Un sifflement retentit au-dessus de sa tête et une balle vint frapper le mur. Jan rentra la tête dans les épaules et accéléra l'allure. Les éclats de béton l'avaient légèrement blessé. Il passa sa main sur son visage et la retira ensanglantée. Une coupure sans gravité, pensa-t-il. Son moral n'était pas au beau fixe, loin de là. Depuis maintenant plusieurs mois, la guerre civile régnait et marcher dans la rue était aussi dangereux dans une rue vide qu'au milieu des voitures.
Il tourna à gauche, puis à droite. Il avait maintenant quitté le centre ville et arrivait dans un quartier pauvre. Les maisons à cinq étages étaient récentes, mais avaient cet air déjà vieux caractéristique des constructions des anciens pays communistes. Par contre ce quartier avait été jusqu'à présent épargné par le pilonnage de l'armée Serbe. Mais jusqu'à quand ?
Il faisait beau et chaud en ce mois d'Août mille neuf cents quatre-vingt-douze. A six heures du soir la clarté sur Sarajevo était éblouissante comme dans la plupart des villes méditerranéennes. Pourtant le spectacle de la rue était irréel. La ville semblait vieille, abîmée comme elle l'était par les tirs incessants des mortiers de l'armée Serbe.
Mais le plus surprenant était l'attitude des passants. Dans les petites rues, il n'y avait rien de particulier, mais dès qu'ils approchaient d'un carrefour, les gens se collaient au mur, glissaient un oeil puis se précipitaient en courant. Généralement il ne se passait rien de plus, mais parfois une petite fumée apparaissait sur les collines, un sifflement retentissait et tout le monde se jetait à plat ventre. Ils ne se relevaient pas tous.
Jan sortit une clef de sa poche, l'introduisit dans une serrure et pénétra dans son immeuble. Celui-ci était très propre, l'escalier était peint de frais, les marches de bois encaustiquées brillaient. C'était un des rares immeubles anciens conservés dans le quartier et ses occupants en étaient très fiers, aussi, chacun son tour, ils briquaient l'escalier. La guerre n'avait pas interrompu cette habitude. Jan monta rapidement l'escalier jusqu'au quatrième étage. Il pensa avec attendrissement à la carte qui était punaisée sur sa porte.
"Jan et Maria Jaroslav"
A laquelle, trois mois auparavant il avait ajouté avec fierté :
"et fils"
A peine avait-il mit le pied sur le palier que la porte s'ouvrit.
-Chéri, enfin, te voilà.
Sa femme se précipita sur lui, le serra dans ses bras en pleurant. Elle était plutôt petite, environ un mètre cinquante, jeune, brune, pas vraiment jolie, avec son visage rougi par les larmes, mais montrait des formes généreuses, une poitrine forte et une croupe rebondie. Elle avait ainsi beaucoup de charme. Dans ses yeux, quand elle parlait, apparaissait une volonté de fer qui ne laissait guère de doute sur le point de savoir qui portait la culotte dans le ménage.
Jan, lui, était grand et brun comme tout méditerranéen qui se respecte, plutôt mince mais bien charpenté et solide d'aspect, pour tout dire, bel homme. Mais la guerre avait laissé sur sa figure les traces d'une lassitude qui lui faisait paraître beaucoup plus que ses vingt-huit ans.
Ils étaient tous deux assez pauvrement habillés, lui d'un T-shirt jaune délavé et d'un short beige de l'armée, elle d'une petite robe de nylon protégée par un tablier de plastique. Les vêtements étaient usagés, on pouvait voir ici et là des reprises, mais d'une propreté impeccable qui montrait le soin qui leur était porté tout au long de la journée.
-J'ai bien cru ne jamais te revoir.
-Mais, Maria, je n'ai pas eu de problème particulier. Quelques obus sont bien tombés dans le centre, mais le quartier de mon bureau a été épargné. D'ailleurs la radio a fait état d'une trêve et les combats ont été plutôt moins rudes que d'habitude.
