Giancarlo
Permettez-moi de me présenter. Je me nomme Giancarlo Faresin, historien de l'expédition Explorer VI. Je vous fais grâce de mes diplômes et vous demande par avance de m'excuser si mon langage vous paraît un peu suranné, j'ai la manie du beau parler et je me pique de le pratiquer assez bien.
Avant d'entrer dans le vif du sujet, situons les débats. Le voyage qu'il m'échoit de vous narrer a commencé en l'an de grâce 2330, mais l'aventure en elle même est antérieure de plus d'un siècle. Il a fallu l'invention de la fusion totale puis celle du moteur à déplacement instantané pour rendre l'exploration de l'univers possible. Cependant, l'immensité de la tache aurait pu rebuter l'humanité si la grande épidémie du début de ce millénaire, en ravageant la planète, n'avait pas effrayé l'homme en lui communiquant le désir irrépressible d'essaimer sur d'autres planètes pour assurer la survie de son espèce;
Nous sommes loin d'avoir accompli ce rêve, mais sa réalisation est chaque jour plus proche. Les diverses étapes sont connues de tous, et je ne vous ennuierai pas de leur récit, mais force est de constater que les difficultés ont de loin dépassé tous ce à quoi nous nous attendions.
Les fondateurs du projet Explorer, tous disparus aujourd'hui, espéraient un résultat rapide et craignaient qu'en cas contraire l'humanité se lasse. Ces prévisions s'avérèrent fausses. Les résultats, pour passionnants qu'ils aient été sur le plan scientifique n'ont rien apporté sur le plan de la vie extra-solaire et l'humanité a persévéré.
Les cinq premiers Explorers ont découvert quelques systèmes planétaires dont l'exploration détaillée est en cours, mais dont nous n'attendons plus grand chose. Ils ont pourtant permis d'identifier certains paramètres permettant d'augmenter la probabilité qu'un système vers lequel on vogue possède bien des planètes. Rappelez-vous que le premier explorer n'en a trouvé aucune, le deuxième a disparu après avoir annoncé sa première découverte et depuis beaucoup d'efforts ont été dépensés avec peu de résultat.
Si j'en crois les scientifiques - et je suis trop ignorant dans leur domaine pour faire autre chose que les croire sur parole - nous avons aujourd'hui une chance sur deux de trouver une planète dans le système ou nous avons projeté de nous rendre. Nous partons demain, je serais donc bientôt fixé. Vous devrez, quand à vous, attendre un peu mon retour car nous n'avons toujours aucun moyen efficace de communication rapide. Si nous échouons, nous serons de retour dans moins d'un an. Dans le cas contraire, nous serons ou morts ou victorieux.
Chaque fois que cela nous sera possible, soit, si tout va bien, tous les dix ans en temps terrestre, nous vous enverrons une capsule avec nos analyses et nos commentaires. C'est moi qui ai été chargé de faire l'histoire de cette expédition, c'est donc ma prose qui sera proposée au public, les scientifiques s'occupant des chiffres.
C'est un grand honneur qui m'a été confié. Je vous prierai humblement de ne pas oublier que dix ans d'attente pour vous correspondent à un an au plus, un mois parfois de temps subjectif pour mes compagnons et moi, ce qui signifie que les nouvelles que vous recevrez n'auront pas pu être travaillées comme une oeuvre littéraire. Prenez-les plutôt comme un reportage sur le vif. Bien sûr, à mon retour, si je dois revenir, j'aurais le temps de faire un récit complet de ce qui sera bien pour moi un voyage extraordinaire.
Fait à Statrans, le 5 Avril 2330.
Le départ s'approche. Nous embarquons dans deux heures et je profite de quelques instants de répit pour mettre à jour mes notes. Nous allons passer plusieurs mois, sans doute plusieurs années en submersion fluorocarbonée. Ces termes vous sont sans doute familiers, mais j'imagine que peu d'entre vous se font une idée exacte de la chose.
Moi-même, il y a moins d'un an, j'ignorais tout de cela. Aujourd'hui j'y suis totalement accoutumé et à l'instant même où j'écris ceci, je suis déjà en submersion.
Deux approches contradictoires et également fausses viennent cependant à l'esprit du néophyte. D'un coté la peur de la noyade, de l'autre le confort du sein maternel.
Vivre sous l'eau sans le secours d'aucun appareillage (ou du moins de rien d'immédiatement assimilable) a souvent été un rêve. Associé à la chaleur et à la semi-obscurité, il est assimilé à une régression très nuisible et au minimum à un confort préjudiciable à la tonicité nécessaire à une exploration. Les chercheurs ont beaucoup travaillé pour supprimer ce problème, et force est de constater qu'ils ont pleinement réussi. Ils ont su obtenir des échanges thermiques et gazeux très voisins de ceux qui existent dans un pays tempéré au printemps et surtout ils ont su créer des variations diurnes même saisonnières optimales pour l'homme.
