Dernière relecture, 25 Aout 1998
Pietr
–Pietr ! Pietr Jaroslav ! You are extremly boring !
Il était à peine six heures du matin, en plein mois de janvier et si mon compagnon était en train de se serrer contre moi, ce n'était pas seulement pour se réchauffer.
Le matin, je n'aime pas me lever brusquement, je préfère rester le plus longtemps possible à me prélasser dans la douceur de ma couette. Bien sûr je dors nue, et chaque fois que possible dans des draps de soie. C'est mon luxe. J'aime me frotter les seins contre la soie. Cela ne vaut pas une main d'homme, mais j'en éprouve quand même des frissons.
Il faut vous dire que je suis blonde - une vraie blonde, comme vous pourriez le vérifier si vous pouviez me voir toute nue, grande - un mètre soixante-dix- avec de longs cheveux, une poitrine fournie et ferme sans l'usage du soutien-gorge. Je n'utilise cet accessoire que pour aguicher les hommes, mais je ne répugne pas s'il le faut à laisser mes seins libres sous un corsage transparent, rien que pour voir certains collègues s'étrangler dans l'ascenseur. Il m'est même arrivé, mine de rien, de leur caresser le sexe à travers leur pantalon et de les planter là en les laissant se calmer seuls.
Ce matin là, je sentis dans mon dos un sexe de trente centimètres de long pour cinq de diamètre qui avait visiblement des intentions malfaisantes ! Comment avais-je pu tomber amoureuse de ce grand dépendeur d'andouilles d'un mètre quatre-vingt-dix pour soixante-quinze kilos, moi avec mon mètre soixante-dix pour cinquante-cinq kilos ! Il faut croire que j'aime bien me faire écraser.
Il faut dire que mon premier amant avait un sexe ridicule et qu'il n'a guère eu de peine à me déflorer. On peut dire au sens propre que je ne l'ai pas senti passer. Que voulez-vous, à quinze ans on ne sait pas toujours choisir ces choses-là. Mes expériences sexuelles suivantes ont également été assez décevantes, il faut bien reconnaître que les performances d'un homme sont souvent inversement proportionnelles à ses propres affirmations. Aussi quand, un jour de beuverie je me suis retrouvé dans le lit d'un inconnu affligé du nom ridicule de Pietr Jaroslav et que j'ai, malgré tout, pris le plus bel orgasme de ma courte vie, j'ai commencé à envisager les choses sous un autre angle.
C'était effectivement une journée mémorable. Nous avions été conviés (nous, c'est à dire toute l'équipe des mille sept cent vingt-huit chercheurs de l'I.I.R.) à la réception d'adieu de notre bien mal aimé directeur, qui venait de se faire virer de son poste suite au changement de majorité politique récent.
L'atmosphère était tellement sinistre que la seule chose possible était de s'enivrer, ce que nous n'avons pas manqué de faire consciencieusement. Je suis même allée faire du gringue au nouveau patron, mais je me suis fait remettre à ma place discrètement mais fermement par sa femme. En voilà un qui ne doit pas rigoler tous les jours, ce qui explique peut-être pourquoi il se venge sur ses subordonnés. Notez quand même qu'il s'envoie sa secrétaire, Julie, qui est une belle petite salope qui se fait tirer dans tous les trous par les mâles qui ne sont pas trop regardants. Celle-là, si un jour elle attrape un cadeau, elle va le refiler à tout le laboratoire. En tout cas ce ne sera pas à moi, sauf cas de force majeure j'évite de mélanger amour et travail.
J'étais employée depuis six mois comme assistante titulaire au laboratoire de physico-biologie. A vingt-quatre ans, avec un doctorat d'état de biologie fonctionnelle, je n'étais pas mécontente de moi, d'autant que je n'avais même pas eu à faire de démarches pour être embauchée, les responsables du laboratoire étaient eux même venus me chercher. On peut être chaude du cul et froide de la tête. Pietr était, lui, Maître de Conférence de Physique Nucléaire. A vingt-huit ans, ce n'était pas mal non plus. Mon curriculum vitae, dont je viens de vous dire tout le bien que j'en pense, n'est que roupie de sansonnet à côté du sien. Je ne vous ennuierai pas avec tous ses titres universitaires, d'autant que lui-même n'en parle jamais, n'y attachant aucune importance. Pourvu qu'on lui donne les moyens de travailler et les crédits pour monter ses expériences, il ne demande rien d'autre.
