Jean-Pierre
Jean-Pierre se trouva soudain face à une porte étanche, tout comme dans un vieux sous-marin des films de guerre : rectangulaire aux angles arrondis, bordée par un joint d'étanchéité de caoutchouc noir, l'aspect visiblement blindé et les verrous apparents, la couleur grise. Par contre, tout était très propre, sans aucune trace d'humidité. Il remarqua quand même, avec amusement, une petite toile d'araignée accrochée à un des verrous.
Au lieu d'un volant, pour commander l'ouverture, il y avait deux leviers symétriques formant un angle de quatre-vingt-dix degrés. Les poignées étaient soigneusement rembourrées. Jean-Pierre y plaça les mains et serra. Il ressentit une petite douleur - il s'était coupé, la veille, en faisant glisser dans sa main les feuilles de papier d'un rapport. Il fit pivoter les leviers l'un vers l'autre en pensant : "C'est sûr, tourner un volant en apesanteur, ce ne serait pas facile".
Il se faisait cette réflexion chaque fois qu'il passait la porte, en vieux cinéphile incorrigible. Il avait revu cent fois "Torpilles sous l'Atlantique" quand il était étudiant. Il se surprenait parfois à écouter le silence dans l'espoir d'entendre un bruit d'hélice...
La porte ouverte, il se laissa flotter dans la pièce sans refermer derrière lui. Aujourd'hui les problèmes de sécurité n'étaient pas critiques. Son élan le porta au centre de la pièce. Centre était bien le mot juste dans un lieu parfaitement sphérique à l'exception d'un plancher en caillebotis au-dessus de lui. Sans effort il tourna sur lui-même et approcha les pieds du plancher. Il saisit des poignées qui sortaient de la paroi et pu ainsi se mettre "debout".
La demi-sphère qui le surplombait était blanc mat ; il pouvait y obtenir à volonté une projection du ciel environnant. Pour l'instant rien n'apparaissait, La pièce étant baignée d'une lumière crème issue d'un éclairage indirect et invisible. La partie inférieure de la sphère était couleur vert d'eau et le plancher gris clair. L'ensemble dégageait une impression de douceur un peu irréelle. Une musique à peine perceptible s'était mise en route à l'entrée de Jean-Pierre. On entendait les petites clochettes de la "balade en traîneau" de Mozart.
Jean-Pierre fixa le hublot en face de lui et un instant son regard devint vague... Il se revit, enfant, sur les genoux de sa mère écoutant un sucre musical égrener cette petite musique. Comment l'enfant qu'il était alors aurait-il pu deviner le sort qui attendait l'homme d'aujourd'hui ?
Cette absence ne dura qu'un instant. Jean-Pierre n'était pas du genre nostalgique, mais il décida qu'à son prochain moment de repos, il appellerait sa mère à la visio. La pauvre vieille dame adorait son fils et n'avait plus que lui depuis la mort de son père. Elle attendait ses rares visites et ses appels visio comme ses seuls plaisirs.
Il commença méthodiquement à se déshabiller. Ce fut facile, il ne portait qu'une combinaison bleu clair sans rien dessous. Sur la poche poitrine, un écusson un peu rétro montrait un soleil entouré par cinq planètes en orbite. Une devise entourait le dessin, en rouge : Mens agitat molem - l'esprit meut la masse, fine allusion aux trésors d'intelligence qui avaient permis l'aventure du Voyageur. Il glissa sa combinaison dans le filet situé à coté de lui et destiné à cet usage, puis il ouvrit le sarcophage.
Comme il l'avait déjà fait pour la porte, Jean-Pierre rapprocha les deux poignées auxquelles il se tenait. Un léger sifflement d'air se fit entendre et une ligne foncée apparut dans le mur, dessinant la silhouette d'un humain gigantesque.
Avec son mètre quatre-vingt-quinze, il n'était pas petit, mais la porte qui s'ouvrait faisait bien deux mètres cinquante de hauteur sur un mètre cinquante de large. Elle se déplaça lentement vers Jean-Pierre, le repoussant progressivement. Puis elle pivota. Il fit le tour de la porte en flottant et se tourna dos au sarcophage. Il saisit alors deux nouvelles poignées situées à sa portée et en prenant appui sur elles s'inséra dans ce qui ressemblait maintenant plus à un cocon qu'à une tombe égyptienne.
