Dernière révision 26 Août 1998

Jan

La sonnerie du téléphone retentit dans l'étude. Jan entendit sa secrétaire décrocher. Quelques instants plus tard le poste de son bureau sonnait à son tour.

- C'est votre belle-sœur, Monsieur.

- Passez-la-moi, Nelly, s'il vous plaît.

- Hello...

- Jan, soyez chou, laissez tomber tout ce que vous êtes en train de faire et venez me voir tout de suite.

- Vous voir ! Dans le Sussex ? Tu sais que je suis à Londres ?

- Je sais, mais j'ai besoin de te voir immédiatement, ça ne peut pas attendre une minute. Saute dans ta voiture. Je t'embrasse, sois sage !

Et elle raccrocha.

Que se passait-il donc ? Je connaissais peu Betty. Je l'avais juste rencontrée, il y a deux mois, chez mes parents, lors de la fête pour l'anniversaire des cinquante ans de papa.

Tout le monde était là : Pietr et sa compagne, Evelyne, son mari Robert et leurs cinq enfants - un an d'intervalle, un sacré lapin, ce Robert - et moi avec Frédérique et Jan le troisième. Cette habitude de donner au fils aîné le même prénom que son père remonte à la plus haute antiquité dans la famille Jaroslav. Ce n'était pas trop gênant dans le temps ou l'espérance de vie n'était pas aussi grande que maintenant. Je n'ai jamais connu mon grand-père. Si Frédérique avait voulu un autre prénom, je n'aurais pas dit le contraire. De fait, elle s'était entichée de nos traditions familiales plus que nous-mêmes.

Nous avons beaucoup parlé. Jan et Maria ont une santé à faire rougir un athlète. La petite épicerie de leurs débuts est aujourd'hui un magasin de luxe à Birmingham, avec vingt employés. Ils sont toujours aussi amoureux qu'au premier jour, c'en est rafraîchissant.

J'avais rencontré Frédérique à la fin de mes études, au cours d'un stage en entreprise. Cette grande femme brune, bien en forme, m'avait tout de suite séduit. Mon cabinet d'avocat ayant un peu de mal à démarrer en province, je l'avais suivie à Londres un an avant l'anniversaire, quand elle avait trouvé une place de directrice commerciale dans une entreprise de jouets. Mon nouveau cabinet ne marchait pas trop mal. Je m'étais associé avec un ancien camarade de promotion, célibataire endurci, mais - ou parce que - travailleur acharné.

Je venais de terminer une affaire assez complexe de séparation entre deux compagnons homosexuels liés par des intérêts commerciaux communs et j'avais bien besoin d'un peu de vacances.

C'est du moins ce que je me suis dit en enfilant un manteau pour répondre à l'appel de Betty. J'annonçais à ma secrétaire :

- Nelly, si Bernard me demande, dites-lui que j'ai pris le week-end pour aller voir la famille.

Arrivé dans sa voiture il regarda sa montre. Il était à peine onze heures du matin.

- Je peux être chez Pietr pour quatre heures.

Il s'engagea dans la circulation. Betty lui avait fait une drôle d'impression. Bien que n'ayant qu'un an de plus que son frère il s'était toujours senti une responsabilité envers lui. Les débuts de l'épicerie avaient été difficiles pour les petits immigrants yougoslaves, il avait fallu travailler dur et Jan et Maria n'avaient pas pu consacrer autant de temps qu'ils le voulaient à leurs trois enfants.

Ce n'était pas grave, très jeunes, les enfants avaient appris à aider leurs parents et c'était alors de joyeux fous rires dans l'arrière boutique. Evelyne était venue tardivement égayer la maison de son babil. Ses deux frères, respectivement âgés de cinq et quatre ans, l'avaient prise en charge. Elle avait pourtant quitté la maison la première, s'enfuyant à quinze ans avec le fils d'un voisin pour revenir, enceinte jusqu'aux yeux, trois mois après.

Cette fugue avait d'autant plus attristé la maisonnée que personne ne se serait réellement opposé à cette idylle. Robert était le fils d'un riche commerçant, négociant en textiles, il était gentil et circulait chez les Jaroslav comme chez lui depuis longtemps. Evelyne n'avait donc pas terminé ses études et s'était installée dans la maison de ses beaux-parents. Au rythme d'un enfant par an, elle avait fait quatre garçons et une fille et s'était consacrée à sa famille.

Jan s'était tourné vers le Droit et Pietr vers les Sciences. Ils avaient tous deux habité chez leurs parents pendant leurs études. La vie universitaire à Birmingham n'était pas triste et le jeune Pietr collectionna bientôt autant de succès féminins que de diplômes. Jan faisait souvent semblant de lui servir de chaperon, mais il savait s'éclipser quand nécessaire. Il avait d'ailleurs souvent profité des laissées pour compte de son frère, sa nature, plus retenue, lui rendant les conquêtes plus difficiles.

