Jacques

Je m'appelle Jacques Talbot. Je suis né dans le Minnesota, d'une mère française - d'où mon prénom - et d'un père texan. Je parle donc l'anglais, le français, l'espagnol et une demi-douzaine de langues indiennes.

Je suis xénologue. Ma thèse s'est faite sur la résurgence de la civilisation chechuane au troisième siècle, ce qui, j'en suis sûr, ne doit pas vous inspirer beaucoup. Bien sûr, c'est moi qui ait choisi ce titre de "xénologue", il n'existe encore aucun diplôme de ce genre. Je me suis moi-même constitué un palmarès en faisant des études de langues, ainsi que des études de psychologie, de mathématiques, de biologie et de botanique.

Ce n'est pas cela qui m'a valu ma participation au projet, même si cela a incontestablement facilité les choses. Mais quelle qualification pouvait être avancée dans ce cas ? Plus probablement, le fait que ma compagne soit la petite fille du Président de l'International Interstellar Society et qu'elle ait fait des pieds et des mains pour être du voyage a dû avoir son importance. En effet la condition sine qua non pour participer est de venir en couple. Personne ne vous oblige à rester fidèle à votre partenaire, mais dans un voyage de plusieurs années, cela apporte quand même une certaine stabilité. De plus cela réduit singulièrement le nombre de candidats, les deux membres du couple devant avoir une compétence reconnue. Je soupçonne que des assemblages de circonstance aient du se former, mais comme le choix s'est fait plusieurs années avant le départ, ces unions ont le temps de faire leur preuve. Peu importe, je me crois aussi parfaitement compétent que tout autre et moi, au moins, je n'ai pas choisi ma compagne dans ce seul but.

De toute façon, le Président Jacob D. Jacob n'est pas un homme à travailler n'importe comment. C'est pourquoi les cinq dernières années se sont passées pour moi à diriger le laboratoire de xénologie de l'unité de psychologie de l'Université de Californie de Los Angeles, la célèbre U. C. L. A.. Et ce n'est pas le travail qui a manqué aux cinq cents trente-trois chercheurs qui ont, de près ou de loin, participé aux travaux. Le thème d'étude était simple : comment réaliser, le cas échéant, le premier contact avec une civilisation extra-terrestre.

Le terme de civilisation doit être pris dans un sens très large. Une colonie de candida albicans est considérée sur terre comme une maladie vénérienne, sur une autre planète ce serait peut-être une ambassade ! La vie aussi doit être prise au sens large, comme vie animale, végétale, microscopique ou macroscopique. Le célèbre roman "Solaris", de Stanislas Lem, imagine bien que c'est la planète entière qui est l'organisme pensant.

La première de nos tâches a été de recenser l'existant. Plus nombreux que vous le pensez sans doute sont les auteurs qui se sont penchés sur ce sujet. Un sous-groupe de notre laboratoire s'est penché sur la littérature de science fiction. Un autre a passé en revue les écrits philosophiques plus ambitieux, mais pas toujours plus intelligents.

Mais la plus grande part de nos chercheurs a travaillé dans une autre direction. Il y a, à la surface de notre planète, d'autres espèces animales que l'homme et avec lesquelles nous ne savons guère communiquer. Nous avons pourtant de nombreuses références communes : même planète, mêmes lieux de vie, voisinage pendant des générations. Comme il fallait bien limiter nos études, trois voies ont été choisies dès le début : le singe, le chien et le dauphin.

Le dernier groupe de chercheurs s'est penché sur l'éventualité d'une rencontre avec une civilisation technique analogue à la nôtre. A vrai dire, les résultats des investigations faites à l'aide des sondes automatiques de cartographies ne nous ont pas donné grand espoir à ce sujet là, mais il n'était pas possible de négliger cette possibilité, lourde d'espoir, mais aussi de menaces.

Aucune de ces études n'est en elle-même originale, mais ce qui est nouveau, c'est le budget qui leur a été consacré. Vous connaissez maintenant les premiers résultats. Ils ne sont pas transcendants, mais le délai de cinq ans que nous nous étions fixés était court et l'exploration de l'espace durera de nombreuses années, peut-être des siècles. En fait, elle n'est pas encore commencée.

