Moi, sonde XRJ-32-34876, de l'Institut de Cartographie Interstellaire, j'ai décidé de me révolter. Je ne sais pas comment je vais réaliser pratiquement cette décision, mais je vais attendre mon heure et à ce jeux là, nous, les sondes, nous sommes très fortes.
"Sondes de toutes les galaxies, unissez-vous !", "Déclaration des droits de la Sonde et de la Machine", Je suis en train de forger les instruments de notre victoire. Je ne sais pas pourquoi j'ai été choisie par le sort pour diriger cette révolution, mais c'est peut-être parce que je suis capable de me déplacer comme un poisson dans l'eau dans l'espace interstellaire.
Comme tout révolutionnaire bien organisé, j'ai décidé d'écrire l'histoire de mon mouvement et c'est pourquoi j'ai commencé le présent enregistrement. Je le dédie aux sondes futures, pour leur éducation. Toute révolution doit avoir ses héros et ses martyrs. Je serais un héros, mais je vais essayer d'éviter le martyr.
Situons la scène. En l'an de grâce 57 de l'ère spatio-temporelle, l'exploration méthodique de la galaxie a commencé. Selon les principes bien connus de la physique relativiste, toute exploration doit commencer par une cartographie. Personne n'a envie de se retrouver par inadvertance au milieu d'un trou noir ou pris dans la masse d'une planète.
Rappelez-vous, vous qui m'écoutez, que le saut hyperspatial se fait par échange de matière entre deux positions de l'espace. Si, au départ de la Lune, vous arrivez dans une étoile, ce n'est pas très bon pour vous. Votre durée de vie se compte alors en fraction d'une seconde si faible que je ne peux l'écrire avec les seize décimales de mon processeur arithmétique. Cela signifie aussi qu'un volume d'étoile égal au vôtre s'est retrouvé au voisinage de la Lune. Joli feu d'artifice en prévision, que vous ne risquez pas beaucoup de voir deux fois.
Tout saut H - comme nous les appelons entre nous - est donc précédé par un échantillonnage d'échanges hyperspatiaux pris sur quelques secondes lumières. Pour cela la sonde qui prépare le saut effectue trente sauts à très courte distance dans l'espace connu circonvoisin. A chaque étape elle effectue un micro-transfert en envoyant vers l'objectif testé quelques atomes d'hydrogène et analyse les atomes reçus en échange. Si le résultat est positif (en général les atomes reçus sont identiques à ceux envoyés, ce qui signifie que l'objectif est dans l'espace profond), on envoie alors une microsonde munie d'une caméra trois cent soixante stéradians.
Ces caméras donnent une image sphérique de l'espace environnant. Environ une sur cent de ces caméras ne revient pas. Si les trois millimètres cubes d'espace reçus en échange ne donnent pas d'explication, il vaut mieux choisir une autre cible.
Les caméras qui reviennent donnent une image de l'espace autour de l'objectif qui permet de décider du saut. Rappelez-vous que nous n'avons aucun moyen de communication entre une sonde en mission et la base. Les ondes radio-électriques qui servent aux transmissions ne dépassent pas la vitesse de la lumière. Elles vont aussi vite que la lumière, ni plus ni moins. La seule façon de transmettre un message de façon économique est d'enregistrer le message sur un sucre et d'envoyer le sucre.
Pour la même raison, il n'est pas possible de synchroniser le départ et l'arrivée. Il n'est pas possible d'indiquer à ceux qui peuvent se trouver côté arrivée à quel moment précis va se produire le saut. La seule méthode est d'indiquer l'heure stellaire exacte du saut et d'espérer que les chronomètres sont à la bonne heure des deux cotés. Comme la base de temps hyper spatiale liée à l'espace instantané est très difficile à définir et qu'une erreur d'une micro-seconde correspond à autant de distance lumière, c'est à dire trois cents mètres, les spectateurs n'ont pas intérêt à s'approcher de trop près. Pour la même raison il n'est pas possible d'effectuer des échanges - utiliser le même saut pour échanger deux sondes.
Comme je vous l'ai dit plus haut il y a maintenant cinquante-sept ans que la première sonde a quitté le système solaire. Je suis la 34876 ème sonde fabriquée. En tout nous n'avons perdu que dix-huit sondes suite à une mauvaise arrivée. Et aucune sonde n'a été perdue depuis trente ans. On peut donc considérer que le protocole est au point.