L'intérieur du sarcophage était formé d'une espèce de velours visiblement très doux, gris clair mêlé de bleu et de vert, formant une cavité qui moulait très exactement le corps de Jean-Pierre. L'intérieur de la porte, devant lui, était blanc crème, légèrement chiné de gris, invitant au repos. Il fit jouer ses muscles, déplaça ses bras et ses jambes pour trouver la position la plus confortable. Il se passa la main dans les cheveux pour qu'ils ne soient pas rebroussés par le velours. Ses bras vinrent alors se poser sur des accoudoirs qui, juste à la bonne place sous ses doigts, portaient un clavier. Il remarqua à cette occasion que ses ongles étaient un peu longs et sourit - cet appareil si perfectionné n'était pas capable de couper des ongles sans couper aussi les doigts. Dix ans de recherche n'avaient pas résolu ce problème, tout au plus avait-on pu ralentir la pousse des ongles, qu'il suffisait de couper tous les trois mois.
Sans que Jean-Pierre ait rien fait pour cela, le cocon se mit à onduler au contact de sa peau. La cavité de velours se referma légèrement sur lui, recouvrant presque complètement ses bras et ses jambes. Il sentit sous la douceur du tissu un liquide chaud circuler. La phase A était commencée, elle devait durer quinze minutes.
Les bras et les jambes de Jean-Pierre n'étaient maintenant plus visibles. Le massage systématique avait commencé. Derrière la peau de velours une sombre volonté était à l'œuvre. Des pressions s'exerçaient sur Jean-Pierre, se déplaçaient le long de ses bras et de ses jambes. C'était tantôt chaud, tantôt froid, mais, incontestablement agréable.
Pendant la phase A, phase de mise en condition (comme l'appelait le manuel), Jean-Pierre n'avait rien à faire. Il n'avait d'ailleurs rien à faire là aujourd'hui car tous les essais étaient terminés depuis hier ; mais le grand départ n'était pas prévu avant deux semaines et Jean-Pierre était persuadé qu'un bon entraînement n'est jamais terminé. Il éprouvait également un plaisir certain à se laisser masser par le cocon.
Il ferma les yeux et se laissa entraîner de nouveau dans ses souvenirs. Il savait que des milliers d'hommes auraient voulu être à sa place et il ne parvenait encore pas à comprendre comment il pouvait y être, lui. Ce n'était pourtant pas un rêve. Un Maxi de Mathématiques Spatiales obtenu à vingt ans - un record, à ce qu'on lui avait dit - et un principia de médecine astronautique arraché de haute lutte deux ans plus tard avaient fait de lui une célébrité mondiale. Il avait également une place honorable dans l'équipe d'athlétisme de son université. Il était même titulaire d'un titre de champion inter universitaire de cent mètres haies.
La photo du célèbre astronaute français Louis-Jean Durand était accrochée au-dessus de son lit depuis ce jour où Jean-Pierre - alors écolier - avait pu lui parler. La mort tragique de Louis-Jean lors de l'exploration de Mars avait ajouté un crêpe noir au tableau et l'auréole du héros au modèle. Jamais le jeune Jean-Pierre ne devait renoncer à sa vocation d'astronaute. Sa conviction était si forte, d'ailleurs, que jamais sa mère n'avait essayé de l'en dissuader. Son père, mort trop tôt, n'avait jamais beaucoup compté pour lui. Heureusement il avait reporté son besoin d'autorité paternelle sur son oncle. Le frère de sa mère était marin, Capitaine de Super Tanker. A cette époque, le moteur à fusion totale n'était qu'expérimental et le pétrole était donc encore pour quelques années l'énergie du présent.
L'automatisation avait beaucoup transformé le mode de vie des marins. L'oncle Fred n'était accompagné que de trois hommes d'équipage, tous en famille. Il y avait donc une dizaine de personnes à bord, un peu comme sur une grande péniche, femmes et enfants compris. Il y avait même une école, une maman faisant office d'institutrice. Les cabines étaient de petits appartements et le bateau était si stable que, en dehors des jours de tempête, il était difficile de se croire en mer.