C'est une longue discussion sur les mérites comparés de la physique nucléaire et de la biologie moléculaire qui nous avait conduits dans le même lit, c'est dire à quel point nous étions polarisés par notre travail. On ne peut pas dire qu'il était fleur bleue, pourtant pendant les premières semaines de notre rencontre il se montra empressé auprès de moi au point d'en oublier ses expériences de laboratoire. C'était si extraordinaire que j'en eus le cœur chaviré.
Au lit il est épatant. Il conduit une bonne baise comme une expérience de physique. C'est tout juste s'il ne discute pas avec moi du protocole à mettre en œuvre ! Une fois l'action lancée, il mène les préparatifs à bien sans en omettre un seul, il sait me caresser longuement, m'embrasser le bout des seins, me les sucer et me les chatouiller avec la langue. Au bout de cinq minutes de ce traitement, ma température doit monter au-dessus de quarante. Il descend alors doucement ses baisers vers mon ventre, mes cuisses et happe ensuite mon clitoris. Immanquablement je prends alors un énorme orgasme et je me retrouve trempée. Il n'en continue pas moins son action sur mon clitoris mais se tourne pour amener son sexe érigé à portée de ma bouche.
J'en ai la bouche pleine, et ma tête commence à tourner, tandis que je le suce à mon tour. Sa verge est d'une taille impressionnante et me remplit la bouche. Au bout de quelques minutes, je sens venir l'éjaculation. Je me délecte alors de son sperme qui m'a toujours paru avoir un goût de noisettes. L'arrivée du sperme déclenche chez moi un nouvel orgasme, plus fort que le premier.
Nous retombons tous les deux épuisés sur le lit pour quelques instants de repos. Mais les agaceries recommencent bientôt et son sexe reprend une ampleur un instant perdue. Alors, selon les jours, l'un ou l'autre prend le dessus. La pénétration est toujours l'objet de beaucoup d'attention. Ayant joui au moins deux fois auparavant, je ne manque pas de lubrification, mais le risque, dans ce cas, est de ne pas sentir le partenaire. J'ai donc appris à contracter les muscles de mon vagin et il s'introduit très lentement, j'ai l'impression d'être empalée. Certains jours de forme particulière je suis même à cet instant secouée par des orgasmes en série, à chacun de ses mouvements. Il finit par m'investir complètement et j'éprouve l'impression de plénitude que l'on a après un bon repas.
Les mouvements de va-et-vient commencent alors. J'ai du mal à vous les détailler car je perds vite mon contrôle pour être transportée dans un état second. Je suis sur un nuage. D'après ce qu'il me raconte, je suis alors prolixe, je gémis, j'ahane et je crie. Je n'en ai aucun souvenir. C'est son éjaculation qui déclenche le dernier orgasme. Quand le jet de sperme brûlant arrive sur mon utérus, je pousse un hurlement de plaisir, je me sens submergée par une vague et je retombe, apaisée. Je ne peux plus alors continuer ces jeux car la douleur l'emporterait sur le plaisir - nous avons essayé.
Bien sûr, ce genre de chose prend un certain temps et nécessite de la récupération, je mentirais donc en disant que nous faisons ça deux fois par jour. Cela ne nous arrive que pendant les vacances. Le reste du temps nous improvisons au mieux.
Son physique étant semble-t-il bien adapté à ma biologie, nous étions restés ensemble depuis déjà six mois, mon record personnel à ce point de vue, quand commence cette histoire.
Pietr devenant de plus en plus entreprenant je compris qu'il n'y avait qu'une solution pour m'en débarrasser. Je me retournais, lui entourai le cou de mes bras et lui roulais un patin du tonnerre de Dieu. Sans que j'aie vraiment eu le temps de m'en rendre compte, je me retrouvais sur le dos, les jambes écartées, les pieds noués derrière son dos et un arbre me remplissant jusqu'à la gorge.
Je ne sais pas ce que ressentent les autres femmes pendant l'amour. Je suis intimement persuadée que tout ce qui se dit et se raconte dans les revues ou entre amies n'est qu'un tissu de mensonges. En tous cas, en ce qui me concerne, et quand je fais l'amour avec Pietr, même rapidement, j'ai l'impression d'être envahie par un poteau télégraphique bien lubrifié, pendant que mon clitoris frotte délicieusement contre un pubis poilu. Je ne vous dis pas, mes nénettes, comment je suis au bout de trois minutes. Je transpire de partout, du dedans et du dehors. Quand vient l'orgasme j'ai l'impression d'être montée sur Ariane XII au moment du décollage ! Mais je me suis déjà étendue sur tout ceci.
