Manuela

Ce jour là, Manuela s'était levé du mauvais pied. Le café était mauvais, le croissant mal cuit et son estomac n'était pas content. Elle avait pourtant ses six heures de service à assurer et il n'était pas question d'y couper, aussi se dirigea-t-elle vers le sas sans rechigner outre mesure.

Dans la salle des scaphandres, elle eut vite fait d'enfiler le sien. Elle était petite, trop petite à ce que lui avait dit le contremaître. En tout cas son scaphandre, lui, était trop grand. Ce n'était pas très gênant et avait même quelques avantages.

Les scaphandres de travail étaient entièrement motorisés et ne demandaient donc pas essentiellement de la force physique, mais plutôt de la précision. En cela Manuela excellait. Elle mettait moins de temps que la plupart des hommes pour assembler un panneau en composite ou un élément de moteur.

Elle mit son casque et se trouva automatiquement connectée à l'ordinateur central. Elle demanda sa fiche journalière et vit apparaître dans un angle de son champ de vision un petit rectangle jaune indiquant "Secteur N°2 : assemblage du sas principal".

Elle leva le bras, se connecta dans la prise murale, mis en appuis ses bras et ses jambes et passa en revue la liste de contrôle. Un voyant jaune lui indiqua un problème. Elle identifia rapidement un manque de pression dans le genou de la jambe gauche. Ce problème se reproduisait régulièrement depuis trois jours et elle l'avait signalé à plusieurs reprises sans résultat. Le voyant redevint vert, le genou fonctionnait de nouveau normalement.

Manuela retira ses bras du scaphandre, fantaisie qui n'était permise justement que par sa petite taille. Elle se passa la main dans les cheveux, sur la figure, puis descendit doucement le long de son corps en frissonnant. Elle portait comme tout le monde sa combinaison standard sous le scaphandre. Elle aimait le contact très doux de la fourrure sur ses seins qu'elle avait petits. Elle pensa fugitivement à son amant resté sur Terre et fut surprise en constatant qu'elle ne pouvait plus se rappeler son visage. Elle avait eu bien d'autres aventures depuis son arrivée à Statrans. Elle remit les bras dans les bras du scaphandre, débloqua l'ensemble et se dirigea vers la sortie.

"Manuela, enfin, où étais-tu passée ?"

Sans attendre la réponse, le contremaître la poussa dans le sas, vérifia le voyant vert sur tous les scaphandres, utilisa le miroir du sas pour vérifier le sien et ferma la porte.

Dans tous les casques, un voyant rouge s'alluma:

"Prêt pour décompression."

Tous les ouvriers répondirent positivement et le contremaître actionna un levier. La porte intérieure se ferma, la porte extérieure s'ouvrit et ils se dirigèrent chacun vers son poste. Aujourd'hui Manuela était en équipe avec Bernie, une jolie rousse joviale. Elles se dirigèrent ensemble vers la zone numéro deux. Il s'agissait d'assembler le sas principal de l'Explorer, ou plus exactement la porte extérieure du sas principal.

Manuela appela dans son champ de vision le plan de montage. L'équipement des scaphandres permettait de superposer la vision électronique à la vision naturelle. La porte de l'Explorer était un élément d'équipement complexe, monté à bord de Statrans, d'environ trois mètres de diamètre pour un demi mètre d'épaisseur et un poids de cent kilos. Il était relié à l'appareil par deux charnières simples à goupilles.

Bernie rentra dans le sas grand ouvert de l'Explorer et examina les charnières. Celles-ci étaient rivetées aux parois. Elles étaient le seul élément métallique de cette partie du sas, le reste étant en composites. Ne voyant rien à reprocher à l'installation, elle leva le pouce en signe d'approbation.

Bernie connaissait Manuela depuis leur arrivée à Statrans par le même vol. Elle savait que celle-ci était ombrageuse et peu bavarde. Bien que cela ne corresponde pas trop à son propre tempérament, elle préférait se taire. Les deux femmes avaient eu une liaison tumultueuse quelques mois plus tôt et Bernie avait éprouvé avec Manuela des sensations qu'elle n'avait jamais eu avec un homme. Mais après trois semaines sans nuages Manuela l'avait quittée pour un technicien du laboratoire d'astronomie. Bernie avait mal supporté cette séparation et avait fait pas mal de scandale. Manuela avait répliqué sur le même ton et pendant une semaine la station avait compté les coups. Finalement Bernie s'était enfermée avec cinq matelots et avait baisé sans discontinuer pendant tout un week-end. On raconte qu'elle avait épuisé les matelots, mais il fut manifeste au vu de ses difficultés à s'asseoir que cela n'avait pas été sans dégâts.

Depuis, tout s'était bien passé entre elles et elles avaient même retrouvé une certaine cordialité. L'incident était bien oublié.

Un bref sifflement retentit dans le casque de Manuela. Elle se retourna et vit une araignée manoeuvrée par le contremaître. Ils appelaient ainsi les engins de manutention à six bras munis de ventouse qui permettaient le transport des pièces lourdes. Comme les scaphandres, ces engins étaient mûs par des jets de gaz comprimé.