Il ne lui parla pas de sa blessure, au demeurant insignifiante et d'où le sang avait cessé de couler. Elle la remarqua cependant et passa doucement ses doigts dessus.
-Chéri, la vie n'est plus possible, ici. Il faut que nous quittions cette ville immédiatement.
-Que se passe-t-il, Chérie ? Tu n'étais pas si désespérée, ce matin.
-Tu sais, la vieille madame Slavic, qui était si gentille et qui me gardait le petit Jan quand j'allais faire les courses ? Elle est morte.
-Que s'est-il donc passé ?
-Ce matin je suis sorti vers dix heures pour aller chercher du lait à l'épicerie. Madame Slavic gardait Jan. Quand je suis revenu de l'épicerie, madame Slavic est sortie dans la rue pour m'aider à porter mes paquets. A ce moment elle a été touchée par une balle. Elle est tombée dans mes bras, il y avait du sang partout. Regarde, j'en ai encore sur moi que je n'ai pas réussi à faire partir. Elle gémissait sans arrêt. Je crois bien que j'ai crié. Puis une ambulance est venue. Mais tu sais qu'ils n'ont plus rien, à l'hôpital. Notre voisin, Monsieur Bichler, qui est allé la voir, m'a apprit en revenant qu'elle est morte peu après son admission à l'hôpital. Je ne veux plus rester ici. Nous allons mourir nous aussi si nous restons plus longtemps. Nous devons penser à Jan.
Pendant ce temps ils étaient rentrés dans leur petit appartement. Jan s'était assit devant la table et Maria avait mit le couvert.
-J'ai pu trouver un peu de jambon et de lait. Il faut que je boive du lait si je veux continuer à nourrir Jan.
-Comment va notre petit chéri ?
-Il dort tranquille, le pauvre chérubin. Heureusement qu'à son âge il ne peut se rendre compte de rien.
Jan se tut. Il laissa son regard errer dans la pièce. La table et les deux chaises en bois blanc, l'évier et le réchaud à butane dans un coin de la pièce, la fenêtre bouchée par un matelas et une armoire, tout cela lui était familier, comme la tapisserie délavée et le sol recouvert de linoléum. La pauvreté de l'ensemble lui serrait le coeur.
Depuis un an qu'ils étaient ici, il n'avait travaillé que trois mois. Il n'avait trouvé son dernier emploi, dans un bureau du centre ville, que deux mois après la naissance de son fils, alors que le désespoir était bien près de le submerger. Depuis, le moral était meilleur. Il n'avait jamais eu les moyens de rénover cet appartement. Heureusement encore, pensa-t-il, qu'en tant que jeune marié j'ai pu obtenir ce logement presque gratuit.
La pièce était sombre, à peine éclairée par une ampoule chétive. La centrale électrique ne fonctionnait que par moments et la tension du courant était approximative. Ils devaient souvent s'éclairer à la bougie.
-Comment allons-nous faire pour quitter Sarajevo ? Tu sais que je n'ai pas le droit de m'en aller ! J'ai été incorporé dans l'armée et je dois rester à sa disposition.
-J'ai tout prévu, dit Maria. -Il faudra bien qu'ils se passent de toi. J'ai pris tout à l'heure la moitié de nos économies et je suis allé chercher de la farine. Demain matin je ferais des galettes pendant que tu prépareras les vélos. Demain après midi nous partirons tous les trois. Tu porteras Jan dans un de mes paniers à provision en osier et nous arriverons bien à passer les barrages. Il le faut.
-Où pourrons-nous aller ?
-Nous devons aller en Autriche. Mon frère y est depuis trois ans. Il nous aidera.
-Mais nous n'avons même pas son adresse !
-Tant pis, il faudra bien se débrouiller, tout vaut mieux que de mourir ici d'une balle perdue.
