"Joë, il est temps de te lever ! J'entendrais ça tous les jours, jusqu'à la fin de ma vie. Qu'est-ce qui m'a prit de me faire cuisinier ! Le matin, qui est le premier levé, le cuisinier !"
"Joë, tu es de mauvaise foi, je me suis levé avant toi, puisque c'est moi qui te réveille !"
"Jack, mon ami, ne te fâche pas, tu sais que je suis rarement de bonne humeur si tôt le matin."
"Ce qui me dégoûte le plus ici, c'est qu'il n'y a pas de matin. Chez moi, dans l'Arkansas, quand je me levais, j'allais me passer la tête sous l'eau dans la cour, le soleil était en train de se lever, il faisait bon... Ici l'instinct ne sert plus à rien, si tu n'as pas un réveil, rien à faire. Je ne sais même pas quelle heure il est dans mon Arkansas !"
"Ne soit pas de trop mauvaise foi toi non plus, le lever de soleil derrière Saturne est un spectacle grandiose, même s'il faut consulter l'ordinateur pour savoir quand le regarder. Trêve de bavardages, au boulot."
"Dis moi, Joë, tu ne m'as jamais dit comment tu t'es retrouvé ici."
"Il n'y a pas de quoi être fier ! J'ai toujours été un très bon technicien de laboratoire, et il ne s'agissait pas d'un laboratoire de tapissier, tu peux me croire ! La cuisine était seulement un hobby, rien de plus, mais il est vrai que ma mère était assez fière de me confier les queues de casseroles quand elle recevait des invités.
Le malheur a voulu que je croise un jour la route d'une petite voisine et que j'en tombe éperdument amoureux. J'avais vingt ans, mais la gamine n'en avait que dix. Et pourtant elle était formée, avec des seins magnifiques, un derrière de reine... Bref ce qui devait arriver arriva, et je me vante de l'avoir fait crier de plaisir, mais elle tomba enceinte... Je sais que c'est idiot, à notre époque, mais je n'avais tout simplement pas pensé qu'à son âge elle n'était pas encore protégée.
Son père était membre du Renouveau Messianique, alors pas question d'avortement, ils m'ont mis le marché en main : "Tu l'épouses ou je te tire un coup de fusil à travers la gueule !" Tu me vois, épouser une mioche de dix ans ! Heureusement un de mes amis qui devait partir pour Point Médian s'est cassé la jambe et m'a demandé de le remplacer. Les gens de la compagnie n'étaient pas chauds, pense donc que je n'avais pas subi tous les tests.
Mais comme je travaillais déjà pour eux, j'avais les accréditations nécessaires, ils n'avaient pas le temps de chercher qu'un d'autre, bref me voilà embauché pour Point Médian. Arrivé sur place ils m'ont mis sur le gril et c'est alors que je leur ai dit que j'étais doué en cuisine. Du coup ils m'ont proposé la place de cuisinier à Statrans. Beau piège, car si je suis hors de portée des coups de fusil, la cuisine que je fais ici est bien différente de ce que j'espérais !"
"Ben mon vieux, pour un chaud lapin, tu es bien tombé, ici !"
"Et toi, comment es-tu arrivé ici ?"
"Tout simplement en suivant la voie normale des écoles de cuisine, ma spécialité à mois c'est le Paris Brest. Sais-tu seulement ce que c'est ?
"Mon ordinateur favori me dit que c'est une "Pâtisserie en pâte à choux, en forme de couronne, saupoudrée d'amandes et fourrée de crème pralinée", mais tu ne nous en as pas encore fait !"
"Ecoute, il n'y a que quinze jours que nous sommes arrivés et comme ces vaches ne nous ont même pas permis de rencontrer nos prédécesseurs, j'ai mis, comme toi, un bon moment à m'y retrouver."
"Bien, toi le pâtissier, prépare donc les croissants, moi je m'occupe des boissons. Voyons le menu... Café, café crème, chocolat, rien de bien original. J'ai préparé hier quatre kilos de concentré de lait de synthèse, du vrai lait de vache. Rends-toi compte que le dernier programme de synthèse arrivé avec nous permet même de choisir la race de vache et la région d'élevage ! Quand je pense que la plupart de ces races de vaches ne se trouvent que dans des réserves ! J'ai choisi vaches normandes, pâturages de Normandie. Veux-tu goûter ?"
"Quand tu auras du café crème de prêt, je suis partant. Mes croissants sont au four. J'ai préparé la pâte hier et elle a levé pendant la nuit. J'ai choisi de la farine pur froment du Middle West, mais la recette vient de Paris, tu m'en diras des nouvelles dans cinq minutes."
"Ces produits de synthèse sont excellents, mais du coup je retrouve certaines difficultés qu'ont dû rencontrer nos ancêtres. Figure-toi qu'hier j'ai dû recycler un kilo de concentrée de lait qui avait tourné. Finalement je prépare le lait écrémé et la crème séparément et je garde la crème au frigo. J'ai passé plus de cinq heures pour convaincre l'ordinateur d'accepter ma préparation ! Du coup, regarde la mousse sur le café, un vrai Cappuccino !"
