Le Grand Amphithéâtre de l'université du New Hampshire était plein à craquer en ce beau Lundi de Juin, pour la conférence de fin d'année du Professeur Freddy Brown. Le temps était incertain, des nuages orageux traversaient le ciel et le soleil ne pointait que par moments. Cela n'avait pas empêché bon nombre d'étudiants de suivre la conférence assis sur la pelouse, devant le grand terminal extérieur de la visio. Le professeur était renommé pour son humour et ses discours de fin d'année étaient rarement ennuyeux.
Les étudiants étaient placés en fonction de leur ancienneté. Les "bleus" de première année étaient en bas, les "anciens" de cinquième année étaient tout en haut. Les autres complétaient les cinq mille places du Grand Amphithéâtre. Tous ceux là étaient les lauréats, les meilleurs de l'Université, après les examens de fin d'année. Ils n'appréciaient pas tous l'honneur qui leur était fait, mais leur diplôme ne leur était remis qu'à la fin de la conférence et ils faisaient contre mauvaise fortune bon coeur. Certains, ceux qui suivaient leurs études par visio, s'étaient même déplacés de tous les continents pour être là.
Il y avait des étudiants de toutes disciplines, sciences, bien sûr, mais aussi droit, lettres, médecine. L'Université du New Hampshire, sous la férule du Professeur Brown depuis maintenant quarante ans, était peu à peu devenue une des dix meilleures universités du monde.
La Visio était en place, permettant aux cinq cent mille étudiants à distance de la plus célèbre université du monde de suivre comme s'ils étaient présents la conférence du Président de l'Université. Presque tous étaient présents devant leur terminal. Une chaîne privée retransmettait même l'image dans le monde entier, à destination du grand public, mais là, le succès était moins évident. En dehors de la communauté universitaire, peu de gens connaissaient le Professeur Brown.
"Chers amis" commença le professeur... Un grand silence tomba sur l'amphi, à peine troublé par quelques toux.
"Chers amis, vous savez que ce jour est pour moi doublement important.
Non seulement j'ai l'honneur et le plaisir de conclure devant vous la présente année scolaire - qui fut riche en incidents de toutes sortes, mais aussi en satisfactions innombrables, en particulier pour nos nombreux lauréats, mais encore, comme vous le savez tous, c'est la dernière fois que j'ai le plaisir d'accomplir ce rite, puisque voici venu pour moi le temps de la retraite."
Divers mouvements de foule saluèrent ces déclarations. On entendit "Ce n'est pas trop tôt !", "Les truites n'ont qu'à bien se tenir" (faisant allusion au péché mignon du Président)...
"Vous m'excuserez donc si, contrairement à mes habitudes, j'aborde aujourd'hui un sujet qui vous semblera peut-être frivole, mais qui, vous le savez également, est un de mes dadas. Il va donc être question aujourd'hui des étoiles, des planètes qui tournent autour et des habitants qui peuplent ces planètes.
Les étudiants en Mécanique m'excuseront, mais je dois d'abord exposer le problème pour les non-spécialistes. Nous savons depuis maintenant près d'un siècle qu'il y a des planètes autour de presque toutes les étoiles. Malheureusement cette certitude est issue de calculs mathématiques qui, bien que d'une grande précision, ne nous renseignent pas sur la nature de ces planètes. Boules de feu, de glace ou géantes gazeuses, rien ne nous permet de trancher aujourd'hui. Bien plus, rien ne nous permet de savoir s'il existe des planètes habitables et encore moins de dire s'il y en a qui sont habitées.
Il nous faudra aller voir sur place. Je voudrais donc débattre avec vous aujourd'hui du comment et du quand allons-nous y aller. L'expérience du Voyageur, tentée il y a bientôt cinquante ans, a fait couler beaucoup d'encre. Les vingt ans de travaux, les milliards d'écus investis, le départ splendide de l'astronef, les messages prometteurs, suivis du plus profond silence ont laissé un goût amer dans la bouche des partisans de la recherche interstellaire. De fait, il n'a pas été possible depuis de refaire une expérience semblable.
Ce que je voudrais maintenant, c'est dissiper un malentendu courant dans le public. Le Voyageur, si merveilleux qu'il fut, ne permettait pas d'atteindre les étoiles de façon raisonnable. Il pouvait tout au plus - et c'est déjà formidable - permettre la colonisation du système solaire.