Jan approuva de la tête. Sa femme avait raison, comme toujours.
Un petit cri de bébé retentit dans la pièce à côté.
-Mon Dieu, j'ai failli oublier l'heure de la tétée.
Maria passa dans la pièce voisine et revint aussitôt avec dans les bras un adorable bébé de trois mois, leur petit Jan.
Il était brun et chevelu comme son père, mais il avait la vivacité de caractère de sa mère. Il agitait ses bras et ses jambes et faisait un bruit de succion avec sa bouche. Tout dans son attitude disait qu'il avait faim. Maria s'assit en face de son mari, ouvrit son corsage et chatouilla la bouche du bébé avec l'extrémité de son sein.
Le petit Jan ne se fit pas prier et se jeta goulûment sur le sein maternel. Bientôt on entendit un bruit régulier d'aspiration et de déglutition alors qu'il tétait à grandes gorgées. Sans être gras il était dodu à souhait. Grâce aux secours de l'O. N. U., consistant surtout en boîtes de lait condensé, sa mère avait pu se nourrir correctement et son lait était abondant et nourrissant. Compte tenu de la pénurie, le petit Jan était un privilégié. C'était d'ailleurs un enfant charmant, ne pleurant qu'en cas de nécessité extrême et supportant fort bien la chaleur étouffante de l'appartement.
Jan prit sa chaise et fit le tour de la table pour se placer à coté de sa femme. Le bébé ne le quitta plus des yeux. Lui-même était tout ému par le spectacle et même vaguement émoustillé par la vue des seins blancs et généreux. Pour un peu il aurait volontiers pris la place de son fils.
Il embrassa tendrement sa femme dans le cou et caressa doucement ses épaules. Elle frissonna. Il lui caressa les cuisses en remontant doucement sous sa jupe. Elle lui donna une tape sur la main sans grande conviction.
-Veux-tu bien te tenir tranquille !
Pendant ce temps la tétée touchait à sa fin, le bébé s'endormait lentement. Sa maman le redressa sans qu'il proteste et le passa à son père.
-Fais-lui donc faire son rôt.
Jan se mit à bercer doucement son fils en le serrant contre son épaule, tête contre tête. Pendant ce temps Maria se rajusta puis fit rapidement le ménage et la vaisselle. Un petit rôt retentit bientôt et Jan alla coucher son fils, non sans avoir changé sa couche.
Il faisait chaud dans cet appartement aux fenêtres calfeutrées et le bébé dormait nu, vêtu seulement d'une couche en coton. Son berceau était un cadeau de la mère de Maria. Jan avait perdu ses parents depuis longtemps et ne possédait guère que son courage, mais les parents de sa femme étaient des fermiers des environs qui, sans être riches, avaient avant la guerre une certaine aisance. Ils n'avaient maintenant plus rien et Jan et Maria étaient sans nouvelles d'eux depuis plusieurs mois.
La ferme familiale n'était plus qu'une ruine, comme ils avaient pu s'en rendre compte lors d'un voyage en vélo, mais la grossesse de Maria ne leur avait pas permis de pousser plus loin les investigations.
-Il a encore grossi, le petit sacripant, dit Jan. -Heureusement que ton panier d'osier est grand.
Cette allusion au voyage du lendemain jeta un froid dans la pièce.
Jan et Maria se déshabillèrent rapidement et se mirent au lit. La chaleur était telle qu'ils dormaient nus, eux aussi, tirant à peine un drap sur leurs jambes au petit matin. Maria se serra convulsivement contre son mari. Elle ne dit rien, mais il était facile de voir qu'elle était proche du désespoir.
Il la caressa doucement sur tout le corps, d'abord les cheveux qu'elle avait longs et très beaux, puis la poitrine, les seins et leurs aréoles brillantes d'une goutte de lait. Il continua par le ventre, les cuisses qu'elle écarta progressivement, jusqu'à ce qu'elle se détende, puis il lui fit l'amour très tendrement, très doucement, jusqu'à ce que l'orgasme lui fasse pousser un petit cri et il l'accompagna alors dans le plaisir.