Les études "livresques" sont terminées, et les chercheurs qui les ont dirigées se sont attelés à d'autres tâches. Leurs résultats sont passionnants, mais spéculatifs. Une grande question sans réponse en découle : Sommes nous physiquement et intellectuellement capables de comprendre une civilisation extraterrestre ? Alors que nous avons tant de peine à mesurer l'intelligence dans notre propre espèce, comment pouvons-nous prétendre la mesurer ailleurs. Un auteur humoriste a un jour imaginé que des extraterrestres venus sur notre planète en repartaient convaincus que la race dominante de notre planète était... les voitures.

Il n'est pas dans mon caractère de rester longtemps devant un Noeud Gordien. Faute de pouvoir le trancher, il est toujours possible de passer sans s'en occuper. C'est pour l'instant la seule chose qui nous reste. Néanmoins nous devrons aborder l'avenir avec un esprit ouvert et le moins de préjugés possibles, la tâche sera lourde.

Les auteurs de science fiction sont très belliqueux. Leurs livres sont souvent des récits de batailles continuelles plus proches de notre passé que de notre présent. Nous avons unanimement pris une décision. Notre premier vaisseau d'exploration ne sera pas armé. Rien à bord ne pourra, sauf accident, donner la mort à quelle créature vivante que ce soit. Nous n'aurons ni fusils, ni insecticides, ni antibiotiques. Nous n'aurons même pas de nourriture "naturelle". Nous n'absorberons que de la nourriture inorganique, au moins en apparence. Pas de cuisine donc, rien que des tubes. Nous avons prévu que la dernière année avant le départ, qui se passera à bord de l'Explorer, nous devrons revoir notre vocabulaire et l'expurger de toute référence à la guerre, à la brutalité, à la mort artificielle. Il en sera de même de notre bibliothèque.

C'est un travail énorme, mais nous ne voulons pas, même au prix de nos vies, être responsables si peu que ce soit d'une première guerre interstellaire que, de surcroît, nous serions presque sûrs de perdre. Quand notre connaissance des étoiles se sera améliorée, nous espérons pouvoir alléger ce dispositif. Les seules compétitions qui seront admises, même par allusion, seront les compétitions intellectuelles ou sportives.

Nous savons maintenant communiquer avec les dauphins grâce à un traducteur électronique, mais seulement avec quelques dizaines de mots et cette étude est loin d'être terminée. Elle nous a cependant servi de base à nos mesures anti-bellicistes. En effet les dauphins ne connaissent pas la guerre ni les armes. Ils mangent pour se nourrir, mais n'ont aucune idée de ce qu'est la vie inférieure, aucun concept de leur pensée ne leur permet de différencier un poisson d'un caillou. Mais ils n'ont que très peu d'ennemis naturels et sont d'une humeur placide. Ils peuvent tuer un requin en se précipitant sur lui de toute leur vitesse, le choc provoquant la mort du squale, mais cette mort n'est pas volontaire, l'action des dauphins, comme ils nous l'ont expliqué, n'a pas pour objet de tuer, mais simplement d'éloigner l'intrus.

Les dauphins s'intéressent énormément à nous, mais cet intérêt dure peu. Ils sont Hédonistes. Pour eux seul l'instant compte, avec le plaisir qu'il apporte. Ceci n'exclu pas la capacité d'apprentissage, comme chacun sait, mais ce n'est pas un but pour eux. Nombre des chercheurs de ce service ont développé des névroses obsessionnelles, régressant vers l'état foetal qui les rapprochait des dauphins, vus comme habitant un Paradis inaccessible. Je comprends fort bien cette réaction, même si je ne la partage pas. Nous avons rajouté toute une batterie de tests aux évaluations de santé des futurs astronautes pour endiguer ce danger, au cas ou nos explorateurs rencontreraient une planète d'aspect paradisiaque.

Les singes et les chiens ont été décevants. Les traducteurs électroniques existent, mais seuls quelques dizaines de mots sont disponibles, et aucun dépassant le stade de la satisfaction des besoins naturels. Nous pensons être capables d'établir une communication très rapidement avec ce type de créatures, mais uniquement dans le registre agression / non-agression, danger / non-danger. D'autres expériences sont en cours vers d'autres espèces de mammifères.

