En France, et probablement partout ailleurs, on constate d'énormes différences d'une usine a l'autre en ce qui concerne l'organisation des bureaux d'étude. Certains de ces bureaux fonctionnent parfaitement bien. De ceux-là je ne parlerai pas, sinon pour leur souhaiter bonne chance . D'autres et ils sont légion, sont déplorablement organisée, je décrirai les deux extrêmes. Entre ces deux la on trouve tous les degrés.
1° Disons qu'il s'agit de l'organisation "savante". Nous trouvons en tête messieurs les ingénieurs, colonels de cette armée. Ce sont des êtres étranges : ils connaissent dit on beaucoup de mathématique, mais en dehors de cela rien d'utile. Ils ont bien, au cours de leurs études, fait des travaux pratiques, mais c'était avec la plus grande répugnance. Se mettre les mains dans le cambouis ? Merci très peu pour moi. C'est digne tout au plus de cette espèce de chien savant qu'on appelle un ouvrier qualifié et surtout de cette autre espèce de chien non dressé, qu'on appelle un manoeuvre. Espèces répugnantes l'une comme l'autre, l'odeur c'est déjà beaucoup, n'y touchons pas.
Au dessous des Ingénieurs, très loin au dessous, se trouvent placés les dessinateurs projeteurs, sous-officiers de cette même armée. Comme à tous les sous-officiers de toutes les armées, c'est à eux que revient tout le travail. Ils ne l'ignorent pas et se placent très haut dans leur propre estime; ils pensent et n'ont pas tort, qu'ils valent plus et mieux que les ingénieurs; mais là où ils ont tort c'est d'imiter les ingénieurs dans leur suprême dédain pour les travailleurs manuels. Eux aussi, au cours d'une lointaine jeunesse, ont fait des travaux pratiques, ils cherchent à l'oublier autant que cela leur est possible; pourtant ils sont bien obligés de s'en souvenir puisque leur ouvrage est justement de préparer le travail manuel des ouvriers, mais ils sont suprêmement vexés quand un de leurs dessins revient de l'atelier avec la mention : " impossible à exécuter". Pratiquement ils passent leur vie à être vexés. Ils parviennent tout de même souvent à faire passer des idioties .
C'est à cette attitude des chefs que nous devons le défaut le plus gênant de l'industrie mécanique. Nos machines sont toutes extrêmement difficiles à démonter et remonter ce qui rend coûteuse la moindre réparation. Je pourrais relever bien d'autres défauts de même origine.
2° Organisation ignorante. En général le patron est un ancien ouvrier. Ayant beaucoup souffert de la morgue des ingénieurs et ayant reconnu que leur prétendue science cache une ignorance foncière, il a décidé une fois pour toutes et sans beaucoup de logique que la science n'avait aucune utilité, aussi prend il comme chefs de son bureau d'étude d'anciens contremaîtres, adroits peut-être mais incultes. Il les décore du titre d'ingénieur ce qui leur fait grand plaisir mais ne les rend pas plus instruits.
De tels bureaux d'étude ne peuvent pratiquer que la méthode empirique. Les résultats sont mauvais, peut être moins mauvais tout de même que ceux du premier système.
Dirais-je que l'un comme l'autre de ces deux systèmes est à rejeter. Il faut pour être un ingénieur valable connaître beaucoup de science et à la fois avoir pratiqué longtemps le travail manuel et le pratiquer encore et toujours. Le bureau de dessins doit rester largement ouvert sur l'atelier, les dessinateurs remplaçant souvent les ouvriers et les ouvriers pratiquant le dessin.
La partie commerciale doit être, elle aussi représentée au bureau de dessin et là aussi il doit y avoir échange. Comment tous ces gens s'entendront ils ? Ce n'est pas un mince problème à résoudre. Je ne m'en charge pas. Individu je suis, individu je reste.