Pourtant personne n'entre dans l'eau sans une certaine appréhension. Chacun a pu faire l'expérience de la peur de la noyade, ne serait-ce que lors de l'apprentissage de la natation, surtout quand celui-ci est tardif. Il est vrai que lors de la première submersion subie par un individu, cette inquiétude est très forte et peut mener à la panique, c'est pourquoi cette première expérience est toujours vécue sous anesthésie. Les quelques minutes qui séparent le complet endormissement et le complet réveil suffisent à l'individu pour constater l'absence totale de gêne. Certains mettent même plusieurs minutes avant de reconnaître qu'ils sont réveillés, tant le liquide utilisé pour la submersion est subtil.
Le plus difficile à obtenir (parai-t-il) fut le maintient des capacités d'élimination du corps. En effet le liquide traverse sans les perturber tous les tissus humains, comme une sorte de sérum physiologique. Inévitablement, il provoque donc un ralentissement mécanique des mouvements réflexes du corps humain. Le mouvement de respiration n'est pas gêné car il est lié à l'oxygénation des poumons et celle-ci est parfaite. Le mouvement cardiaque n'est pas sensiblement modifié car il se produit déjà naturellement en milieu liquide. Par contre l'excrétion pose problème d'autant qu'une partie des déchets est emportée par le liquide. L'adaptation reste cependant assez facile.
La non-pesanteur résultant de la submersion demande davantage d'adaptation, mais elle est le but recherché et il n'est donc pas question de la supprimer. Le principe utile repose tout simplement sur la bonne vieille loi d'Archimède. Tout corps plongé dans un liquide reçoit une poussée dirigée de bas en haut, égale au poids du liquide déplacé. C'est ce qui vous permet de flotter en nageant, la nage venant compenser une petite propension à couler. C'est vrai même dans l'air, mais le poids de l'air déplacé est trop faible pour influer beaucoup sur vos déplacements.
Le fluide de submersion a un poids spécifique voisin de celui de l'eau, ce qui fait que, lorsqu'on y est plongé, on ne pèse presque plus rien. Il est réellement très fluide, sans doute un peu plus que l'eau, car il me semble que l'on s'y meut avec plus de facilité que dans l'eau, mais de toute façon dans un vaisseau comme l'Explorer on a peu l'occasion de bouger. Il reste cependant une petite gravité qui permet quand même, au début tout au moins, pendant l'entraînement, de conserver le sens de l'orientation. Pendant la plus grande partie du vol, toutefois, l'apesanteur est de règle.
Alors, me direz-vous, pourquoi la submersion ? Il y a de nombreuses raisons, mais la principale est la nécessité périodique d'effectuer des corrections de trajectoire sous très haute accélération. Ceci ne concerne l'Explorer qu'indirectement, puisqu'il utilise le transfert instantané, mais après tout le transfert étant bien réellement instantané, cette partie du voyage ne durera pas longtemps. La plus grande partie de l'expédition aura donc lieu dans des navettes relativistes. Le transfert instantané devant de toute nécessité se faire à l'extérieur d'un système solaire quand celui-ci est inconnu, la distance à parcourir en mode relativiste est importante. Les navettes doivent donc être en mesure d'atteindre en peu de temps leur vitesse de croisière voisine du dixième de la vitesse de la lumière.
Nous revoilà donc sous accélération, donc sous très forte gravité, donc sous submersion. Il est rapidement apparu évident qu'il était difficile de passer fréquemment de la submersion à la vie aérienne, nous sommes donc sous submersion de façon constante.
Les quelques phrases que je viens de prononcer sont faciles à écrire et - je l'espère - faciles à lire. Mais il est difficilement imaginable de réaliser combien il a fallu d'ingéniosité pour mettre en oeuvre ce système. Moi-même, qui ais quand même une formation scientifique de haut niveau, suis dans l'impossibilité de comprendre les fondements du procédé. Mais il faut bien voir que tous les gestes de la vie quotidienne sont affectés par cette nouvelle "atmosphère" liquide. Plus rien ne marche comme à l'habitude. Pas de feu, pas même de poêle ou de casserole, comment boire ? Il n'y a que très peu d'eau dans ce liquide, mais nos besoins en eau sont quand même pris en compte par son intermédiaire. Nous continuons à consommer des aliments solides car sinon nous aurions des problèmes de dents et de système digestif. Nous continuons donc à avoir des selles. Les savants ont même réussi à maintenir le fonctionnement des reins, mais nous pouvons uriner à tout instant, les systèmes de filtrage sont prévus pour cela.