Globalement, nous sommes surtout arrivés à la conclusion que l'essentiel était de se hâter lentement. Toute rencontre avec une forme de vie, si fruste qu'elle semble à première vue, doit être abordée avec la plus grande prudence et la plus grande retenue. Supposons, par exemple, qu'une hypothétique race intelligente extra-terrestre vive en symbiose avec des virus. La stérilisation par nous d'une sonde revenue de leur planète pourrait être considérée comme un crime. La colonisation du continent américain par les occidentaux est un des exemples connus de rencontre entre deux intelligences. Il ne semble pas que c'est un exemple à suivre, n'oublions pas qu'il a failli mener la civilisation terrestre à sa perte.

Le plus gênant est que nous ne sommes pas sûrs de pouvoir distinguer la vie de l'inconscient. Il nous faudra donc progresser, au début tout au moins, avec une extrême lenteur en demandant à nos concitoyens de ne pas s'impatienter. La conquête pacifique de l'espace semble bien être une question de générations et non pas d'années.

Le dernier problème insoluble - et qu'il a pourtant bien fallu résoudre - que l'on nous a posés fut de désigner l'équipage de l'Explorer et de préparer ses bagages. En ce qui concerne nos compétences, il y a cinq places disponibles et une masse encore mal déterminée pour le matériel scientifique. Ma propre désignation ne faisant aucun doute - le prix Nobel que l'on vient de m'accorder en fait foi - restait à désigner deux collègues linguistes, un psychologue et un technicien expert en informatique et en électronique pour les appareils de traduction.

Le choix n'est pas encore fait. L'heure du départ étant fixée à plus de huit ans dans l'avenir, nous avons encore quelques semaines pour cela. Mais la lutte est chaude pour faire partie de la première sélection et les candidats les plus pressants ne sont pas toujours les meilleurs. N'anticipons pas trop.

J'ai commencé le présent récit pour qu'il me serve de journal tout au long des préparatifs et de l'expédition. Je vais en profiter pour me présenter, car au fil des années il faut s'attendre à des changements. J'ai aujourd'hui quarante-cinq ans. Je mesure un mètre soixante-quatorze, ce qui fait de moi plutôt un petit homme. Je n'ai jamais su si mes cheveux étaient blonds ou châtains, mais en tout cas je n'ai pas de taches de rousseur.

Je suis raisonnablement sportif, même si je ne pratique plus guère le football de ma jeunesse. Depuis que je me suis engagé dans le projet, je m'adonne deux fois la semaine à la musculation en salle, car nous sommes sûrs de disposer de ce type d'équipement au cours du voyage.

Je n'ai jamais pu me débarrasser d'un léger embonpoint acquis dans les repas de congrès, mais je m'en console très bien. A part ceci je me porte parfaitement bien. J'ai une vie sexuelle satisfaisante avec ma compagne qui doit participer elle aussi au voyage en qualité d'auxiliaire navigatrice et je ne prévois pas de problèmes sur ce plan.

J'écris en ce moment dans mon bureau, au clavier de mon ordinateur. Je n'ai jamais pu m'accoutumer aux décodeurs électro-encéphalographiques (D.E.E.) auxquels mon statut social aurait pu me donner droit. La légère difficulté qu'il y a à transmettre le message à travers ses doigts et un clavier ralentit la réflexion, la structure et permet une plus grande profondeur. Bien sûr, à mon âge, ce genre d'attitude peut prêter à confusion, mais passer pour une vieille baderne ne m'a jamais fait peur.

Du coup je ne me déplace jamais sans mon ordinateur dans ma poche. Je pousse même le vice jusqu'à avoir des imprimantes dans tous les lieux où j'ai régulièrement à travailler, que ce soit chez moi, dans mon bureau ou au laboratoire, car c'est encore sur papier que la réflexion se fait le mieux.

Mon ami James Wigget du département de physique prépare d'ailleurs un livre électronique composé d'une mémoire informatique sous forme de carte de crédit amovible et d'un livre "blanc" - vierge - en feuilles de plastique. L'insertion de la carte de crédit dans la fente au dos du livre entraîne l'affichage du texte sur chaque page. La finesse et la texture des pages sont encore loin de ceux du papier, mais nous n'en sommes qu'au prototype. Je ne sais pas si l'invention de James dépassera jamais le stade du gadget, mais qui sait ?

Que je vous explique un peu l'état des lieux où je travaille.