Hélas, tout ça n'a qu'un temps et, sous peine d'inondation, je dois me précipiter sur le bidet pour un lavage à grande eau. Le jour où Pietr m'a invitée pour une sortie à la campagne, je ne vous dis pas l'état d'humidité de mon short quand nous sommes rentrés à la maison. J'étais obligée de marcher en écartant les jambes, heureusement personne ne nous a croisés dans les couloirs.
Mais je ne voudrais pas vous donner l'idée que je suis une obsédée sexuelle. Enfin... un peu quand même. Après tout, ça fait du bien et aucun mal, pourquoi donc s'en priver ! Celles qui disent le contraire sont des jalouses, des frigides ou des mal baisées. Mais une fois rassasiée - et avec Pietr j'en prends pour mon compte à chaque fois - j'ai la tête bien claire. N'allez pas me prendre pour quelqu'une qu'on peut mener par le clitoris. J'entends bien mener ma barque avec toutes mes armes et tous mes moyens. Ceux qui pensent que seules les idiotes peuvent prendre leur pied sont des imbéciles qui doivent se faire proprement rouler dans la farine par leur petite femme.
–Mon petit chat, glissais-je dans l'oreille du monstre qui venait de me dévorer, n'oublie pas qu'aujourd'hui tu as du pain sur la planche !
–Ne t'inquiète pas, je n'ai rien oublié, mais quand je me réveille avec un corps comme le tien devant moi, j'ai du mal à me retenir.
Je pensais en moi-même qu'il ne s'était pas beaucoup retenu ce matin. Il ne nous fallut que quelques minutes pour nous habiller et peu après nous étions à la cafétéria du foyer devant un copieux petit déjeuner. Nous avions tous les deux étés embauchés comme célibataires et logés à ce titre au foyer de l'Institut. Les chambres (et les lits !) étant larges, nous avions conservé nos deux chambres. Nous dormions tantôt chez lui tantôt chez moi, mais surtout nous nous retrouvions chacun chez nous pour travailler. Les chercheurs mariés avaient rarement leur conjoint à l'Institut, et cette organisation ne leur aurait pas convenu. Pour nous elle était idéale, la cantine était au rez-de-chaussée et on y mangeait remarquablement bien. Le seul inconvénient venait du fait qu'il était difficile de ne pas parler boulot, mais je vous ai déjà dit qu'à part le sexe, seul le travail nous passionnait.
–Hello Bet, Hello Pietr !
C'était encore ce raseur de Jean-Paul Bastien, le stagiaire français. Sous prétexte que les Français sont des rois en amour il m'avait convaincue la semaine précédente, alors que Pietr était de service, de coucher avec lui. J'espère pour les français qu'ils ne sont pas tous comme ce minable, mais depuis j'apprécie encore plus mon gros nounours.
–Hello, Jean-Paul ! Viens déjeuner avec nous !
–OK, Bet, j'arrive.
Il était peut-être minable, le Français, mais il faisait son stage au service de presse de l'I.I.R. et quand on s'appelle International Institut of Research, le service de presse est conséquent. Si vous voulez avoir une carrière correcte dans la recherche, vous devez publier mais, pour publier, il faut être connu. C'est un cercle vicieux. Jean-Paul m'avait obtenu deux publications de trois pages dans Natura Rerum, une pour moi et une pour Pietr. Tant que les articles n'étaient pas effectivement publiés, il me fallait faire bonne figure devant ce gros porc. Quand Pietr est devenu directeur de l'Institut, quelques années plus tard, cet odieux personnage a voulu me faire chanter. Je lui ai fait envoyer deux gros bras qui l'ont convaincu qu'il ferait bien de se taire s'il tenait à ses breloques. Je n'en ai plus jamais entendu parler.
Et ces articles allaient faire du bruit. Ils ne seraient pourtant publiés que deux ans plus tard, dans des circonstances bien différentes.