La manœuvre était réduite à sa plus simple expression, grâce aux ordinateurs. Néanmoins, par mauvais temps, les décisions majeures étaient prises par les hommes. Pendant toute la jeunesse de Jean-Pierre, après la mort de son père, son oncle s'était arrangé pour prendre ses congés pendant les vacances scolaires et s'était occupé du jeune garçon pour en faire un homme. Il avait visité avec lui tout le pays, à pieds puis à bicyclette. C'était également son oncle qui lui avait appris à conduire une voiture, sa mère étant accaparée par la gestion de sa petite épicerie.
La première croisière que fit Jean-Pierre fut à bord du pétrolier de son oncle. Il gagna ainsi son premier argent car il avait embarqué comme matelot et non pas comme invité. Il mit un point d'honneur à se comporter comme un matelot modèle, mais fut assez désagréablement surpris de constater que son oncle ne se comportait pas avec lui comme il le faisait à terre. La charge et la responsabilité de capitaine d'un grand navire entraînent un nécessaire isolement de celui-ci. Le jeune garçon subît ainsi une profonde transformation pendant les trois mois de la traversée, et celui qui débarqua était plus mûr, plus fort, plus solitaire aussi.
Un léger carillon annonça la fin de la phase A et sortit Jean-Pierre de sa rêverie. La phase B (quelle imagination avaient les auteurs du manuel, pensa-t-il) était la phase de "symbiosation". Elle n'était pas particulièrement agréable et nécessitait la participation du sujet. Il allait passer près de trois ans dans son cocon, par tranches d'un mois. Il fallait donc pourvoir aux fonctions essentielles.
Le cocon se referma sur les fesses de Jean-Pierre. Un petit bassin en caoutchouc vint s'appliquer autour de son anus. Un jet de liquide chaud commença à le laver et un jet d'air chaud le sécha. Un léger parfum de désinfectant parvint à ses narines. Un voyant vert "prêt à fonctionner" clignota quelques secondes. Une aiguille s'enfonça dans son bras. Elle était si fine qu'il ne l'aurait pas sentie s'il ne l'avait pas attendue. Elle lui préleva un peu de sang pour analyse. Quelques secondes plus tard, au vu des résultats, elle lui injecta un mélange de vitamines, de fortifiants et de médicaments puis se retira.
Au bout de quelques instants il fut pris d'une érection formidable. Son sexe se dressa vigoureusement. C'était visiblement l'effet recherché par la piqûre car le cocon se referma autour de son sexe érigé. Quelques ondulations plus tard, il éjaculait avec une jouissance brève mais très forte. On lui avait expliqué pendant la période d'instruction que la frustration sexuelle était la cause principale des erreurs de jugement. Comme il devait faire seul ce voyage, le programme avait prévu de le "soulager" périodiquement.
Cette épreuve l'avait d'abord révolté, puis il s'y était accoutumé. Il avait d'ailleurs remarqué que cela ne nuisait en rien à sa vigueur sexuelle, bien au contraire. En effet si son voyage devait être solitaire, ses congés au sol n'avaient aucune raison de l'être. Comme il ne voulait pas s'attacher, il changeait de partenaire fréquemment, sa célébrité le mettant à l'abri du manque.
Sachant de surcroît qu'il serait seul pour le voyage, peu de femmes lui résistaient. Presque toutes avaient été surprises par la taille de ses "avantages", surtout depuis le début de son entraînement. Certes les médecins n'avaient pas prévu cet effet secondaire, dont personne au demeurant ne se plaignait.
Il n'y avait guère qu'une demi-heure que le processus de symbiosation avait commencé et il était maintenant presque entièrement engoncé dans le cocon. La première fois qu'il avait vu le cocon à l'œuvre - il venait à peine d'être choisi pour participer au projet et ne savait pas encore qu'il serait choisi pour le voyage - il avait eu un haut-le-cœur devant cette opération de "digestion" d'un homme par une machine. Il s'y était maintenant habitué, après l'avoir subie plus de cent fois.
Les médecins lui avaient dit que ce processus était indispensable à la survie du voyageur. Les auteurs de "science-fiction" du siècle précédent s'étaient complus à imaginer des astronautes circulant librement à l'intérieur des astronefs. Mais depuis la mise au point du moteur à fusion totale, l'énergie ne manquant plus, il avait fallu supporter des voyages sous accélération constante de plusieurs g pendant des semaines, qui mettaient Mars à un mois de la Terre au lieu d'un an, mais auraient tué l'homme le plus entraîné sans la mise au point du cocon.