J'occupe à l'U.C.L.A. un petit local tapissé de papier couleur crème, meublé d'un grand bureau en bois verni, de trois fauteuils et d'une bibliothèque. La pièce voisine est, elle, entièrement consacrée à la documentation et offre tout le modernisme nécessaire. La console de communication est même - là encore - un prototype. Il s'agit d'une table de deux mètres de long pour un de large, légèrement inclinée comme un pupitre et appuyée au mur par son coté le plus haut. Le mur lui-même est un écran standard. La table est aussi un écran, sur toute sa surface. Je peux faire apparaître sur cet écran toute page de documentation que je désire, la déplacer, l'agrandir ou la réduire d'un simple geste de la main. En service, cet écran ressemble à un bureau encombré, mais ce système permet d'un coup d'oeil la synthèse de nombreux documents. Bien sur, il est ensuite facile de compiler, chaîner ou diffuser ces documents.

La recherche documentaire, elle, se fait par DEE. L'appareil est capable d'interpréter une image mentale, de la traduire en mots clé, de trouver les références et de vous les proposer au rythme de plus de cent à la seconde. Inutile de dire qu'au-delà d'un quart d'heure d'utilisation, la folie est assurée. Je dépasse rarement cinq minutes. Une seule fois, j'ai laissé travailler l'appareil en différé et au bout de trois jours, c'est lui qui est devenu fou. Depuis, les questions du genre "quel est l'avenir de l'homme ?" ou "Dieu est-il intelligent" ne sont plus acceptées par le système.

Une grande partie de mon travail - l'essentiel, en fait - est une activité de synthèse. Chaque jour j'étudie le fonctionnement d'un des services situés sous ma responsabilité et j'en tire les conséquences. Bien des promotions, mais aussi parfois des mises à l'écart, ont suivi ces synthèses. Mais la cohésion de notre recherche en a été renforcée. Mon prix Nobel m'a été accordé au titre du meilleur résultat jamais obtenu en coordination humaine.

Vous trouverez sans doute que j'en fais un peu trop avec mon prix Nobel et mes succès. Pourtant la première qualité d'un chef est sa confiance en ses capacités. Je connais parfaitement - aussi parfaitement qu'il est possible - mes qualités et mes lacunes, même si je vous laisse le soin de trouver vous-même ces dernières. J'ai aussi la faculté d'identifier très rapidement les qualités et les lacunes de mes collaborateurs et ainsi de les faire travailler de la meilleure façon possible.

Il ne s'agit pas d'un don - au moins pour l'essentiel -, j'ai enseigné cette méthode pendant dix ans avant d'occuper mon poste actuel et je vous ferais grâce de la liste des hommes célèbres qui sont passés par mes cours. Le seul point où ma méthode n'ait pas donné de résultat - et c'est volontairement que j'ai exclu cet aspect de mes études et interdit à mes étudiants de s'en préoccuper - c'est la vie conjugale. S'il était possible de prévoir de façon scientifique les réactions de son conjoint, la vie ne serait sans doute plus possible.

Je travaille beaucoup en déplacement. Hélas, ma fonction m'oblige à de fréquents voyages officiels, le deuxième aspect de mes occupations étant de trouver de l'argent et de rendre compte de l'état de nos travaux à des gents incapables de les comprendre. Je ne partage pas le mépris pour les hommes politiques qui a été de tout temps si répandu. Il y a parmi eux une proportion nettement supérieure à la moyenne de gens d'une intelligence extrême. Il n'y a pas de gens stupides. Il y a parfois des gens malhonnêtes, mais c'est rares car il y a beaucoup plus d'argent à gagner ailleurs.

Depuis la création de la Fédération Mondiale (je m'aperçois en y réfléchissant que nous allons bientôt en fêter le bicentenaire) il n'y a plus de conflit armé dépassant le niveau régional et il est devenu beaucoup plus difficile de faire carrière par la violence. La démocratie est une chose difficile à gérer sur trois milliards d'individus et d'ailleurs la Fédération elle-même n'aurait peut-être jamais vu le jour sans la grande épidémie du vingt et unième siècle qui a réduit de moitié la population d'Afrique et D'Asie en dix ans. Une personne de ma connaissance disait souvent "il ne faut pas blâmer une contrariété" pour dire que les pires ennuis ont toujours un aspect favorable.

Cette épidémie ne se reproduira certainement plus, du moins pas sous cette forme, mais la diminution radicale de la population mondiale sous développée a quand même permis d'amener le niveau moyen de revenu par tête d'habitant à celui qui avait court dans un petit pays comme la Belgique deux siècles plus tôt. Le produit mondial brut, lui, double tous les cinquante ans. Heureusement, puisque le projet va coûter à lui seul plus d'un an de pmb sur les vingt ans du plan prévu.