Un temps il a été envisagé de créer des spationautes totalement adaptés à ce nouvel environnement et certaines expériences ont même été couronnées de succès. Le mouvement de sauvegarde de la personne humaine est cependant vigoureusement intervenu et ces expériences ont été interdites. On a même dépensé des sommes colossales pour contrôler qu'après dix ans de submersion il est encore possible de revenir à la vie aérienne. Le plus dur est sans doute de ne pas pouvoir parler. Pourtant une partie importante de nos communications se fait grâce aux cordes vocales.
Il fut un temps où on pensait pouvoir régler le problème des communications par une liaison directe avec le centre concerné du cerveau. Cette liaison existe bien, et j'ai sous le bras gauche une prise informatique greffée à cet usage, mais elle est utilisée pour les systèmes vitaux et pour les sauvegardes post mortem. Il est devenu vite évident que l'expression de la pensée par un moyen conscient est indispensable à sa formalisation.
Les décisions réflexes, les décisions évidentes et certaines peuvent se transmettre de cerveau à cerveau ou de cerveau à machine. Par contre, toutes les hésitations, même les plus simples comme celle d'un conducteur de véhicule à un carrefour entraînent une circulation d'informations entre diverses parties du cerveau qui sont totalement incompréhensibles à un observateur biomédical. De plus les décisions les plus importantes doivent être mûrement réfléchies et la vocalisation est une étape importante de ce processus.
Un philosophe célèbre a dit un jour "Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement". Pour avoir longtemps enseigné, cette proposition m'a toujours paru inexacte. Par contre, ce qui est vrai c'est que ce qui est énoncé clairement a été bien conçu.
J'ai donc sous le bras droit une autre prise, dite de communication, qui met entre autres mes cordes vocales en communication avec le réseau transcom du vaisseau. J'ai en quelque sorte des cordes vocales électroniques comme une guitare ou un piano peut être électroniques. Cette prise me permet également d'actionner certains senseurs du vaisseau comme s'ils étaient l'extension de mon corps, j'aurai sans doute le temps d'y revenir.
L'intérieur de l'Explorer a une disposition tout à fait classique sur une station spatiale, à l'exception du liquide. Il y a donc une cabine pour chaque membre de l'équipage, organisée comme une capsule de sauvetage sans moteur de propulsion mais avec tout l'équipement de survie, ces cabines étant installées de façon radiale à l'extérieur du vaisseau. Au centre se trouve la "grande salle" dans laquelle nous tenons à peine tous les dix, et entre les deux se trouvent les ateliers, les laboratoires et les salles spécialisées. Il n'y a ni cuisine - nos aliments sont prêts à la consommation - ni réfectoire, nous nous nourrissons par petites portions à volonté au cours de la journée.
Les cabines sont de vrais lieux de travail, pourvus d'écrans, de claviers et de tout le nécessaire pour diriger le vaisseau en cas de besoin. Nous n'avons besoin de nous rendre dans les ateliers ou les laboratoires que pour la mise en place matérielle des expériences. Nous nous réunissons également chaque jour dans la grande salle pour conserver un minimum de vie sociale. Nous avons également une ludothèque un peu particulière puisque les jeux sont adaptés à la fois aux conditions matérielles et au niveau intellectuel des membres de l'équipage. Comme vous devez vous en douter, le moindre membre d'équipage est un grand spécialiste de sa partie. Presque tous ce jeux sont en fait des logiciels, mais presque tous sont prévus pour être joués à plusieurs, l'ordinateur n'intervenant que comme support. Certains jeux mettent en oeuvre tout l'équipage.
Il est même prévu des jeux disons plus adultes, à jouer à deux. L'équipage est mixte et sexuellement équilibré (c'est à dire qu'il y a autant d'hommes que de femmes), mais la diversité des missions fait que cet équilibre n'est pas constant. Je soupçonne donc que nos systèmes vitaux, monitorés de très près, nous poussent par paire au bon moment. Il n'y a eu jusqu'à présent (en quand même un an d'entraînement poussé) aucune friction de nature sexuelle, chaque fois qu'un membre de l'équipage ressentait une poussée dans ce sens il s'en trouvait un autre pour s'accorder.
Je sais qu'il est prévu, au cas ou un membre d'équipage se trouverait isolé pour une longue période, des substituts, mais, les ayant expérimentés comme les autres, je préfère les méthodes naturelles. Je vous laisserai cependant imaginer en quoi ces méthodes naturelles consistent dans l'ambiance ou nous vivons. Je dirais juste que j'ai revécu mes émois d'adolescent au cours de l'entraînement.