"Il est vraiment délicieux. Tiens, voilà les premiers clients qui arrivent; Qui veut des oeufs sur le plat ? Tout le monde ? Vous êtes... 1, 2, 7, 8, c'est ça ? Vous n'attendez personne d'autre ? Ca marche !"
"Voilà, café chocolat, tout est prêt, servez-vous, croissants à discrétion."
"Joë !"
"Voilà, Sam, que puis-je pour toi ?"
"Ton café est fameux, serait-il possible d'en avoir en tube pour les sorties ?"
"Là, tu me poses une colle. Je ne sais pas si je pourrais conserver le goût sous forme de gel. Je te promets d'essayer, en tout cas."
"Merci, tiens-moi au courant."
"Jack, fais attention, le Patron."
"Salut, tout le monde ! Il y a longtemps que je n'ai vu autant de monde à la cantine pour le petit déjeuner ! J'ai voulu me rendre compte par moi-même. C'est vrai, Jack, que je n'avais pas mangé de croissant pareil depuis mon enfance !"
"Merci, Patron... Heu... Commandant, la recette est habituelle, mais nous avons réussi à synthétiser des produits de bien meilleure qualité qu'avec l'ancien programme."
"Justement, on m'a signalé que l'ordinateur avait tourné beaucoup pour la cuisine, depuis votre arrivée, et je me demandais s'il y avait un problème. Je vois qu'il n'en est rien !"
"On ne m'a pas dit qu'il y avait un quota, Commandant !"
"Mais il n'y en a pas, Joë, tout va bien, mais vos prédécesseurs se contentaient des programmes standard. On ne peut pas dire que la bouffe était mauvaise, mais personne ne se plaindra du changement !"
"Vous savez, Commandant, ce nouveau programme est un plaisir à utiliser. Ah... Voulez-vous vous prêter à une expérience ?"
"Une expérience ! Culinaire ! Vous me faites peur ! Et pourquoi moi ?"
"Vous seul pouvez le faire, Commandant, il me faut un mot de passe niveau deux !"
"Un mot de passe niveau deux ! Diable ! Accordé !"
"Veuillez taper votre mot de passe sur ce clavier, s'il vous plaît. Bien. Un instant. Voilà. Goûtez-moi ce verre."
"Mum... Diantre... Que diable, cuistot, vous allez me faire renvoyer de la Compagnie..."
"Oh, Commandant ! Pour un peu de sirop !"
"Voilà un sirop que je recommanderai bien au médecin du bord s'il n'était pas strictement interdit d'en avoir à bord !"
"D'où la nécessité du mot de passe !"
"Hum... Tenez, vous, goûtez-moi ce sirop et faîtes passer à votre voisin, vous n'en reverrez pas de si tôt !"
"Merci, Commandant... Mais c'est du... Joë, tu sais que je suis un spécialiste en la matière ! Année Mille Neuf cents Quatre-vingt-dix neuf, et ça vient droit du pays écossait, on en jurerait ! Tiens, fait suivre."
"Chacun son tour, les gars, ne vous bousculez pas, il y en aura pour tout le monde ! Voilà ! C'est fini ! Tout le monde en a eu ? Tant pis pour les absents, ils ont toujours tort. Merci de votre compréhension, Commandant."
"Quelle compréhension ? Pour du sirop contre la toux ? Mais maintenant, promettez-moi de laisser ça au médecin."
"Promis, Commandant."
"Jack, maintenant qu'il est sortit, je peux te dire que nous avons un commandant en or !"
"Je crois que nous sommes nombreux ici qui sont prêts à nous faire tuer pour lui !"
"Allons, c'est pas tout, il va être bientôt neuf heures, il est temps de penser au dîner. As-tu une idée ?"
"Le menu prévoit steak frittes, rien de bien terrible. Il y a cent dix repas prévus - presque tout le personnel est de service, ce midi. Que me propose-tu ?"
"Je ne sais pas trop comment faire, toutes ces cuissons en récipient hermétique sont diététiques, économiques, pas trop mauvaises, mais c'est toujours un peu bouilli, de plus la cuisson au micro-ondes donne un résultat homogène, la viande a la même allure en surface et au milieu. Quand je me souviens des gros steaks bien grillés dessus et rouges au milieu de mon enfance, la salive me monte à la bouche."
"Ecoute, j'ai une idée. Le Commandant s'est inscrit pour une table de cinq personnes. Faisons-lui un menu spécial, il nous donnera peut-être le feu vert pour modifier les installations."
"Mais comment faire ?"
"Ne t'inquiètes pas, ma dernière copine travaille au labo de chimie et là, ils ont le matériel nécessaire."
"????"
"Laisse-moi faire."
"D'accord, tu as carte blanche pour t'occuper du Commandant. De mon côté, je m'occupe des autres. Ils vont faire la gueule, mais c'est pour la bonne cause."