Qu'est-ce qui retenait donc le Voyageur attaché au système solaire ? Un simple problème de vitesse. Je ne vais pas vous ennuyer avec des calculs, mais certaines données sont simples à comprendre. Les étoiles les plus proches sont à, environ, dix années-lumière de notre planète, c'est à dire que leur lumière met dix ans à nous parvenir. Si nous pouvions nous déplacer à la vitesse de la lumière, il nous faudrait déjà dix ans de voyage, autant pour le retour.
Le Voyageur, lui - et disons sans insister qu'on ne peut guère espérer améliorer ce score - ne pouvait dépasser le dixième de la vitesse de la lumière. Le voyage aller retour vers la plus proche étoile aurait donc pris environ deux cents ans - impraticable ! Une des faces cachées de l'expérience du Voyageur était justement de voir s'il pouvait approcher la vitesse de la lumière. C'est pourquoi son objectif officiel était Proxima du Centaure, l'étoile la plus proche de nous à quatre années-lumière. Les faits ont confirmé que le moteur à fusion totale ne peut pas nous affranchir de la relativité, les mesures télémétriques ont bien montré que le Voyager n'a jamais pu dépasser le dixième de la vitesse de la lumière. S'il fonctionne toujours, il vient d'atteindre Proxima. Le système de survie de cet appareil était en mesure de conserver son pilote bien plus longtemps que la durée de vie normale. Si Jean-Pierre poursuit sa mission, je le salue, même s'il ne m'entend pas.
Mais supposons maintenant que nous ayons trouvé un moyen de nous déplacer instantanément d'un endroit à l'autre - ce que les romanciers appellent "hyper-espace" -, serions nous tirés d'affaire ? Non ! Il y a une difficulté qu'aucun romancier, à ma connaissance, n'a évoquée. Comme je l'ai dit tout à l'heure, si une étoile est à dix années-lumière cela signifie que sa lumière a mis dix ans à nous parvenir. Là, deux problèmes se posent.
D'une part il y a dix ans que l'étoile n'est plus à l'endroit d'où est partie la lumière. Une étoile bouge dans l'espace. Nous savons à peu près calculer son déplacement, mais sur de pareilles distances, l'erreur risque d'être quand même très importante. A la vitesse du Voyager il est facile de corriger, mais, si un déplacement instantané était possible, cette correction ne pourrait plus intervenir, du moins pas de façon usuelle. D'autre part, pendant les dix ans du voyage de la lumière, la Terre elle-même a bougé, et le Soleil avec elle. Ce mouvement, ajouté à celui de l'étoile, fait qu'il est presque impossible de savoir où il nous faudrait diriger un vaisseau pour atteindre une étoile à travers l'hyper-espace.
Ce problème est critique quand les années-lumière se comptent par centaines. Pour qu'un "Héros de l'Espace" puisse voyager en un clin d'oeil à travers la galaxie, il faudrait bien autre chose que les cartes des étoiles que nous avons actuellement. Tout ceci, il y a longtemps que je le connais et que beaucoup d'entre vous le connaissent. Comme ce problème est mon "hobby" - et que la littérature de science fiction en est un autre - j'ai beaucoup lu, mais je n'ai rien trouvé sur ce sujet.
J'ai donc, petit à petit, mis au point une méthode très simple pour résoudre ce problème. Cette méthode est laborieuse, mais sûre. Elle consiste à pratiquer une série de petits déplacements en se recalant sur l'objectif à chaque fois. En effectuant des sauts de - disons - une année lumière à la fois, l'erreur de déplacement devient faible et il est possible de viser un endroit vide de l'espace en étant suffisamment sûr qu'il le sera encore à l'arrivée.
Bien sûr, plus question de voyage intergalactique tant que la cartographie n'est pas établie, et il faudra des années pour cela. Mais, si nous pouvons mettre au point des sondes robot, nous pouvons envisager de cartographier ce que j'ai pris coutume d'appeler "l'Espace Instantané".
Dans tout cela, nous avons supposé qu'il était possible de se déplacer dans l'espace à la vitesse de la pensée, ce qui bien sur est impossible. Enfin, je devrais dire ce qui était impossible jusqu'ici..."
Pendant le discours du Professeur Brown les étudiants, d'abord attentifs avaient peu à peu entamé des discussions particulières. En effet le dada du Professeur était connu et seul le grand public pouvait découvrir quelque chose de neuf dans ce discours. Pourtant, après la dernière phrase du Professeur, celui-ci s'étant tût, un silence se fit dans l'amphi. D'un bout à l'autre de la planète chacun interrogeait son voisin sur la signification de ces derniers mots.
