle avait bien faim. Mon aïeule lui donne à boire et à manger ce soir là et plusieurs autres soirs.

On appelait ce genre de bêtes qui couraient les chemins à nuit noire, des "bidoches" ; d'où l'expression "manger de la bidoche" pour manger de la mauvaise viande.

Mon père me racontait qu'une certaine nuit, il était en voiture avec mon grand père, quand il entendit un grand bruit d'aboiements dans le lointain, bruit analogue à celui qu'on peut entendre au passage d'une chasse à coure. Mon grand père dit à son fils qu'il s'agissait d'une troupe de renards chassant le lièvre. D'après lui de pareilles chasses nocturnes et sauvages étaient l'origine des fameuses "Chasses Galerie" de la légende, par lesquelles un certain Galerie, cruel chasseur pendant sa vie, aurait été condamné a. suivre des chasses à coure fantômes après sa mort.


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