Contents Previous Next

XLV

J'ai l'intention de fonder une petite maison d'édition artisanale. Il y déjà plus de cinq ans que j'y travaille, mais j'estime qu'il me faut encore dix ans de bonne santé et d'activité réduite pour mener ce projet à bien, C'est beaucoup demander. On verra.

J'ai déjà édité trois livres, le premier je l'ai écrit, composé et imprimé moi-même, à titre d'apprentissage car on apprend à tout âge. Résultat,il est fort mal imprimé et c'est normal pour un apprenti. Je comptais en vendre 25, j'en ai vendu 500 et, si la vente s'est singulièrement ralentie, elle continue toujours. Bientôt il faudra faire une réimpression, je tâcherai d'en profiter pour améliorer un peu la présentation.

J'ai imprimé ensuite un second livre, toujours par le même procédé en faisant tout moi-même, mais pourtant, cette fois je ne suis pas l'auteur, cet auteur est un jeune ouvrier qui l'a écrit quand il était garde mites pendant son service militaire, le titre est "Manuel du Fraisage sur métaux". Ce livre à eu une destinée qui m'a rempli d'étonnement. J'ai des raisons de supposer que les éditeurs passent leur temps à être étonnés par la destinée de cette espèce d'animal qu'on appelle un livre. Tous les professeurs de fraisage des collèges techniques français ont acheté ce manuel, tous sauf exception rare. C'est tout de même une bonne garantie de la bonne qualité du livre. Mais, toujours sauf exception rare, aucun ouvrier ne l'a acheté, même les élèves directs des professeurs en question. Il y a deux explications possibles.

1- Les ouvriers ne savent pas lire.

Ouvrier, mon frère ouvrier, si tu veux conquérir le monde, Commence .... par apprendre à lire.

2- Les professeurs susdits ont rédigé un cours de fraisage d'après le livre, ont fait passer au duplicateur ce cours et l'ont distribué gratuitement à leurs élèves. Choisissez entre ces deux explications, ou trouvez en une troisième.

Ensuite j'ai fait un essai malheureux, heureusement peu coûteux. J'ai demandé à un certain nombre de spécialistes de rédiger pour moi des articles très étudiés sur le fondement des sciences et de la technologie, mais des articles tenant en quatre pages. J'avais remarqué qu'en science comme ailleurs, c'est toujours le fond qui manque le plus. Et je tâchai de vendre ces feuilles aux étudiants (0,60 franco). Je dus constater alors que les étudiants ne savaient pas lire plus que les ouvriers . J'ai renoncé.

Enfin, il y a peu, j'ai édité un Dictionnaire du Petit Offset (manuel d'imprimerie par le procédé du petit offset, mais disposé par ordre alphabétique. I1 est encore trop tôt pour que je puisse me faire une opinion, de même ce livre a déjà couvert trois fois ses frais.

Mes mémoires vont suivre; après, peut-être il y aura une réédition des voyages de Gullivert; encore après il est question d'un ouvrage sur Galilée par un de mes amis savant historien... nous verrons plus tard.

Que dire de la profession d'éditeur ? On peut. en dire beaucoup de choses, je me limiterai à ce qui va suivre.

Les maisons d'édition autrefois, étaient toutes artisanales, on ne disait pas un éditeur, on disait un libraire. Eh bien, je suis un libraire dans ce sens du mot et j'ai acquis, à tort ou à raison, la certitude que l'ancienne formule était la seule bonne, la seule bonne pour les premières éditions des livres.

Qu'il existe des usines à livres, oui certes et la fonction est enrichissante pour la civilisation, mais seulement pour les n-ièmes éditions, pour les livres réédités et non pas pour les livres nouveaux. Qu'on édite en grand, an très grand nombre, les livres qui ont eu du succès, qui ont fait leur preuve, rien de mieux: le "livre de poche" est fait pour çà et remplit très bien et très utilement son office de vulgarisation de la pensée, si tant est que la pensée peut être vulgarisée (Dieu que ce mot de "vulgarisation" est mal choisi !).

Mais la naissance d'un livre, sa mise au monde, doit être entourée de plus de soins et de plus de précautions. Examinons la chose de plus près.

Quand un gros éditeur, tels qu'ils existent à notre époque choisit des manuscrits pour les éditer il est obligé, obligé nécessairement, sous peine d'aboutir à la faillite, de choisir des livres à grand tirage probable; sans cela il risquerait de ne même pas couvrir les frais de papier. Il faut donc à notre gros éditeur, sacrifier le bon goût au goût de la masse : de là à flatter les mauvais instincts du public il n'y à qu'un pas et ce pas est vite franchi. Cela nous conduit aux histoires de gangsters (pan-pan, pan-pan). On peut aussi systématiquement publier des livres vides comme des balles de ping-pong, ceux là au moins ne mécontenteront personne et les liseurs aimant lire, et lire n'importe quoi pour occuper le vide de leur esprit, les liront tout de même parce qu'ils ne trouveront pas autre chose à lire et parce qu'il faut bien occuper le temps perdu. C'est là encourager et entretenir la médiocrité générale. La médiocrité des auteurs d'abord, celle des lecteurs par la même occasion. Le résultat est déjà là: les élites ne lisent plus parce qu'elles ne trouvent rien de bon à lire, et ce sont les élites qui encourageaient autrefois le lecteur médiocre. Il n'y a plus de lecteurs moyens, les lecteurs médiocres regardent la télévision. Mais la télévision leur manquera bientôt : elle devient de plus en plus stupide. Bientôt il ne restera plus, pour occuper l'esprit, qu'a courir les routes a la recherche d'un accident d'auto. Le suicide compliqué d'assassinat va devenir la seule occupation intellectuelle de la fameuse civilisation des loisirs.

Une fois le livre imprimé il faut le vendre et le gros éditeur devra forcer le vente par tous les moyens y compris certaines publicités de mauvais aloi . Même si on doit constater que le livre est décidément mauvais, il faudra pousser la vente tout de même, il faut que le tirage soit liquidé, si bien qu'il faudra faire plus de publicité aux mauvais livres qu'aux bons.

Un artisan éditeur est placé devant un problème beaucoup plus facile à résoudre. Une vente d'un millier de volumes couvre largement les frais et permet même de vivre modestement. Or une vente aussi modeste est presque certainement réalisée sur la simple foi du titre, même si le livre n'est pas une réussite, même s'il ne touche qu'un petit public. Si, par chance ou par mérite, le livre réussit, il sera toujours possible à l'artisan de conclure un arrangement en participation avec un collègue plus gros et de faire imprimer rapidement une nouvelle édition cette fois en grand nombre, la première réussite garantit la vente certaine.

C'est évident, mais il y a plus; les auteurs ont un besoin impérieux d'être et de rester en contact direct avec leur éditeur. La grande usine distribue les manuscrits à des lecteurs anonymes qui lisent a toute vitesse, donnent un avis en quelques lignes et passent à un autre manuscrit. L'ouvrage est accepté ou refusé sans discussion possible. Un auteur refusé plusieurs fois, abandonnera la littérature, quand il aurait suffit parfois d'un tête à tête avec l'éditeur pour que les défauts soient rectifiés et pour que le livre en question devienne bon. Et cette collaboration, l'auteur n'est pas seul à en bénéficier, l'éditeur peut en faire son profit.

Eh puis, un éditeur, çà n'a pas toujours le même âge que l'auteur. Les vieux ont besoin d'entretenir des relations avec les jeunes pour ne pas s'encroûter. Quand aux jeunes... croyez moi jeune homme, il y a des choses que vous ignorez encore.

(Fin de la partie mémoires)


Contents Previous Next