Au bout de quelques minutes, sûr d'avoir captivé son auditoire, le professeur se tourna vers le terminal géant qu'il avait derrière lui et pressa un bouton. Une image s'y format petit à petit, représentant une machinerie impressionnante. On voyait un fouillis de fils, d'énormes bobines ressemblant à un électroaimant et, au milieu, une vitre. L'image grossit et la vitre vint occuper tout l'espace. L'image vint envahir les visiographes et tous les spectateurs eurent un mouvement de recul. L'image montrait un monstre horrible.
Tous les réseaux visiophoniques de la planète interrompirent leurs émissions pour basculer sur l'image de l'université du New Hampshire. Un monstre venu de l'espace, voilà qui allait passionner le public.
Il était tout noir. On voyait essentiellement une sorte de bouche armée de formidables mandibules qui remuaient sans cesse. La tête était énorme et, dans l'amphithéâtre, remplissait tout le visiographe de cinq mètres de haut. Un vertige saisit les spectateurs. Certains des étudiants, debout près des portes eurent un mouvement pour sortir. Une étudiante, enceinte, s'évanouit et ses voisins crurent un instant qu'elle allait accoucher sur place.
Puis la raison revint peu à peu. Ce n'était après tout qu'une image, même en relief et en couleur, le monstre ne risquait pas de sortir du plateau du visiographe pour manger les spectateurs. Le calme revint dans l'amphithéâtre et, dans le monde entier, les regards convergèrent vers les écrans. La voix du Professeur retentit à nouveau.
"Comme nous tous, vous avez eu un mouvement de répulsion vis à vis de cette créature. Pourtant, rassurez-vous, elle ne vient pas de l'espace. En tous cas, il y a longtemps qu'elle est apparue sur Terre. Ce n'est qu'une simple fourmi."
Les opérateurs de télévision firent la grimace. La recherche du scoop les avait décidément entraînés trop loin.
"La fourmi est un animal fruste, très simple dans son organisation, mais sa capacité évidente à la vie collective et organisée en fait aussi un animal très évolué. Ceci, ajouté à sa petite taille, nous a amenés à l'utiliser comme cobaye pour nos expériences."
L'image rapetissa pour montrer la fourmi dans son entier. Elle était dans un très petit bocal en verre. Elle saisit une graine située près d'elle et se mit à la déchiqueter. L'image rétrécit encore pour montrer un deuxième bocal vide à coté du premier. Les deux bocaux étaient encastrés chacun dans un évidement de leur support, visiblement fait également en verre. Ils étaient ouverts à leur partie supérieure et ne présentaient aucune autre particularité visible. A cette échelle, tout l'appareillage environnant la fourmi était invisible, hors champ.
"Et maintenant, regardez bien, dit le Professeur."
Rien ne se passa. Les spectateurs, intrigués, écarquillèrent les yeux de plus belle. Il fallut quelques instants, même aux plus observateurs d'entre eux pour constater que la fourmi avait changé de bocal. Elle avait même emmené la graine qui se trouvait dans ses mandibules, alors que les graines qui se trouvaient sur le sol, près d'elle, étaient restées dans le premier bocal. Un murmure se fit dans l'amphithéâtre.
"Il y a deux caméras, nous avons changé de point de vue."
"Non, regarde, il y a maintenant des graines dans les deux bocaux, alors qu'il y en avait un totalement vide tout à l'heure !"
L'étudiante enceinte s'évanouit à nouveau et fut évacuée. Dans la régie Visio, un compteur indiqua que treize pour cent des spectateurs avaient éteint leur poste, ennuyés par le spectacle.
A la Maison Blanche, dans le bureau Ovale, le Gouverneur des Etats Unis d'Amérique du Nord (E.U.A.N.) regardait l'écran. Il tendit la main vers un téléphone rouge situé sur son bureau et le décrocha. Ce téléphone ne portait pas de cadran et une voix lui répondit immédiatement. "Appelez Mitchell" dit-il.
Il eut immédiatement son correspondant au bout du fil.
"Avez-vous vu la visio ?"
"Oui, Monsieur le Président, je suis branché dessus en ce moment même."
"Alors, qu'en pensez-vous ?"
"Rien, Monsieur le Président. Le Professeur Brown est un farceur, mais cela ne me parait pas ressembler à une farce."
"Ais-je la berlue, où les implications de cette découverte sont-elles celles auxquelles je pense ?"