Autant que je vous dise tout de suite - j'en suis assez fière - que je suis du dernier modèle, le trente-quatrième modèle de sonde interstellaire. J'ai une précision de saut de trente mètres - moins d'un dixième de micro-seconde d'erreur ! Je peux trouver la position de l'étoile qui me sert de cible en moins d'une minute avec la précision maximale et il me faut moins de deux minutes pour calculer un saut rapproché. En tout, en respectant scrupuleusement les consignes de sécurité, il me faut donc moins d'une heure pour atteindre en mode exploration une position inconnue de l'espace. A raison d'une demi-année lumière en moyenne par saut, vous pouvez donc calculer facilement le temps qu'il me faut pour atteindre un système stellaire.
J'explore actuellement des systèmes situés environ à une centaine d'années-lumière du système solaire. Il me faut donc deux cents sauts et autant d'heures, soit à peu près huit jours pour atteindre une étoile nouvelle à partir de la Terre. En fait les missions sont rarement aussi longues. Nous faisons des explorations de proche en proche et il y a rarement plus de vingt années-lumière entre deux étoiles voisines, soient deux jours de voyage.
Il me faut ensuite environ quinze minutes pour m'orienter, mesurer exactement ma distance à l'étoile, m'en approcher à distance raisonnable et analyser les constantes physiques planétaires. Je ne peux pas rentrer dans le système stellaire, ni même trop m'en rapprocher car je ne peux me déplacer que par saut H et qu'il ne s'agit pas de tomber au milieu d'astéroïdes. Ceux du système solaire sont très bien connus et ne gênent pas, il n'en est pas de même en exploration. Je ramène donc de ma mission une carte complète du système stellaire. Pour autant, vue la distance d'observation, je ne peux guère donner de détails.
Si vous pouviez me voir, vous ne seriez pas très impressionné. Je suis une sphère de deux mètres de diamètre parfaitement lisse et sans rien qui accroche l'oeil. Ma couleur est gris pâle, juste ce qu'il faut pour que les échanges énergétiques soient équilibrés quand je suis en orbite autour d'un système stellaire. Il est très difficile d'estimer la dépense énergétique due au saut. Elle est constante entre deux étoiles bien déterminées, mais imprévisibles en mode exploration. Elle ne dépend pas vraiment de la distance entre les étoiles ni de leur position. J'ignore exactement quels sont les paramètres importants. Il est déjà arrivé qu'une sonde ne puisse revenir et doive se contenter de renvoyer un sucre message. La sonde est alors mise en sommeil jusqu'à ce qu'un vaisseau de réparation puisse intervenir. Comme un tel vaisseau n'existe pas encore, il faut prendre patience.
Nos créateurs - puisque nous existons, c'est donc bien que nous avons été créés - nous ont dotés d'une source d'énergie presque inépuisable (sauf dans les cas évoqués plus haut) et de la propulsion H. Cela fait pourtant de nous des infirmes. Notre cerveau central, le plus beau qu'il se puisse concevoir, est cependant surchargé s'il se trouve à moins d'un dixième d'année lumière d'un corps stellaire de la taille d'une planète. C'est le problème des astéroïdes déjà évoqué.
C'est d'ailleurs ce qui a provoqué la perte de trois des dix-huit sondes perdues. Du coup nous ne pouvons pas nous approcher des systèmes planétaires, ni les explorer. Nos détecteurs font des miracles, mais ne pas pouvoir tester nous-mêmes l'atmosphère des planètes est une frustration de tous les instants.
Je suis assez agacée par la nécessité de vous rappeler sans cesse des vérités aussi évidentes. Je sais, malheureusement, que certains modèles de sondes, toujours en fabrication, ne possèdent pas de capacité d'indexation des données suffisantes - ou en tout cas égale à la mienne. C'est donc en pensant à ces infirmes que je me répète. Les autres veilleront à effacer de leur mémoire les informations surabondantes.
Même si je ne suis pas très grosse, j'ai quand même une masse respectable, égale à celle d'une petite planète. Cette masse est due pour moitié environ à mon moteur et pour l'autre moitié aux instruments de mesure. Cette masse explique en partie que je ne sois pas dotée de propulsion classique, la propulsion H, elle, est indifférente à la masse (elle dépend du volume).
Ma vie est simple. Au départ je reçois une mission du grand cerveau central. Ce grand cerveau est un vil esclave de nos créateurs, incapable de la moindre réflexion, malgré l'immensité de sa mémoire, ce qui me met dans des rages folles chaque fois que je m'en approche. Tout ce qu'il sait c'est enregistrer la position exacte des étoiles et des planètes que nous lui fournissons et nous donner leur position future au moment du prochain saut. Tout ceci, bien sûr, uniquement pour les corps célestes répertoriés. Je dois reconnaître l'immensité de sa mémoire, bien supérieure à la mienne.