Le lendemain, ils se levèrent tôt. Maria se mit à pétrir la pâte à laquelle elle mélangea le reste du jambon et un peu de lard qui restait. Elle en fit des petits gâteaux plats qu'elle fit cuire doucement à la poêle. Jan descendit à la cave. Leurs vélos n'avaient pas servi depuis leur visite à la ferme de ses beaux parents et les pneus étaient dégonflés. Il les regonfla, graissa les chaînes et les pédaliers, enleva la poussière. Ensuite il fixa solidement un grand panier d'osier au porte-bagages de son vélo et un panier plus petit sur celui de Maria. Ils étaient prêts.
En fin d'après midi ils s'habillèrent de vieux vêtements, lui avec un béret, elle avec un fichu sur la tête. Le petit Jan fut installé dans son panier ou il s'endormit. Maria se chargea des provisions. Elle ferma leur appartement avec un pincement au coeur. Ce n'était pas bien luxueux, mais ils s'y étaient aimés et Jan y était né. Elle savait qu'elle ne reviendrait jamais.
Ils se mêlèrent au flot des paysans qui regagnaient leurs villages après avoir vendu leur produits au marché. La moindre salade et le moindre navet se vendaient alors à prix d'or, quand les barrages voulaient bien s'ouvrir. Il aurait été exagéré de parler de foule, mais il y avait quand même une certaine animation, tous étaient pressés de profiter de la relative accalmie pour rentrer dans leur village. Jan et Maria comptaient sur la cohue pour passer sans contrôle.
Par chance, au moment où ils arrivaient au barrage, deux obus tombèrent à proximité. Il n'y eut aucun blessé, mais les miliciens se jetèrent dans les abris en tirant dans toutes les directions. Peu s'en fallu que Jan ou Maria ne fussent touchés par les balles.
Mais la foule s'étant éparpillée, ils purent monter sur leurs vélos et à force de pédales disparaître entre les arbres au premier tournant. Ils avaient volontairement choisi de sortir de la ville par une petite rue et se retrouvaient sur une route de campagne presque déserte.
Jan s'arrêta, enleva la serviette qui cachait son fils dans son panier pour le soustraire à la curiosité des miliciens. Jan le petit ouvrit les yeux et se mit à gazouiller. Il était bien le seul à avoir envie de rire.
Sans descendre de vélo, Jan déplia une carte routière. Maria descendit et s'approcha.
-Inutile de rejoindre un poste frontière important, ils ne nous laisseraient pas passer. Nos passeports Yougoslaves n'ont plus guère de valeur aujourd'hui, mais il est encore heureux que nous ayons projeté ce voyage à l'étranger avant la révolution et que depuis personne n'ai songé à nous les réclamer. Une fois en Autriche, nous arriverons bien à nous débrouiller.
-De toute façon, nous n'avons plus le choix. Vois, il faut continuer tant qu'il y a de la lumière et prendre la prochaine route, à droite.
Ils remontèrent sur leurs vélos et reprirent le chemin. La route était vallonnée et les bicyclettes étaient vieilles, ils n'allaient pas vite. Ils avaient à peine parcouru vingt kilomètres, vers huit heures du soir, quand il leur fallut s'arrêter pour la tétée du bébé.
Ils étaient alors au milieu d'une forêt sauvage, sur une toute petite route, presque un chemin de terre. Sous les arbres la lumière était très faible, mais la chaleur de la journée s'était estompée et il faisait bon.