Un masque vint se placer délicatement sur la figure de Jean-Pierre - la phase C venait de commencer. Le cocon couvrait maintenant son corps complètement. La porte s'était refermée automatiquement et il ne voyait plus l'extérieur que par le petit hublot situé devant ses yeux. La partie avant avait une structure particulière. Les nécessités de la respiration étaient prises en compte et le cocon se comportait comme un poumon artificiel avec respiration assistée - un peu comme les véhicules de l'ancien temps avaient une direction assistée sans laquelle ils auraient été impossibles à conduire, ici le cocon aidait Jean-Pierre à respirer.
Jean-Pierre respirait même plus librement. Il ferma les yeux alors que de nombreuses électrodes liées au casque venaient s'appliquer sur son front. Il y eut dans sa tête comme un grésillement et sa vision revint sans qu'il ait à ouvrir les yeux. Il avait maintenant des centaines d'yeux à sa disposition.
Il pouvait en commander trois paires à la fois. Il voyait l'intérieur de la "salle de la momie" - comme l'appelaient tous les membres du projet -, mais aussi l'espace extérieur à l'avant du vaisseau. Dans un coin de son œil (du moins était-ce ainsi qu'il le ressentait) se trouvait "l'écran d'urgence" sur lequel pouvaient venir s'afficher les messages importants.
Il "ferma" ses yeux par un simple effort de volonté et régla sa vision sur un vert d'eau uniforme qu'il avait longuement testé comme lui procurant le repos maximum. Les quinze minutes suivantes furent consacrées aux tests manuels. Il laissait ses doigts courir sur les claviers et à la résistance des touches, à leur chaleur, aux vibrations qu'elles transmettaient, il savait que ses ordres étaient reçus et exécutés. Il avait fait ces essais chaque jour ou presque depuis dix ans et il y avait maintenant bien trois ans que la mise au point était parfaite, mais il avait toujours peur d'oublier un détail essentiel.
Quand on s'engage pour un voyage sans retour il est normal de prendre ses précautions. Il savait qu'il ne reviendrait sans doute jamais et que, s'il revenait, il ne retrouverait pas le monde qu'il avait quitté, aussi voulait-il un "chez-soi" impeccable. Les commentateurs s'étaient étonnés de ce détachement devant ce qui apparaissait à beaucoup comme un suicide. Il répondait simplement qu'il fallait bien que quelqu'un prenne le risque, qui était au demeurant minime, et qu'après tout Magellan en son temps en avait pris bien plus que lui.
Une petite musique s'éleva soudain, sortant de nulle part, d'abord imperceptible puis à peine plus forte. En même temps, venant de l'infini, un objet apparut dans son champ de vision. C'était une pancarte sur laquelle était inscrit : "Essai d'effort niveau trois ?"
Au même moment, sous ses mains et sous ses pieds se fit sentir une résistance. Lui qui était membre du club des "Amoureux de la Petite Reine" avait trouvé superbe que le test d'effort ressemble autant à l'usage d'une bicyclette - usage pourtant tombé en désuétude avant sa naissance.
Il agrippa donc un guidon fictif, apparu à la place de ses claviers, et se mit à pousser sur des pédales tout aussi fictives. Dans la situation d'apesanteur et au sein du cocon, cette situation était pour le moins curieuse. Il était pourtant indispensable de maintenir son tonus musculaire et ce cocon transformable était l'aboutissement de près d'un siècle de stratégie spatiale.
Le cocon lui opposait une résistance qui allait régulièrement en augmentant. Devant ses yeux était apparue l'image d'une route de campagne vallonnée se dirigeant vers des montagnes proches. Au-dessous de cette image, plusieurs cadrans lui indiquaient sa vitesse théorique, sa tension artérielle, sa cadence respiratoire et son rythme cardiaque. Toutes les aiguilles montaient doucement vers la zone rouge.
Il avait de plus en plus chaud. Son cocon absorbait sans problème sa transpiration, ajustait le taux d'oxygène dans l'air respiré et assurait son refroidissement. Les cadrans s'effacèrent, une légère musique retentit, la résistance se fit légère et il arrêta progressivement ses mouvements. Un message indiquait : Test d'effort - niveau 85, Il avait donc atteint 85% de son record personnel, un très bon chiffre.
