Je reparlerai de "la crise" plus tard, je veux citer seulement maintenant une anecdote curieuse dans laquelle je n'ai pas joué de rôle d'acteur mais à laquelle j'ai assisté avec beaucoup d'amusement.

Le loi Loucheur faisait appel à des sociétés de crédit, sortes de banques privées; toutes celles de Nantes étaient parfaitement bien gérées et les dirigeants étaient intègres, toutes sauf une. Le directeur de celle-la (disons M. X.) réussit à monter l'escroquerie la plus ingénieuse de toutes celles dont j'ai jamais entendu parler. Il prêtait à ses clients, au taux de 24 % l'an, des fonds importants qui appartenaient aux dits clients et qu'il aurait dû leur verser,par conséquent, sans intérêt.
Le principe de l'escroquerie était simple: il existait alors a Nantes un usurier (disons M. Y). Il m'est arrivé d'avoir recours a lui de temps en temps, c'était commode pour les fins de mois un peu dures et, à condition de rendre l'argent rapidement, cela ne coûtait pas très cher. L'homme en question, malgré son visage revêche, convenant bien a son personnage, était très sympathique et je lui suis encore reconnaissant d'avoir bien voulu me donner quelques conseils précieux. Comme vous voyez, je me fais des amis facilement et dans tous les milieux. Cet usurier prêtait sur caution solvable ou sur vente à réméré d'un objet de valeur au taux de 1% par mois, plus 1% pour les frais. cela parait honnête à première vue: C'est 24% l'an .
Le bailleur de fonds de cet usurier était X notre escroc et les fonds en question étaient constitués par les sommes versées à la société de crédit par la caisse des dépôts et consignations dont on retardait systématiquement le versement au bénéficiaire.
Voici quel était précisément le fonctionnement de l'escroquerie: un nouveau client se présentait à la société, on lui donnait tous les renseignements voulus pour constituer son dossier, il le constituait et ce dossier était envoyé à la caisse des dépôts Au bout de trois mois environ, la caisse donnait son accord et, au bout de trois mois encore, envoyait l'argent.
Au bout des trois premiers mois, X conseillait à son client de donner ordre de commencer les travaux que l'entrepreneur mettait effectivement en chantier. Ces travaux arrivaient bientôt au niveau du plancher du premier étage, occasion que l'entrepreneur saisissait pour réclamer un acompte. Le client se rendait chez X pour lui demander s'il avait reçu les fonds: "Pas encore mon cher ami, mais cela ne devrait pas tarder.-- Que dois-je faire en attendant, j'ai grand peur que mon entrepreneur n'arrête les travaux, d'autre part cet homme a besoin d'argent. -- C'est très simple, acceptez une traite et sa banque lui avancera l'argent. -- Mais, monsieur, une traite c'est grave, si je ne pouvais pas la payer ... -- Avez vous peur que l'état ne fasse faillite ? Soyez tranquille vous aurez votre argent dans quelques jours." Le client signait la traite qui, un mois après arrivait a son échéance. Le client affolé courait chez X. Sachez que ces clients étaient tous des petits fonctionnaires ou des petits employés très ignorants de la circulation des traites, il aurait suffit de proroger ce papier. Ils trouvaient X, apparemment fort ennuyé, s'arrachant presque les cheveux. "Mon cher, très cher ami, je suis terriblement désolé, j'ai une mauvaise nouvel-le à vous annoncer: mes bureaux ont fait une erreur, votre dossier a été refusé. Vous aurez votre prêt, seulement il vous faut encore attendre six mois". Le client blêmissait. Une traite protestée, l'huissier chez lui, la saisie, le déshonneur, la ruine. X reprenait: "La faute vient de mon bureau c'est a moi de réparer, je ne veux pas que vous ayez le moindre ennui. Je ne ferais cela pour personne d'autre. Allez chez Y, il vous prêtera l'argent et JE CAUTIONNERAI LA TRAITE QU'IL VOUS FERA SIGNER". Soupir du client. "Sauvé, mon Dieu, et grâce à ce bon, à ce brave X qui cautionne ma traite".
Le tour était joué. Au bout des six mois l'argent arrivait, Y était remboursé et tout le monde était content. Le client n'avait pas perdu une très grosse somme, 12 % tout au plus, mais X opérait ainsi pour tous ses. clients et comme il avait un chiffre d'affaire de quatre a cinq millions par an, il touchait 24% sur ces millions, ce qui faisait une somme gigantesque pour l'époque .
A l'aide de recoupements divers (beaucoup de gens passaient par mon cabinet), je sus rapidement à quoi m'en tenir et, un jour que j'avais un avocat chez moi, je lui racontai l'histoire. Il ne me laissa pas finir... "Je sais tout cela -- Qui vous l'a raconté ? -- Mais le procureur de la République, bien sur. -- Oh. Alors ça ne durera plus longtemps." Effectivement l'affaire finit rapidement, mais elle finit tragiquement. Je ne peux à mon grand regret, vous dire la suite, cela pourrait gêner des innocents.
Quelques mois après, je rencontre Y place du commerce. A en juger par son accoutrement, il était devenu clochard. Un docteur en droit ! Il me demande, juste retour des choses d'ici bas, de lui "prêter" un peu d'argent et cela bien poliment. Je n'étais pas riche, la crise était venue. Je vidai mon porte monnaie dans ma main gauche et en partageai le contenu avec lui. Les amis sont les amis. Je ne l'ai jamais revu depuis.