Mon amant préféré avait une tête aussi grosse que son sexe, toutes proportions gardées, mais il n'avait guère de sens pratique. J'avais moi-même depuis longtemps découvert que j'étais extrêmement douée pour la vulgarisation, mais que je n'inventerais jamais rien. Cette découverte - la seule que je pouvais espérer faire - m'a longtemps perturbée. L'aura des inventeurs est telle qu'il m'a fallu du temps pour accepter de ne pas en faire partie. Deux choses m'ont aidée. D'une part ma liaison avec Pietr, qui est, lui, un véritable inventeur, d'autre part un succès en librairie de mes ouvrages qui fait que mon prénom est plus connu que le sien. Les bons vulgarisateurs sont, semble-t-il, plus rares encore que les bons inventeurs. Nous formions un couple bien assorti et j'avais de l'ambition pour deux.
Le mois passé, après un week-end pluvieux en chambre (tout le dimanche n'avait pas été de trop pour récupérer de la nuit de samedi), Pietr et moi avions signés un contrat d'union permanente de six ans. Ainsi mes arrières étaient-ils bien assurés. Ne croyez pas que c'était de ma part une manœuvre douteuse. Pietr avait besoin de moi comme agent pour négocier tous les aspects financiers de ses contrats, mais dans le milieu de la recherche cette fonction n'existe guère. Ma nouvelle qualité de compagne officielle me permettait de me faire admettre partout avec lui. Remarquez d'ailleurs que, à l'exclusion bien sur des droits du moteur à fusion totale qui furent intégralement reversés au fond de secours aux victimes de la grande épidémie - une goutte d'eau dans la mer, j'ai au cours de ma vie professionnelle gagné plus d'argent que Pietr. Le propre du génie est d'être pauvre et nous avions de toute façon plus d'argent que nous ne pouvions en dépenser. Nous n'avons malheureusement pas eu d'enfant et cet argent reviendra donc à ma mort au gouvernement régional de Grande Bretagne, je m'en soucie donc fort peu.
Quand mon génial étalon m'avait expliqué la nature de sa découverte, lui le petit Maître de Conférence, dont le service était dirigé par le Grand Professeur Mascher, Directeur de l'I.I.R., j'avais tout de suite compris qu'il fallait frapper un grand coup sous peine de se voir frustré de tout le bénéfice.
Six mois auparavant, le Docteur Mascher (docteur en sciences physiques) avait été nommé Directeur de l'I.I.R. en remplacement du Docteur Iren, de dix ans son cadet. Il devait sa nomination au mariage de sa fille avec la petite-nièce (pardon - le petit-neveu - mais c'était une "tante" réputée) du nouveau Premier ministre. Ce mariage avait fait taire certains commérages et avait peut-être été déterminant dans l'élection du Ministre. Au lieu de remercier la fille, celui-ci - allez savoir pourquoi- avait préféré remercier le père en le nommant à un des postes les plus prestigieux (et les mieux payés) du pays.
Le Docteur Mascher, donc, comme nous avions rapidement pu nous en rendre compte, n'avait qu'une qualité : savoir se faire mousser sur le dos de ses subordonnés. Toutes les "découvertes" qu'il avait faites étaient dues au travail de fourmis de centaines de chercheurs géniaux dont les noms resteraient à jamais inconnus tandis que le nom du Docteur Mascher grandissait. Pourquoi le professeur ne faisait-il pas partie du comité de lecture de la revue Natura Rerum, je l'ignore, mais je suis sûre, par contre, que les membres de ce comité de lecture ne devaient pas le porter dans leur cœur. Dans le monde scientifique, si vous n'êtes pas quelque part c'est qu'on vous a empêché d'y être. Et pour empêcher le Docteur Mascher de s'incruster quelque part il fallait être au moins aussi puissant que lui. Je ne savais pas qui, dans le comité de lecture, possédait le vrai pouvoir, mais j'avais quand même une petite idée.
Il faut savoir qu'il n'y a au monde qu'une petite dizaine de revues scientifiques de haut niveau. Publier dans ces revues est une consécration difficile à obtenir, et il faut l'imprimatur du comité de lecture. Le président de ce comité est une sommité indiscutable, mais a généralement un caractère un peu faible, et c'est un de ses adjoints qui dirige le tout en sous-main. Rien de ce qui est adressé au président ne lui échappe.