Le cocon retrouva sa configuration initiale. Du casque, un tuyau vint dans sa bouche et s'enfonça doucement jusqu'à son estomac. Le tuyau se mit à suinter de l'eau sur toute sa longueur, apaisant sa soif. Le moment venu, la nourriture prendrait le même chemin. Il n'était pas question de gastronomie en apesanteur. Pourtant il était prévu de lui fournir de temps en temps des chewing-gums pour maintenir sa capacité masticatoire. Les aliments liquides ou pâteux avaient d'ailleurs un goût très agréable et varié selon les repas. Ils avaient même une odeur apaisante et étaient soigneusement dosés, y compris en fibres. Tous les besoins physiologiques étaient pris en compte.
Un panneau lui annonça : Phase D - Check-list. Il se mit alors à inspecter tous les recoins de son vaisseau à l'aide de ses yeux électroniques.
Le Voyageur n'était pas grand. Sa forme sphérique ne dépassait pas cent mètres de diamètre dont la salle de la momie occupait le centre, comme un germe dans un œuf. Le reste était occupé à parts à peu près égales par le moteur et les mécanismes de survie, disposés en couches concentriques, la meilleure comparaison étant là celle d'un oignon. Œuf ou oignon, le Voyageur était un bel objet. La décoration de la coque avait donné lieu à presque autant d'études que le reste. La mise au point du navire devant durer de nombreuses années, les responsables avaient décidé qu'il n'était pas possible de montrer à la visio une coque grise, ni même un damier noir et blanc. Or les besoins de l'équilibre thermique imposaient que la coque du Voyageur ait globalement un gris moyen à 12% de réflectance.
Des artistes du monde entier s'étaient mis sur les rangs. Le résultat était tout à fait extraordinaire. Le Voyageur avait été recouvert d'un enduit épais de quelques microns et supportant parfaitement le vide de l'espace. Cet enduit n'était pas de couleur uniforme, ni constante. Les couleurs et les dessins variaient doucement au gré d'on ne sait quelle volonté. Toutes les couleurs étaient douces et pastel, des roses, des bleus, des verts. En réalité les transformations formaient un cycle de périodicité variable. Le dessin original était une mappemonde faisant du Voyageur une Terre bis, et ce dessin original se reconstituait deux ou trois fois par mois. Le reste du temps, les continents dérivaient, se modifiaient, changeaient de couleur... L'artiste affirmait avoir voulu symboliser l'évolution de la Terre depuis sa création jusqu'à sa fin apocalyptique lors de la transformation du Soleil en nova. Ce qui était sûr, c'est qu'une chaîne de la visio transmettait en permanence l'image de Voyageur et que beaucoup de récepteurs utilisaient cette image pour remplacer l'écran noir quand ils étaient inutilisés.
Jean-Pierre fit surgir dans la salle de la momie les équipements standard. Au cours du vol, il passerait environ deux jours par mois dans cette salle, en dehors du cocon. Il avait été prouvé qu'un séjour continu de trois mois dans le cocon entraînait une accoutumance irréversible et une régression psychologique inacceptable. Il était également nécessaire de réaccoutumer les sens humains à leur fonction pour éviter une atrophie, et c'était une occasion rêvée pour se couper les ongles ou les cheveux.
L'équipement standard de la partie habitable du vaisseau - en dehors du cocon, bien sûr - était surtout constitué d'une salle de commande, avec un pupitre de contrôle, d'une salle de musculation prévue pour l'apesanteur et d'une petite cuisine. Les toilettes et la salle de bain étaient aussi prévues. Ceci ressemblait à une cabine de navette antédiluvienne et Jean-Pierre attendait avec impatience le retour au cocon, chaque fois qu'il en sortait. Le "vol" le plus long qu'il avait accompli en simulation avait été de 13 mois. Les six derniers mois n'avaient montré aucune modification de son comportement et de sa physiologie et l'expérience avait donc été considérée comme concluante.
Jean-Pierre fit disparaître les équipements inutiles, ferma toutes les portes, activa les moteurs et vérifia la liaison avec la base de contrôle. Cinq cents techniciens du centre étaient en ce moment en train de le surveiller. Tous les contrôles étaient au vert. A ce moment, qui correspondait à la fin de la phase D, la symbiose étant complètement acquise, Jean-Pierre avait l'impression de flotter dans l'espace sans scaphandre.