L'engin amenait la porte du sas. Manuela prit les commandes tandis que le contremaître voguait vers d'autres tâches. Elle détachât deux ventouses de la porte pour les appuyer sur la paroi de l'Explorer, puis commença à positionner la porte. Celle-ci n'était pas parfaitement circulaire et devait être mise en place avec une très grande précision. C'était la spécialité de Manuela.

Bernie s'était placé de l'autre coté de la porte, elle s'occupait à enlever des adhésifs de protection du loquet qui auraient empêché l'ajustement. L'araignée, en quelque sorte, remplaçait la charnière et la lourde porte tournait doucement. Bientôt elle se trouva exactement en face du sas, un mètre à l'extérieur. Bernie se glissa alors dans le sas, non sans peine, son scaphandre passant à peine entre la porte et la paroi. Une fois dans le sas elle tourna un volant et le mécanisme intérieur de la charnière avança doucement vers la porte.

Bernie amena le volant en butée. La porte était à quelques centimètres de sa position finale.

"Bernie, as-tu les goupilles ?"

"Non, Manuela, ce n'est pas moi qui les ai."

"Je ne les vois pas. Normalement elles auraient dû être scotchées sur la porte. N'y a-t-il pas de conteneur à l'intérieur ? L'ordinateur central indique bien "livré" en face de la référence des goupilles."

Bernie alluma son phare de scaphandre et commença l'inspection de la porte, puis du sas.

"Je les ai. Elles étaient au fond du sas, sans doute amenées par l'équipe précédente. Je m'en occupe."

Les goupilles étaient simplement des axes d'acier munis d'une rondelle et d'un verrouillage de sécurité, un dispositif rustique mais robuste. Bernie ajusta à son scaphandre une pince et saisit une des goupilles.

"Je suis prête, tu peux y aller."

Manuela, par l'intermédiaire de l'araignée, rapprocha imperceptiblement la porte de son articulation jusqu'à ce que les deux alésages soient parfaitement alignés.

"Go !"

Bernie plaça la première goupille, puis la deuxième.

"Bon pour les goupilles !"

Le plus dur était fait. Il y avait près de deux heures que les deux jeunes femmes avaient revêtu leur scaphandre et Bernie était en nage.

"Je propose cinq minutes d'arrêt !"

Manuela eut un mouvement d'agacement puis accepta. Elle passa dans le sas et tandis que Bernie soufflait elle inspecta le travail. Il restait à relier à la porte les vérins d'ouverture. Manuela se dirigea vers les commandes, bousculant légèrement Bernie qui ne se mettait pas de coté assez vite à son grès et fit sortir les vérins.

"Bernie, je te prie, va prendre les commandes de l'araignée."

"Entendu."

Bernie sortit du sas et s'approcha de l'araignée. A ce moment, l'araignée explosa. On vit plus tard qu'une des bouteilles de gaz de propulsion était mal fixée et qu'elle s'était alors arrachée de son socle, libérant son contenu.

Bernie reçut la bouteille de gaz dans la poitrine. Elle eut la cage thoracique broyée et mourut étouffée par son sang dans les minutes qui suivirent. C'est en voyant tourbillonner son scaphandre qu'un de ses camarades comprit l'accident et donna l'alerte.

Le contrecoup de l'explosion avait donné une impulsion à la porte qui vint s'encastrer dans la paroi de l'Explorer. Guidée par sa charnière, elle se ferma presque normalement, le choc étant amorti par le joint d'étanchéité. Quand on réussit à rouvrir la porte grâce aux commandes extérieures, on trouva Manuela évanouie. Sa main avait été prise entre la porte et son encadrement, seule la présence des joints souples avait empêché la déchirure du scaphandre, mais Manuela mit plusieurs semaines à récupérer l'usage de ses doigts.

L'enquête ne donna rien. Le contremaître qui avait amené la porte n'avait rien remarqué, pas plus que le responsable des contrôles de l'araignée qui fut cependant mit aux arrêts. Il fut libéré quand il devint évident que les voyants de contrôle indiquaient bien une fermeture normale de la bouteille. L'accident demeura inexpliqué et le dispositif de fermeture des bouteilles fut modifié pour rendre impossible à l'avenir ce type d'accidents.

Jamais Manuela ne fut soupçonnée, mais deux ans plus tard, sur Terre, on la retrouva pendue. Son amant n'avait pas attendu son retour et elle n'avait pas trouvé de liaison permanente à Statrans. Ses parents étaient morts pendant son engagement et elle n'avait pas retrouvé de travail. Elle laissait un mot expliquant comment elle avait neutralisé le voyant de l'araignée et dévissé la bouteille de façon à ce qu'elle saute dès que l'on toucherait aux commandes. Elle avait même prévu son propre accident qui devait la disculper.

Ainsi eut lieu le premier meurtre de Statrans, par jalousie, et ainsi fut puni par sa propre conscience le premier criminel.