"Vous n'avez pas la berlue, Monsieur le Président, je pense que vous avez tout compris."
"Que me conseillez-vous ?"
"Je mets sur l'affaire tout mon personnel et je vous tiens au courant, Monsieur le Président."
"Mitchell..."
"Monsieur le Président ?"
"Cessez donc de m'appeler "Monsieur le Président", je suis Gouverneur, pas Président."
"Bien, Monsieur le Président."
Ils partirent d'un grand éclat de rire devant cette blague éculée et le Gouverneur raccrocha son appareil.
Dans le Grand Amphithéâtre, le terminal s'était éteint doucement et le Professeur Brown reprenait la parole.
"Nous avons refait cette expérience plus de cinq cents fois depuis trois mois, avec le même succès qu'aujourd'hui. Elle représente l'aboutissement provisoire de dizaines d'années de recherche et, accessoirement, a nécessité la fusion totale en un centième de seconde de trente grammes de fer. Mais la fourmi est toujours vivante et je crois pouvoir dire, en tout cas en pensant à nos enfants, que la route des étoiles est ouverte."
Il laissa son regard s'attarder sur la foule, puis se leva et sortit d'un pas ferme, laissant le monde entier au chaos.
"Ici Martin Scorcese, qui vous parle de l'Université du New Hampshire, Pour C.N.T.N..
Nous venons de vivre l'événement le plus extraordinaire du siècle, peut-être le plus extraordinaire depuis la naissance de l'humanité. Si ce que vous venez de voir n'est pas un trucage - et la personnalité du Professeur Brown rend cette possibilité bien faible - vous venez d'assister en direct à la téléportation d'un être vivant. Il y a plusieurs siècles que les romanciers d'ouvrages à quatre sous avaient annoncé cette possibilité, mais personne n'avait si peu que ce soit cru un instant que ce soit effectivement possible.
Nous n'avons pas pu rencontrer le Professeur qui est partit en avion pour une destination inconnue dès la fin de sa conférence, son adjoint et remplaçant à la tête de l'Université est également introuvable.
Gerty White, notre spécialiste scientifique, va vous donner son avis."
"Oui, Martin, voilà, euh... Remarquons d'abord, dans ce qu'à dit le Professeur Brown la quantité immense d'énergie qui a été dépensée. Je crois qu'il a cité trente grammes de fer, il y a de quoi alimenter en énergie une ville comme New York pendant un siècle ou presque ! L'appareil à l'air de fonctionner avec un électro-aimant. Le seul moyen que je vois pour transmettre de telles énergies avec un électroaimant c'est les supraconducteurs. Rappelez-vous que l'assistant du Professeur Brown, Jack Swift, est un spécialiste des supraconducteurs à température ambiante, il y a sans doute un lien de cause à effet."
"Gerty, pourquoi, à votre avis, le Professeur a-t-il insisté sur le fait que la fourmi est un organisme vivant ?"
"Cela est simple à comprendre. Quand il s'agit de corps inertes, on a déjà envisagé d'analyser ce corps, de transmettre le plan de sa structure à distance puis de le reconstituer "sur plan". Le nombre de composants élémentaires de la matière est suffisamment réduit pour que cette opération, bien que difficile, soit possible. Mais on n'a jamais pu définir avec précision ce qu'est la vie. Nous savons aujourd'hui manipuler les gênes, créer des virus, mais nous partons toujours de "briques" préexistantes que nous modifions. Nous ne sommes pas encore parvenus à créer la vie à partir de la matière inerte. Dans l'expérience du Professeur, il n'y a donc pas copie de la fourmi, mais bien transmission de celle-ci par un procédé que nous ne connaissons pas encore."
"Bien, Gerty. Dites-moi, maintenant, pensez-vous possible de transmettre un être humain ?"
"En principe, il n'y a pas de contre-indication. Cependant, si le Professeur a choisi une fourmi, c'est sans doute à cause de la débauche d'énergie nécessaire. Une fourmi a une masse de l'ordre du gramme, contre soixante-quinze mille grammes en moyenne pour un homme, s'il fallait multiplier par soixante-quinze mille l'énergie dépensée, il faudrait des appareillages démesurés et d'un coût impossible à assumer. Mais, si le principe est possible, pourquoi cela ne serait-il pas un jour applicable aux hommes.
Qui plus est, je ne sais pas si vous avez remarqué l'insistance du Professeur sur "l'Espace Instantané", il y a sûrement anguille sous roche à ce propos."