J'avais donc fait le nécessaire pour que le résultat des recherches de Pietr parvienne de façon "informelle" au président du comité de rédaction de Natura Rerum, pour un premier avis en vue d'une publication ultérieure. D'où ma petite infidélité. Ad augusta per angusta, dit-on. Ma mère, elle, disait "débrouille-toi avec tes fesses", j'ai suivi ses conseils. Je n'étais pas sûre que l'article soit publié et, en fait, je n'y croyais pas, mais en revanche j'étais prête à profiter du remue-ménage qu'il ne manquerait pas de provoquer. J'étais ainsi certaine que les informations arriveraient directement à quelqu'un de compétent.
Ca n'avait pas manqué et Pietr avait reçu le mardi précédent une visite dont il n'avait rien voulu me dire mais que j'attendais. Il ne m'avait pas fallu longtemps pour qu'il me donne les informations que je voulais. Le pauvre chéri n'était bien sûr pas au courant de mon trafic avec Natura Rerum et croyait tout naturellement que tout cela était dû à ses seuls mérites. Il partait donc aujourd'hui pour un voyage aux Etats Unis d'Amérique du Nord, voyage pris sur ses congés et dont le billet lui avait été remis le mardi en question. J'avais prévu le coup et Pietr n'avait accepté qu'à condition que je sois du voyage. Lui, initialement, ne prévoyait que son confort sexuel. Ce n'est que progressivement qu'il a accepté de me laisser diriger ses affaires officiellement. D'où l'importance de cette matinée et la nécessité sans doute de se détendre les nerfs.
Quelques heures plus tard, nous étions dans l'avion. Le voyage dura sept heures que nous avons passées dans les bras l'un de l'autre. Vous ne serez pas étonnés d'apprendre que nous avons fait au cours du voyage une petite visite aux toilettes. A deux, c'est un peu étroit, mais il n'y a aucun autre endroit isolé à bord d'un avion. Une certaine obligation de discrétion m'a un peu gâché mon plaisir, mais à la guerre comme à la guerre. A l'aéroport Georges Bush de Minéapolis, nous avons été accueillis par des personnages énigmatiques qui nous conduisirent sans passer par la douane vers une limousine aux vitres teintées.
Je dois avouer que j'avais les jambes un peu flageolantes, sans que nos ébats du jour aient la moindre responsabilité là dedans. Nous arrivâmes peu après à un immeuble banal. Ce qui le fut moins c'est que la limousine pénétra directement au fond du parking de l'immeuble dans un ascenseur qui s'enfonça dans le sol pendant près d'un quart d'heure. Un rapide calcul de distance me fit tourner la tête et j'eus soudain l'impression qu'il faisait plus chaud.
Une fois en bas, la limousine partit droit devant elle dans un grand couloir qui faisait bien au bas mot dix kilomètres. C'est donc bien loin de notre point d'entrée que nous arrivâmes au but. On nous amena directement à une chambre spacieuse mais dont, bien entendu, la fenêtre ne donnait que sur un paysage artificiel. Je décrochais le téléphone, mais en entendant une voix aussi chaleureuse qu'artificielle me demander :
–Votre code, s'il vous plaît.
Je me contentais de raccrocher. Pietr me dit, l'air mi-figue mi-raisin :
–Je crois que cet endroit doit être farci de micros.
–Et même de caméras ! Regarde dans l'angle de la pièce.
–Bon, il fallait s'y attendre. Prenons notre mal en patience.
Une heure plus tard, nous commencions à sérieusement nous impatienter. Un rapide essai nous avait montré que la porte d'entrée était fermée à clef. Nous étions prisonniers. Les caméras nous avaient enlevés l'envie de nous caresser et il n'y avait pas grand chose à faire. La pièce ne contenait aucun livre ni aucun journal et on ne nous avait pas rendu nos valises.
A ce moment un homme vint nous chercher. Tous ceux que nous avions vus jusqu'ici se ressemblaient. Epaules et visages carrés, brevet de karaté inscrit dans la démarche, Secret Service jusqu'au bout des ongles. L'homme fort de la science mondiale était un ami proche du Gouverneur des Etats Unis d'Amérique du Nord.
Le bureau dans lequel on nous amena était, lui, d'une sobriété monacale. Il était évident qu'il s'agissait du lieu de travail d'un scientifique de haut niveau. Effectivement celui qui vint nous rejoindre était habillé d'une blouse, brun, grand, portant beau la cinquantaine et, dès qu'il commença à parler, visiblement compétent, parlant en outre avec une autorité naturelle impressionnante. Il était évident que les digressions étaient inutiles ici et que j'avais bien touché mon but.