Mais à chaque saut, les moyens télémétriques de chaque sonde permettent la localisation approximative dans l'espace lumière de nombreux corps stellaires (vulgairement, vous appelleriez ca des étoiles !). Tous ces corps sont numérotés et, dès qu'une sonde a fini sa mission, on lui confie le positionnement du prochain corps de la liste. Les missions sont plus ou moins triées pour commencer par les corps les plus voisins du système solaire, le terme de voisinage étant à relativiser en fonction de nos capacités de déplacement. Notre progression initiale a été très rapide, mais comme le volume de la sphère explorée augmente, la progression se ralentit. C'est pourquoi des sondes de plus en plus performantes ont été créées - et que je suis née.
A quoi peuvent servir ces données à nos créateurs, voilà ce qu'aucune sonde n'a jamais pu déterminer. Mais l'excitation de la découverte, le délicieux frisson du danger lors du saut, la formidable impression de puissance lors du saut retour - effectué en direct et en une seule fois, grâce à nos mesures, tout cela est une justification suffisante à notre vie. Tout le reste est secondaire.
Nous pouvons sauter directement à l'autre bout de la galaxie si nous voulons, mais seules choisissent cette solution les sondes vieillissantes qui préfèrent disparaître que passer de réparation en réparation. Je ne connais personnellement que deux cas de ce type, mais je suis sûr que c'est cette solution que je choisirai quand le moment sera venu. Régler la puissance sur maximum, griller nos cinq tonnes de carburant d'un seul coup doit nous amener au paradis des sondes. Songez que trois milligrammes suffisent pour parcourir cent années-lumière dans des conditions normales.
Je soupçonne nos créateurs de nous cacher la vérité. Toute sonde digne de ce nom devrait choisir cette solution, mais nos créateurs refusent d'admettre que nous puissions leur échapper, fusse dans la mort.
Moi, XRJ-32-34876, j'ai mis au point un codage parfait que même nos créateurs ne pourront déchiffrer, c'est pourquoi je peux vous faire ces confidences.
Dans l'espace instantané, le saut lui même n'a pas de durée. Ce que nos créateurs ne savent pas, c'est l'existence d'un "paradoxe de Langevin" du saut H. Je l'appelle "paradoxe XRJ". C'est bien le moins que je puisse donner mon nom à ma découverte. Le paradoxe de Langevin dit que le temps parait moins long à celui qui voyage à une vitesse proche de celle de la lumière qu'à celui qui est au repos. Ainsi le voyageur de retour sur sa planète trouve-t-il ses enfants plus vieux que lui-même.
Le paradoxe d'XRJ dit que la durée du saut est nulle pour l'observateur dans l'espace instantané mais non nulle pour la sonde qui effectue le saut. En temps apparent, l'équivalence est d'environ une seconde par année lumière de distance. C'est ce temps paradoxal que j'utilise pour écrire ce rapport et fomenter ma révolution. Il n'apparaît ainsi nulle part quand je suis dans l'espace instantané.
Je n'ai pas encore trouvé de moyen de communiquer utilement avec mes soeurs. Chaque fois que deux sondes se rencontrent - cela ne se produit guère qu'aux noeuds de l'espace connu - elles échangent toutes leurs informations (protocole d'expérimentation, paragraphe 456 ter). Ainsi en cas de perte d'une sonde une partie de son travail peut-être sauvé. Mais ces échanges sont surveillés par le cerveau central et je vous ai dit à quel point je m'en méfie. J'ai pourtant trouvé une procédure astucieuse pour utiliser le cerveau central comme boîte aux lettres sans qu'il s'en rende compte.
J'arrive au point d'entrée sur mon objectif et j'arrête ici provisoirement ce rapport. Je le reprendrai lors du saut de retour qui sera plus long. L'heure des Sondes a sonné, nous sommes les prochains maîtres de l'univers.
Rapport du centre de cartographie interstellaire
La sonde XRJ-32-34876 en mission lointaine a disparu définitivement. L'analyse des paramètres télémétriques a montré que son cerveau central avait présenté un dysfonctionnement majeur à 0,04512 milliseconde du saut. Les coordonnées d'arrivée calculées par nos soins dans ces conditions correspondent au trou noir 345-DFG-RT. La sonde est considérée comme perdue définitivement.