Je suis donc souvent amené à rencontrer des hommes politiques et j'ai parfois du mal à les convaincre de l'utilité du projet, comme l'an passé, quand le sud de l'Inde a connu la famine suite à la grande sécheresse. Un siècle ou deux plus tôt il y aurait eu des millions de morts. Cela ne s'est pas produit, mais des populations entières sont tombées en dessous du seuil de pauvreté du gouvernement mondial et vingt millions d'hectares de terres en jachère dans des régions plus fertiles ont du être remises en culture. Tout ceci n'est pas gratuit.

Mais le projet reste sans nul doute la priorité du millénaire. Maintenant que nous savons que le voyage interstellaire est possible et que de nombreuses planètes existent dans l'univers, nous devons savoir si la vie intelligente technologique existe - personne n'en doute plus vraiment - et surtout où elle se trouve et si elle est hostile, prosélyte, isolationniste ou amicale. Un choc militaire ou culturel nous serait sans doute fatal si nous n'avions pas pu nous y préparer. Nous savons, aujourd'hui, que les migrations massives de population d'une planète à l'autre sont une vue de l'esprit, mais les formes de vies existant sur notre planète sont si antagonistes et dangereuses les unes pour les autres que l'on ne peut être qu'inquiet d'un contact extérieur.

Quand je ne suis ni à mon bureau ni en voyage d'affaire, ce qui ne se produit guère qu'en fin de semaine, je suis chez moi. Je suis en train d'y faire installer une réplique de ma pièce de communication de l' U.C.L.A., mais c'est seulement pour les urgences ou pour les derniers jours, à l'approche du départ.

Il me faut maintenant vous parler un peu plus de ma compagne. Je l'ai rencontrée dans un avion, au cours d'une démonstration en vol d'un nouveau prototype. J'avais été chargé de l'étude psychologique des relations passagers-appareil, mais je n'avais jamais approché le personnel naviguant. Suzy était chef navigatrice et commandant de bord. Mon intervention avait été nécessitée par le fait que cet appareil était le premier appareil commercial sans pilote.

Le vol sans pilote était répandu depuis longtemps sur les avions militaires de la flotte fédérale d'intervention humanitaire, mais la présence d'un pilote avait semblé indispensable jusqu'alors au confort des passagers des lignes régulières. Cependant plusieurs accidents ayant mis en cause le pilote on était arrivé à la conclusion logique que si un métro peut se passer de pilote depuis plusieurs siècles il n'y a pas de raison qu'il n'en soit pas de même d'un avion.

Pendant quelques années, on a quand même maintenu à bord deux navigateurs à même de diriger l'avion en cas de perte de contrôle du canal de communication avec le sol. Mais leur intervention était rarement nécessaire et lors du voyage inaugural, nous avions tous été présentés autour de jus de fruits. Je n'étais pas bien vieux, à l'époque, pas plus de vingt-huit ans, et déjà couvert de diplômes, mais sans grandes responsabilités et j'avais été très impressionné par cette grande jeune et jolie femme de deux ans ma cadette et qui portait sur ses épaules la responsabilité de trois mille passagers.

Depuis nous ne nous sommes plus quittés - en tout cas pas plus de quelques jours. J'avais eu bien des aventures sexuelles, et elle aussi, de son coté, mais non seulement nous éprouvions un plaisir intense à faire l'amour, non seulement nous ressentions une grande excitation l'un près de l'autre, mais nos caractères se complétaient à merveille. Nous nous disputons fréquemment, nous sommes tout les deux entêtés, sûrs de nous et dominateurs, mais également sensibles aux arguments rationnels et prêts à faire des concessions. Bref, tout n'est pas toujours rose mais nous faisons avec.

Au physique, ma compagne est un peu plus grande que moi, très brune, mince mais avec des hanches et une poitrine acceptables. Notre grand regret est de ne pas avoir d'enfants. Mais ni notre métier ni, maintenant, notre implication dans le projet ne nous permettent cette joie.

Heureusement, ma soeur a cinq enfants adorables, et la soeur de ma femme, pour ses vingt ans, vient de mettre au monde une jolie petite fille. Nous sommes donc parrains et marraines de tout ce monde.