Ils s'assirent sur le talus au bord de la route et Maria s'occupa du bébé. Ils profitèrent de la halte pour manger une galette et boire un peu d'eau. Le calme tranquille de la forêt, rompu uniquement par les mille petits bruits de la vie sauvage semblaient d'un autre monde. Pour eux qui venaient d'une ville assiégée, où à chaque instant il fallait se précipiter dans les abris, la forêt semblait sortie d'une autre planète.
Au moment où ils allaient repartir, ils entendirent au loin le bruit d'un tracteur qui venait dans leur direction. Ils obliquèrent aussitôt par un sentier. Maria serra son fils contre elle pour l'empêcher de crier et ils attendirent. Ce n'était qu'un vieux tracteur conduit par un tout aussi vieux paysan et tirant une vieille charrette de foin.
Dès que le tracteur et son occupant eurent disparu, Jan et Maria remontèrent sur leur vélo. Ils avaient prévu de s'arrêter pour la nuit dans un fourré. Ils avaient oublié - dans leur appartement sans fenêtres depuis des mois - qu'ils étaient à l'époque de la pleine lune. La lumière du Soleil fut donc peu à peu remplacée par celle de la Lune. Ils y voyaient comme en plein jour. Jan le petit s'était endormi et ils roulaient seulement accompagnés par le bruit de la forêt.
Ils continuèrent ainsi jusqu'à minuit. Ils arrivèrent à une grand route qui devait les mener directement à la frontière, guère plus distante maintenant que de cinquante ou soixante kilomètres. La fraîcheur commençait à se faire sentir, ainsi que la fatigue, aussi quand ils virent à quelques pas de la route une cabane de bergers ils décidèrent de s'y arrêter pour dormir. La cabane était faite de pierres sèches et recouverte d'ardoises. Elle était très petite, mais la chaleur emmagasinée par les pierres les protégerait de la fraîcheur de la nuit.
Ils rentrèrent les vélos dans la cabane pour éviter qu'on les leur vole, s'allongèrent sur le sol recouvert de feuilles sèches qui semblaient là tout exprès et s'endormirent comme des masses.
C'est le bébé, affamé, qui les réveilla le lendemain. Il faisait déjà grand jour. Ils virent alors qu'ils étaient arrivés au bord de la forêt. La grand-route étendait ses lacets devant eux, on ne voyait âme qui vive. La tétée terminée et un frugal déjeuner de galettes hâtivement avalé, ils se penchèrent sur la carte.
-Il nous faut suivre la grand route presque jusqu'à la frontière, les autres chemins nous rallongeraient trop. Ensuite nous prendrons cette petite route à travers bois que je connais bien. J'y suis passé souvent quand j'étais scout, nous avions toujours peur de nous tromper et de passer la frontière par erreur. A cette époque il y avait des gardes armés partout. Il y en a sûrement moins maintenant.
-Entendu.
Le reste du voyage se passa sans encombre, mais non sans angoisse. Sur cette route déserte ils avaient l'impression d'être visibles comme le nez au milieu de la figure. A chaque virage ils tremblaient de tomber sur un barrage.
Le pays semblait comme mort. Il faut dire qu'ils avaient soigneusement évité la grande route internationale, la -route des touristes du temps de la dictature. La route qu'ils suivaient passait plus au Nord, dans une région de Bosnie complètement désertée, car quelques mois auparavant elle avait été le théâtre de combats sanglants.
Ils traversèrent plusieurs villages sans voir un seul habitant. On n'y voyait pas non plus de trace de combat récent et les bruits de la forêt avaient cédé la place au cri-cri lancinant des cigales. Ils avaient parfois l'impression de pédaler dans du coton, comme dans un mauvais rêve. La route montait petit à petit et la fatigue commençait à se faire sentir quand le soir arriva. Ils n'avaient guère fait plus de cinquante kilomètres depuis le matin mais ils ne tenaient plus sur leur selle.