"Bon alors, au clavier. Hydrate de Carbone... Ah, merde, ça c'est le sucre... Voyons, protéines : acides aminés reliés par des liaisons Peptiques... Voilà ce qu'il me faut. Réponse 3... Bien... Et c'est parti. Deux heures ! Il lui faut deux heures à cette bécane merdique pour me synthétiser un kilo de tournedos ! Quelle heure est-il ? Ca ira. Maintenant, je vais voir Nelly. Joë, je te laisse un moment."
"Laisse, laisse, je m'occupe de tout."
"Nelly chérie, peux-tu m'accorder un instant ?"
"Pour toi, mon loup, tout ce que tu veux. Tant qu'un de ces satanés voyants ne vire pas au rouge je n'ai rien à faire... Viens là..."
"Arrête ! Tu m'excites ! Tu ne veux quand-même pas faire ça ici ! Si ? Après tout pourquoi pas ? Mum... Argh... Oui..."
"Oh oui, encore, doucement... Qu'elle est longue... Non, pas par-derrière... Oui, OUI... Ahhhhhh c'était bon ! Court, mais bon. Ah, chéri, que ferais-je sans toi !"
"Ca, ma chatte, depuis deux ans que tu es ici, je ne crois pas que tu m'as attendu tout ce temps !"
"Méchant ! Après ce que je viens de te donner, tu me chines encore !"
"Ne te fâche pas, ma louloute, ca n'en vaut pas la peine. Montre-moi plutôt ce dont tu m'as parlé hier."
"Oh vous, les hommes, on ne peut jamais vous parler de romantisme, vous voulez toujours profiter de nous... Tiens, regarde dans la pièce à côté, c'est le matériel qui a servi à la précédente expérience. Nous n'en avons pas besoin pour le moment. Mais... Pas question que tu l'emmènes, il faudra t'en servir sur place !"
"Pas de problème, ma louloute. Je reviens dans deux heures. Mais attention, là je serais pressé !"
"Ah non, alors, et moi ! Viens encore me faire un petit câlin !"
"Décidément, tu ne penses qu'à ça ! Désolée, ma louloute, mais il faut que je prépare le repas du Commandant, pas question de le louper, celui-là."
"Mon vieux Jack, tu as été bien long ! Mais je vois à ta mine que tu n'as pas perdu ton temps. Toujours autant de tempérament, la petite Nelly ?"
"Rigole ! Tu aimerais bien être à ma place !"
"Pas nécessaire, ma copine n'est pas mal non plus. Et pour le Beaf ?"
"Parfait, c'est parfait !"
....
"Jack !"
"Capitaine !"
"Quel tour venez-vous encore de me jouer ? D'où sortez-vous un châteaubriant pareil et des frittes aussi peu diététiques ? Seriez-vous sorcier ? Surtout que je vois bien que j'ai eu droit à un traitement de faveur !"
"Justement, Commandant, Joë et moi, on avait une demande à vous formuler."
"C'était donc ça, vous voulez une faveur, j'aurais du m'en douter ! Dites toujours."
"Vous vous méprenez, Commandant ! C'est bien une faveur, mais pas pour nous ! Joë et moi nous sommes de vrais gastronomes, sauf votre respect, et ce n'est pas drôle de faire tous les jours la nourriture standard. On a étudié la question et on pense être en mesure de faire chaque semaine un extra. Ca ne coûtera presque rien et au moins chacun pourra se régaler."
"Et que vous faut-il pour cela ?"
"Le problème, Commandant, c'est que tous nos moyens de cuisson sont hermétiques, la viande est bouillie, les frittes sont bouillies..."
"Vous ne voulez quand même pas revenir au feu de bois ! Le système de recyclage de l'air n'y résistera pas - d'ailleurs nous n'avons pas de bois !"
"Non, Commandant, rien de si compliqué. Nous avons remarqué au labo de chimie des fours électriques à sole équipés d'une circulation d'air en circuit fermé avec recyclage pour tous produits chimiques. Ces fours sont trop petits pour une cuisine - nous avons juste pu faire cuire vos biftecks et vos frittes, mais en sacrifiant l'autoclave numéro deux de la cuisine qui ne sert à rien, nous avons la place. J'ai consulté les meccanos, ils sont prêts à faire l'installation avec du matériel de récupération et sur leurs heures de repos."
"C'est une vraie conspiration !"
"De mon côté, j'ai réussi à synthétiser un vrai tournedos et de l'huile pour la friture. J'ai même rajouté à la viande le goût du charbon de bois ! Mais je ne peux rien sans un four !"
"Jack, vous avez gagné, vous aurez votre four ! Mais je vais faire mieux, je vais enregistrer votre recette au livre des brevets et veiller à ce que vous touchiez des droits pour vos recettes ! Jack, vous êtes un génie !"
"Mon Commandant, n'oubliez pas Joë !"
"Je n'oublie pas. Il sera inscrit comme co-inventeur. De plus, je vous confie la mission de préparer un livre de recettes pour Station Spatiale dont je vous promets qu'il deviendra un classique !"
"Merci, Commandant !"