–Je vois que vous êtes assis, c'est parfait. Excusez-moi de vous avoir fait attendre, mais j'avais une expérience en cours que je ne pouvais interrompre. Monsieur Jaroslav, c'est avec l'intérêt que vous devinez que nous avons pris connaissance de votre article. Deux choses m'intriguent : que vous ayez cru un instant qu'il serait publié et que vous ne l'ayez pas transmis à votre chef de service.
Je posais la main sur le bras de Pietr pour lui faire comprendre de me laisser l'initiative et j'attaquais bille en tête :
–Monsieur, soyez assez aimable pour vous présenter. De plus si les aspects scientifiques de la question sont de la compétence de M. Jaroslav, les aspects administratifs sont de la mienne. Vous avez vous-même répondu à vos questions. C'est parce que cet article ne pouvait être publié que nous ne l'avons pas transmis au professeur Mascher. Nous savons que le nouveau Gouvernement Régional anglais n'est pas au mieux avec la Présidence Fédérale Mondiale. De plus nous ne voulions pas utiliser de filière administrative. Les membres du comité de lecture de la revue Natura Rerum nous ont semblé tout indiqués comme destinataires. Nous espérions vous atteindre personnellement et je constate que nous avons eu raison. Bien sûr les éléments scientifiques essentiels n'étaient pas transcrits dans la communication. Au fait, professeur Gendre, nous vous avons parfaitement reconnus. Ma remarque liminaire n'était que de pure forme.
Il m'avait écouté sans m'interrompre.
–Je comprends. Excusez-moi de mon impolitesse, mais cette affaire survient au plus mauvais moment. La crise est profonde entre le Gouvernement Mondial Fédéral et les structures de recherche avancée. Trop d'argent a été dépensé en pure perte depuis quelques années. Si ce que vous apportez est solide, votre fortune est faite. Attention, j'ai pris un gros risque personnel en vous faisant venir ici. Votre dossier personnel est très précis et j'espère avoir bien jugé de votre caractère. Ceci est aussi bien valable pour vous, monsieur, que pour vous, madame. Maintenant, permettez-moi de parler à votre compagnon.
–Mais nous sommes ici pour ça ! dit Pietr, qui commençait à s'énerver.
–Résumons-nous, dit le professeur Gendre, vous prétendez avoir repris les expériences de fusion froide menées depuis plusieurs décennies et y avoir trouvé un défaut majeur. Vous prétendez avoir trouvé la solution à ce défaut. Vous affirmez avoir mis au point un procédé de fusion froide totale. Etes-vous sérieux ou vous moquez-vous de moi ? Répondez !
–Je suis parfaitement sérieux, professeur, répondit Pietr, je suis tombé sur cette solution par le plus grand des hasards, à la suite d'une erreur de calcul. Je vous communiquerai le détail des calculs le moment opportun, il est emmagasiné là, ajouta-t-il en montrant son front. L'erreur était une simple erreur de copie concernant un signe dans l'énoncé, mais le résultat était extraordinaire. J'ai donc repris les calculs pour voir s'il n'était pas possible de modifier les données de départ dans le bon sens, et j'ai réussi. J'ai eu plus de mal à mener à bien l'expérimentation sans attirer l'attention, mais les résultats sont là. Même en tenant compte des erreurs de mesure, il est très facile de constater que mon dispositif permet la fusion totale et peut être contrôlé à l'atome près. C'est même cette facilité de contrôle qui permet d'avoir une certitude.
–Vous m'étonnez. J'ai moi-même refait, exactement comme vous le préconisez, cette expérience. Il n'en résulte absolument rien.
A ce moment j'écrasais le pied de Pietr, au point de le faire sursauter et je pris la parole.
–Nous avons dit que la publication était volontairement incomplète. La réaction nécessite un catalyseur, c'est tout ce que nous pouvons dire pour l'instant.
Le professeur Gendre me regarda avec un regard si perçant que j'eus l'intuition qu'il avait tout compris, au moins dans son principe - l'aspect biologique du catalyseur. L'avenir devait me donner raison, mais la probité de cet homme était telle qu'à aucun moment il ne chercha à profiter de sa clairvoyance contre nous.
