M'Bongo

Je m'appelle M'Bongo, et je vais mourir. J'ai bien encore quelques années devant moi, mais je ne verrais sans doute jamais mon quarantième printemps, moi qui en ai trente. J'ai la maladie, cette maladie dont je ne veux pas dire le nom. Et ma femme Sahla également, et mon fils, et ma fille. La mère de ma femme est atteinte, et son père, et le mien, et ma mère. Seuls les vieux y ont échappé, mais à quoi cela leur sert-il.

Je vis -pour encore combien de temps- à M'bolo, dans la banlieue de Dakar, Côte d'Ivoire, le pays le plus riche de l'Afrique et je vais mourir. Il n'y a rien à faire. Chaque fois que les grands médecins blancs trouvent un remède la maladie change et leur échappe. Je vais mourir, mon pays va mourir, l'Afrique que j'aime va mourir et nous n'y pouvons rien. Certains de mes frères se tournent vers le ciel et le maudissent. D'autres passent leur temps en prières et espèrent un miracle. Moi je ne fais rien de tout cela. Un pareil fléau ne peut nous être infligé sans qu'Allah le sache et l'approuve. Allah est grand, que la volonté d'Allah soit faite.

Il y a longtemps que la maladie funeste est apparue, mais il a fallu encore plus de temps pour que nous comprenions que nous puissions en être victime.

C'est ma soeur qui me l'a donnée. Cela vous choque ? Ma soeur m'a dépucelé quand j'étais encore enfant. N'est-ce pas le rôle des soeurs que d'éduquer leur frère ? Elle a cinq ans de plus que moi et m'a toujours guidé.

Dans mon village on travaille dur du matin au soir, mais personne ne se plaint car les cases sont pleines de nourritures et nous ne manquons de rien. Nous avons essayé les maisons des blancs, mais nous les avons rejetées. Autant elles sont commodes à la ville, autant dans la brousse elles sont gênantes. Ma case est fraîche et son toit de palmes me protège de l'ardeur du soleil. Je n'ai pas l'électricité, mais je n'ai pas non plus de facture.

La médecine des blancs est bonne, mais elle ne nous a pas protégés de la maladie. Dans mon village nous ne refusons pas le progrès, mais nous refusons ce qui est superflu. Le soir, après le travail, nous n'avons rien à faire, alors les jeunes peuvent s'amuser. Le grand jeu est celui du sexe et de l'amour. C'est le plaisir le plus fort, le plus renouvelé et le plus innocent qui soit. Nos filles savent bien ne pas enfanter pour rien, nous sommes pas des sauvages, et le plaisir n'en est que plus fort.

Pourquoi faire l'amour tous les jours avec la même femme quand tant de filles vous tendent les bras ? Il est si drôle de chahuter dans la forêt, de forniquer sans retenue et de découvrir ensuite sa partenaire ! J'en connais même un qui s'est retrouvé un jour ainsi avec un jeune garçon. Il a été la risée du village pendant trois nuits.

Même Amina, pourtant excisés dans son jeune âge par un père rétrograde, arrive à l'orgasme. Elle y parvient difficilement, mais j'ai la fierté d'y pourvoir presque à chaque fois. Elle pousse alors un brame tel que celui de la lionne couverte par la mâle. Tout le village en retentit, mais personne ne le remarque. Ce cri m'excite à un point inexprimable et mon bâton atteint alors une taille démesurée. Mais Amina, son plaisir atteint, éprouve de grandes douleurs et ne peut continuer le jeu. Aussi est-ce sa soeur Jasmina qui m'accueille alors, après avoir assisté à nos ébats. Jasmina ne crie pas, elle pleure en mordant son mouchoir et quand je l'ai inondée elle me garde longtemps en elle, comme si elle craignait de me perdre. Elle m'enlace, tendrement, me câline et me donne son sein à sucer comme à un nouveau né. Jasmina ne peut avoir d'enfant et se console ainsi.

Nos filles sont ainsi, fières, sensuelles, libres et aucun homme du village ne se risquerait à faire une remarque, il aurait trop peur qu'on le boude jusqu'à ce que son tuyau tombe en poussière.

On est bien venu nous dire un jour : "Il faut se protéger." Et on nous a proposés des ballons d'enfants, et on nous a montrés comment recouvrir une courge, mais on ne nous a pas montrés comment faire après une course dans la jungle, quand on tient la victime consentante par les deux mains, allongée sur le sol et que sa bouche et la nôtre se confondent. Comment alors se protéger ? Ou mettre la protection dans nos pagnes sans poches ? Comment enfiler cet objet ridicule alors que la frêle gazelle s'enfuit en riant ?

Et d'ailleurs où trouver cet objet, si ce n'est à la ville, à une journée de marche ! Non, jamais nos pères n'ont utilisé pareil objet, ni avant eux leurs pères, ni les pères de leurs pères...

Et nous voilà tous, noirs, jaunes, indiens, tous ceux qui refusent le mode de vie des blancs, promis à la mort ! Sans doute Allah a-t-il choisi les blancs, dans sa grande sagesse, et veut-il libérer la terre pour eux. Quant à moi, j'abandonne la lutte. Que je meure si Allah le veut et que son nom soit bénit.

Un médecin, grand médecin parmi les blancs, est venu nous voir l'an passé. Il nous a dit : "J'ai mis au point un médicament contre la maladie. Je l'appelle vaccin. Je sais qu'il n'est pas dangereux pour l'homme et qu'il protège les singes, mais je ne sais pas s'il protège les hommes. Vous qui n'êtes pas encore atteints, voulez-vous m'aider."

Nous tous avons accepté. Il n'y avait qu'à prendre une capsule blanche. Le médecin nous avait bien prévenu que la moitié des capsules étaient vide, "pour le groupe témoin", et que l'autre moitié était active.

"Si le médicament est bon, la moitié d'entre vous sera sauvée."

Le médicament n'était pas bon. Tout le village est atteint. Mon cousin Napoléon est mort hier, c'est le premier mort du village, mais pas le dernier. Quand nous avons su que nous étions tous malades, il y a eu des troubles, au village, l'armée est même venue. Nos filles ont sût les accueillir, ils sont repartis avec la maladie, mais peut-être ne le savent-ils pas encore.

Chacun accepte volontiers de mourir, mais tous avaient caressé l'espoir de sauver une femme, un enfant, un parent et la perte de cet espoir a été terrible.

Ceci est mon testament. Je n'ai rien, mais je lègue la patience et l'espoir et le calme et la résignation. Inch Allah.