Il n'en avait jamais voulu à Pietr, au contraire. Quand il avait rencontré Frédérique, il se trouvait seul pour la première fois, Pietr étant aux Etats Unis pour un stage professionnel. Il n'avait pas tardé à en faire sa femme, leurs caractères posés - et pour tout dire bourgeois - s'accordant parfaitement. Un garçon leur était venu qui apprît vite à galoper dans les entrepôts du magasin.

Le jour de ce fameux anniversaire, Betty était la seule à ne pas connaître la famille. Cela ne l'avait pas gênée le moins du monde et il lui avait fallu moins d'une heure pour avoir tous les mâles de la maison à ses pieds. Cette femme avait un sex-appeal extraordinaire. Robert bavait devant elle, ce qui avait provoqué le soir, chez lui, une explication avec Evelyne qui devait laisser le pauvre sans voix pendant plusieurs jours.

Jan avait tout de suite senti que les sentiments entre cette femme et son frère Pietr étaient plus forts que ce qu'ils avaient connu pendant leurs études. Il était donc resté un peu en retrait. Frédérique, astucieuse, ayant vite repéré Betty, avait entraîné son mari discrètement dans sa chambre, prétextant une envie pressante. Après une heure de débats amoureux, ils étaient revenus au salon débarrassés de ce type de préoccupations.

Jan fut très frappé de voir son père assis sur son fauteuil, Betty à ses pieds sur le tapis, en train de raconter leur fuite de Sarajevo. Pietr était également assis sur le tapis, une main possessive sur la croupe de Betty et Robert, sur le canapé, ne pouvait détacher son oeil du décolleté d'où un sein généreux ne cessait de s'enfuir. Evelyne, dans le jardin, occupait sa marmaille en bavardant avec sa mère.

Cette Betty était-elle une intrigante ou simplement une "belle plante", voilà ce que Jan n'avait pu démêler. Il en avait pourtant souvent, depuis, parlé avec Frédérique.

Frédérique ! Jan freina brutalement devant une cabine téléphonique. Cette créature lui avait fait oublier sa femme.

- Chérie, Pietr m'a téléphoné pour me demander conseil, il veut me voir tout de suite. Je suis sur la route. Quand je saurai de quoi il s'agit, je te rappellerai pour te tenir au courant. Fais une grosse bise à Jan. Je t'embrasse. Au revoir, chérie.

Curieux et vaguement inquiet, il renonça à s'arrêter pour déjeuner. Il arriva donc à l'Institut, chez Betty, vers quinze heures. Elle le serra dans ses bras fougueusement en lui plaquant un baiser sur les deux joues. Cela le fit instantanément bander et comme elle était serrée contre lui, elle ne pouvait pas l'ignorer.

Il eut un réflexe d'irritation. Il n'était pas venu pour baiser la femme de son frère. Elle s'en aperçut immédiatement et s'écarta. Elle le fit asseoir sur un fauteuil en rotin assez inconfortable qui était le seul meuble de sa chambre en dehors du lit, du bureau et de sa chaise. Elle alla lui chercher un verre de jus de fruit au distributeur et un sandwich dès qu'elle sut qu'il n'avait pas mangé. Elle attendit en silence, sagement assise sur le lit, sa robe bien tirée sur les genoux, qu'il ait fini de manger. Ensuite elle lui résuma la situation.

- Voilà. Dans trois semaines le professeur Gendre sera ici incognito. Je peux t'assurer que la découverte de Pietr est de première importance. Il n'a pas pu venir t'accueillir car il est au labo avec du travail en retard. Ce n'est pas le moment qu'il se fasse remarquer.

- Que puis-je faire pour vous ?

- C'est toi, le juriste. Je veux que le bénéfice de cette invention revienne entièrement à Pietr, aussi bien sur le plan moral que financier. Or il est employé ici. Que nous conseilles-tu ?

- Je ne peux pas répondre à cette question sans précisions. Voyons, vous avez été embauchés ici comme chercheurs, tous les deux, vous devez avoir un contrat. Qui est le propriétaire de l'Institut ? Est-ce un organisme public ou privé ?

- C'est un organisme public, appartenant au Gouvernement Mondial. Les décrets de nomination sont signés du Premier ministre anglais, mais, c'est marqué en toutes lettres, comme représentant du gouvernement mondial. Voici nos contrats.

Les contrats étaient de simples feuilles doubles. Jan les lu rapidement.

- Ces contrats font tous deux référence au "règlement de l'institut". En as-tu un exemplaire.

- Oui, il y en a dans toutes les chambres. Le voici.

Cette fois, le document faisait bien vingt pages. Jan s'y plongea et durant une heure le silence régna dans la pièce, seulement rompu par le bruit des pages froissées.