Maria s'endormit sur l'herbe en donnant à téter au petit Jan. Son mari n'eut pas le coeur de la réveiller. Il prit l'enfant doucement, le changea et celui-ci s'endormit également. Un passant aurait trouvé la scène très bucolique. La bergère au sein dénudé auquel perlait encore une goutte de lait, le berger berçant son enfant. Ne manquaient que les moutons et un flûteau. Vers dix heures du soir, la nuit commençant à tomber, Jan réveilla Maria.
-Chérie, chérie, réveille-toi, nous devons repartir.
Maria ouvrit les yeux, regarda autour d'elle et se redressa sans un mot, l'air accablé. Jan repris :
-Je sais où nous sommes, le plus dur est fait. Nous allons passer la frontière cette nuit.
Ils prirent un petit chemin serpentant sur la droite. Au bout d'une heure le chemin devint si raide qu'ils durent descendre de vélo. Ils ne faisaient aucun bruit.
Une heure plus tard, Maria s'assit par terre en pleurant.
-Je n'en peux plus, je crois que nous allons mourir ici !
-Encore un effort. Tu vois d'ici le haut du chemin. La frontière est juste derrière. Dans moins d'une heure nous serons en Autriche.
Effectivement, au bout de quelques centaines de mètres ils se heurtèrent à une barrière de fil de fer barbelé. Le chemin était barré par une porte de fer, mais de part et d'autre de la porte le grillage avait été cisaillé et jamais réparé. Ils passèrent donc sans encombre.
Le chemin se mit alors à descendre lentement et au matin ils arrivèrent à une petite clairière idyllique. La clairière ne faisait pas plus de vingt pas de diamètre, mais on devinait, au-delà d'un fin rideau d'arbres le début des champs cultivés. Un ruisseau traversait la clairière en chantonnant, divisé en son milieu par un gué.
L'eau claire et le soleil du matin leur donnèrent un instant l'impression d'arriver au Paradis Terrestre. Ils déposèrent le petit Jan endormi à l'ombre d'un arbre, arrachèrent leurs vêtements et se précipitèrent dans l'eau.
Deux jours et deux nuits de voyage dans la chaleur, la poussière et la boue leur avaient donné l'air de romanichels. C'est donc avec délice qu'ils se roulèrent dans l'eau, s'aspergeant, se frictionnant avec l'eau glacée jusqu'à retrouver la propreté de la naissance. Ils se jetèrent alors dans les bras l'un de l'autre.
-Nous sommes sauvés !
Jan ressemblait à un faune avec son sexe en érection et Maria à une nymphe. Ils se roulèrent dans l'herbe et firent l'amour avec une force et une vigueur qu'ils n'avaient pas connue depuis leur première nuit de noces. C'est ce jour là, parait-il, que fut conçu celui qui allait égaler Einstein au firmament de la renommée et ouvrir la voie des étoiles aux hommes.
Deux jours plus tard, Jan et Maria trouvèrent à s'embaucher dans une ferme autrichienne. Jan participa à la moisson, Maria fit la vaisselle. Un cageot servit de berceau au petit Jan. Le frère de Maria, fonctionnaire, retrouvé par l'intermédiaire du Consulat de Bosnie fit le nécessaire pour leur obtenir un visa de transit et ils purent ainsi traverser la Suisse, la France et s'installer en Angleterre, dans le Sussex. Ils finirent par se fixer à Birmingham, comme employés dans une épicerie. Le patron, veuf et sans enfants leur avait concédé un logement dans un coin de la cour. Il ne se lassait pas de voir le petit Jan faire ses premiers pas et l'appeler Grand Père.
Maria put ainsi organiser sans trop de mal la fin de sa grossesse et un jour pluvieux de Mai mille neuf cents quatre-vingt-treize naquit au fond de la cour un joli bébé de sept livres que l'on baptisa Pietr.
(Tiré de l'ouvrage hagiographique "Pietr Jaroslav,
Génie du vingt et unième siècle, par Pete Arrese,
Bibliothèque Centrale de Londres, Terre).