"Prêt pour la configuration hyperbare ?" Jean-Pierre effleura les touches qui correspondaient à une réponse positive. Dans le cocon, l'air fut remplacé par un liquide sans qu'il en eut conscience. Pendant qu'il continuait à observer l'espace, un petit cadran dans le coin de son œil lui montra que la pression venait d'atteindre cent atmosphères. Il se sentit bien, prêt pour le départ. Il était entré dans le vaisseau moins de deux heures avant cet instant.
Les accélérations permises par le moteur à fusion totale auraient broyé son corps si celui-ci avait conservé toutes ses cavités remplies d'air. La configuration hyperbare mettait sous pression toutes les parties de son corps. Le liquide physiologique qui constitue d'ordinaire l'essentiel du corps humain était progressivement remplacé par un liquide spécial, dont la composition était un des secrets les mieux gardés du projet. Ce qui est sûr, c'est qu'en moins d'un quart d'heure ce liquide avait pénétré au plus profond de la moindre de ses cellules, ainsi que dans ses poumons, son estomac et jusque dans son cerveau. Dans ces conditions, son corps pouvait supporter des pressions analogues à celles que l'on trouve au plus profond des océans.
Les premières expériences avaient d'ailleurs été faites dans un bathyscaphe et les administrateurs du projet en attendaient de grandes répercussions dans le travail sous-marin, d'où le secret.
Il n'était cependant pas possible sans grave inconvénient de conserver cette configuration plus de quelques heures. Un calcul simple, à la portée de tous les lycéens, montre que sous une accélération de cent g il suffit de moins de vingt-quatre heures pour atteindre le quart de la vitesse de la lumière. Il n'était d'ailleurs pas question d'aller aussi vite, l'accélération et la configuration hyperbare n'auraient donc pas à être maintenues trop longtemps.
Le Voyageur s'écarta un peu de la station. Les moteurs fonctionnaient parfaitement. L'image que Jean-Pierre avait devant les yeux était une vision synthétique de l'espace ou, comme les routes sur les cartes routières, les planètes et les étoiles avaient une taille augmentée pour faciliter leur repérage. Devant lui Mercure. La quantité d'énergie requise par le Voyageur était plus facile à trouver sur cette planète proche du soleil et la station avait donc été placée dans son ombre.
A droite Saturne, puis Jupiter. Les autres planètes étaient cachées par le Soleil. Il eut envie de voir la Terre, ce qui suffit à matérialiser dans son champ de vision une ligne pâle joignant le Voyageur à la Terre à travers le Soleil. A peine un effort de volonté et une aiguille dans le coin de son œil indiqua "cent g". Dix secondes et l'indicateur de vitesse indiquait dix kilomètres à la seconde. Il n'était pas question de traverser le Soleil et un feu rouge clignotant s'alluma dans son champ de vision. Dessous un message était apparu : "Contournement du Soleil ?" Il annula le trajet prévu, et une minute plus tard il était revenu à son point de départ, fin prêt pour la grande aventure.
Encyclopédia Galactica, volume daté de 2587 :
Le premier vol interstellaire eut lieu en l'an 30 du nouveau calendrier fédératif de la Terre. L'astronef Voyageur, ainsi baptisé en l'honneur de son pilote, le Français Jean-Pierre Petit, prit son essor de la station solaire basée à proximité de Mercure. Grâce aux moteurs à fusion totale il était devenu possible d'utiliser des accélérations continues supérieures à cent g. La modicité de ces accélérations entraînait des voyages de plusieurs années, même pour un trajet aussi court que celui entre deux étoiles voisines et le vaisseau était prévu en conséquence.
On ne devait jamais revoir le Voyageur. Ses messages parvinrent sans problème pendant six mois puis ce fut un silence définitif, ainsi que l'arrêt de toutes les transmissions télémétriques. On crût l'astronef détruit par un météorite. Nous savons aujourd'hui, grâce à l'archéologie, qu'il a atteint Proxima du Centaure, découvert la seule planète tournant autour de cette étoile (qui est, rappelons-le, totalement inhabitable) et y a laissé des traces de son passage sous forme de déchets en orbite autour de la planète. Aucune autre trace n'a été retrouvée et la fin du Voyageur demeure une énigme. Jean-Pierre Petit est aujourd'hui vénéré comme un héros et un martyr dans toute la galaxie.