- Il est bien dit, dans ce document, que le fruit du travail de chercheurs titulaires est la propriété exclusive de l'Institut, mais il n'est fait nulle part mention des chercheurs associés, alors que c'est la qualification qui figure sur vos contrats. Si je comprends bien, les titulaires sont nommés à vie, alors que les associés ont un contrat à durée déterminée. Les vôtres se terminent d'ailleurs dans deux mois... Et ils sont renouvelables par tacite reconduction avec un délai de révocation de quinze jours en ce qui vous concerne. Ce qui signifie que vous avez jusqu'au quinze mai pour révoquer votre contrat.

- La jurisprudence ne vous est pas favorable. Votre statut de non titulaires vous permettra peut-être de prétendre à une part en pourcentage sur les bénéfices, mais c'est tout. Par contre, en contrepartie de la précarité du contrat, il n'y a pas d'obligation de discrétion vis à vis de votre prochain employeur. Je veux dire que vous n'êtes pas astreints à garder secrets vos travaux actuels si vous changez d'employeur.

Le seul problème qui peut se poser est celui de la réaction de l'Institut si vous dévoilez votre découverte peu de temps après en être partis. Un délai minimum d'un an me paraît raisonnable.

- Donc, si je comprends bien, si la découverte de Pietr est annoncée plus d'un an après son départ de l'Institut, on ne peut rien lui demander ?

- C'est cela.

- C'est parfait. Les résultats actuels sont trop sommaires pour qu'il soit intéressant de les publier. Bien au contraire, Pietr va publier un compte rendu de ses travaux - ceux qui lui ont été confiés par le laboratoire et qui sont sans intérêt. Reste à négocier un nouveau contrat en béton.

- Avec l'Institut, cela risque d'être difficile !

- Mais non. Avant d'aller plus loin, Jan, je veux que tout soit clair entre nous. J'aime passionnément Pietr et je pense être payé de retour. Je ne veux rien de vous qu'une collaboration amicale. J'ai été maladroite tout à l'heure, je l'ai bien senti. Cela ne se reproduira plus.

- Cela me convient tout à fait, Betty. Vous êtes très attirante, et à vrai dire j'envie un peu mon frère ! Mais ma femme n'est pas mal non plus et je n'ai aucune envie de la perdre. Soyons associés et amis, rien de plus.

- Ne vous étonnez pas que Pietr ne nous ait pas encore rejoints. Il va bientôt arriver. Vous connaissez son honnêteté presque maladive et son désintéressement. Il n'aime pas beaucoup les précautions que je l'ai amené à prendre, même s'il les approuve. Je n'ai pas voulu lui imposer d'assister à notre discussion. Je peux vous assurer que si nous travaillons bien pendant le mois qui vient, le nom de Jaroslav va devenir célèbre.

Sur ces entrefaites Pietr arriva et nous allâmes ensemble à la cantine prendre un café. Je téléphonais à Frédérique pour lui dire que je serais de retour tard dans la soirée. Il me fallait plancher sur les termes du nouveau contrat.

Ainsi dit, ainsi fait. La visite du professeur Gendre au laboratoire ressembla à une farce de collégiens. Il pénétra dans les lieux le samedi soir en se faisant passer pour un camarade de Pietr, employé dans le même laboratoire. Le dimanche matin, tôt, quand il repartit, il avait dans la poche un contrat en blanc qu'il devait accepter sans discussion après l'avoir soumis à ses propres conseillers juridiques. La prescription mondiale pour les faits de cette nature a été fixée à vingt ans, c'est pourquoi nous connaissons aujourd'hui ce qui a été longtemps le secret le mieux gardé de la planète.

A la rentrée de septembre, après une croisière aux Caraïbes faites à quatre sur un grand catamaran par Pietr, Betty, Frédérique et Jan (le petit Jan ayant été confié à ses grands-parents), les quatre complices - Frédérique ayant été mise dans le secret pour étudier les implications industrielles de la découverte - s'installaient dans un coin perdu du Texas. Cet emplacement ne figurait alors sur aucune carte, même s'il est maintenant aussi connu que Fort Alamo ou Bikini. Deux cents personnes étaient réunies autour de Pietr pour l'assister.

Le contrat prévoyait, outre une rémunération colossale pour l'époque, que tous les droits directs ou indirects de la fusion totale reviendraient à Pietr.

Ces conditions ne lui plaisaient qu'à moitié et quand il présenta au monde sa découverte, il annonça également que la totalité des droits du brevet de la fusion totale seraient versés aux sinistrés de la grande épidémie qui faisait rage à cette époque en Afrique et en Asie. Cette décision a coupé l'herbe sous les pieds de ceux qui envisageaient des contestations judiciaires car elle provoqua un enthousiasme extraordinaire dans le monde entier.