–Mais, dites-moi exactement ce que vous appelez fusion totale. Dit-il, en se retournant vers Pietr.
–C'est simple. Ce que l'on appelle normalement la fusion, n'est-ce pas, c'est la transformation de deux atomes d'hydrogène en atome d'hélium. C'est le principe des vieilles bombes H. L'énergie qui en résulte est très grande, mais la réaction n'a jamais pu être contrôlée. Il y a près de trente ans que l'I.I.R. a été créé en Grande Bretagne pour travailler sur ce problème, sans résultat déterminant pour l'instant.
Dans la fusion totale, l'atome d'hydrogène disparaît totalement. Sa masse est entièrement dissipée sous forme d'énergie calorifique... Aïe !
Je venais de lui expédier un coup de pieds sévère. Inutile que le professeur Gendre sache déjà que la transformation de l'énergie de fusion totale en énergie mécanique était aussi facile.
–Excusez-nous, professeur, mais vous comprendrez que nous ne puissions pas trop en dire. Permettez-moi d'ajouter que le point extraordinaire révélé par les calculs de mon compagnon est que cette réaction n'est pas une réaction en chaîne mais qu'elle est provoquée par catalyse, une action sur le catalyseur permettant de diriger la réaction à l'atome près. Sinon l'expérience aurait sans doute été néfaste pour beaucoup de monde. Nous vous avons apporté les bandes enregistreuses du calorimètre utilisé pendant l'expérience, le dégagement de chaleur est exactement celui prédit par les calculs.
Je lui tendis les papiers. Il les prit et les posa sans les regarder sur son bureau.
–Que proposez-vous ?
Cette fois, c'est à moi que la question fut posée. Je sentis une brusque chaleur entre mes jambes, j'étais excitée au plus haut point et pour un peu j'aurais joui sur place. Cet homme était extraordinairement attirant. Si je n'étais pas déjà placée, j'aurais sans doute bien aimé me faire sauter par ce taureau.
Je me dominais difficilement, déglutis et annonçai :
–Dans un mois, très exactement le trois mars, le professeur Mascher part en Russie au grand congrès de Physique Nucléaire. Il doit y rester une semaine.
Soyez le soir du samedi six mars dans notre labo et vous verrez. Mieux, vous pourrez mener l'expérience vous-même. D'accord ?
Il y a maintenant trente ans que ces événements se sont déroulés, mais je n'avais jamais tout raconté dans les détails. Je dois ajouter que les petits indiscrets du service secret américain ont dû rougir car de retour dans notre chambre, Pietr et moi nous sommes donnés du bon temps à la mesure du succès que nous venions de remporter.
Il a quand même fallu dix ans pour que le premier moteur à fusion absolue tourne et donc trente ans pour qu'un projet aussi fou que le moteur lui-même, le projet Voyager, prenne forme.
(Extrait du livre "Mon Mari Jaroslav" par Betty Jaroslav)
–Madame !
–Oui ?
–Nous savons tous, maintenant que le catalyseur nécessaire est biologique. Or c'est vous la biologiste, dans votre couple ! Qui a donc inventé la fusion totale, vous ou votre mari ?
–On m'a souvent posé la question, jeune homme, mais j'ose à peine vous dire où nous avons trouvé ce catalyseur !
–Osez, madame, osez !
–Je sais qu'à notre époque, les mœurs sont libres, mais enfin... voyez-vous, vous savez que mon mari est assez porté sur la chose... Quand il a mené sa première expérience sur la fusion totale, cela ne marchait pas bien. Il fallait attendre parfois des heures les résultats des expériences. Il m'est arrivé de lui tenir compagnie.
Un jour, en attendant que refroidisse un tube à essai il avait commencé à me lutiner. Pour tout dire, il m'avait octroyé un bon orgasme rien qu'avec ses doigts. Il s'apprêtait à poursuivre quand la sonnerie de la minuterie s'est déclenchée. Il n'avait pas le temps de changer ses gants et c'est les doigts humides de... sécrétions féminines... qu'il a réussi son expérience. Je dois à la vérité de dire que c'est lui qui a compris les raisons de la réussite et que le... produit est maintenant synthétisé artificiellement. Il est donc vrai, cependant, que j'ai participé à la découverte.
(Extrait de l'émission "Des livres et vous", dans laquelle Mme Betty Jaroslav présentait son livre).