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Ma seconde enfance fut heureuse aussi, à part quelques ennuis scolaires ; mon père avait acheté une grande propriété dans le Lot et Garonne et possédait une vieille maison paysanne à Saint Jean de Monts en Vendée sur le bord de l'océan. Nous passions six mois dans le midi, l'été, et le reste de l'année, l'hiver, à St Jean. Le séjour l'été, dans une grande propriété agricole qui s'appelait et s'appelle toujours Grange-vieille, était un enchantement de tous les instants : on a écrit et bien écrit "heureux comme un enfant dans un jardin" et le jardin pour moi avait cent hectares. Je ne suis pas poète et ne chanterai pas plus longtemps mon enchantement. Tous ceux qui ont été enfant dans un parc me comprendront sans plus ample informé. Que les autres aillent y voir; les malheureux comme je les plains.

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Mes souvenirs de Grange-vieille, vous ne les trouverez peut-être pas pittoresques. Comme tous les petits garçons de cet âge je m'employais ferme à faire enrager mon entourage. Une vieille et bonne institutrice venait au château (tout est château en Gascogne) pour me donner des leçons de lecture. Quand j'en avais assez, je me levais tout a coup, prétendant une subite envie d'aller aux cabinets, et je filais faire un tour de pare d'où je revenais tout aussi subitement.

Le prétendu château était grand, avez une cour intérieure, et aux petite enfants tout paraît immense; je l'ai revu depuis et l'ai trouvé beaucoup moins immense et fort laid. La grande curiosité était les lieux d'aisance, placés tout au bout du couloir du premier étage. Nous n'y allions que pour montrer cette monstruosité aux visiteurs : les domestiques ne manquaient pas pour vider les seaux de toilette. Il s'agissait d'une vaste pièce basse de plafond avec un non moins vaste trône de Rois, un vrai podium, percé de deux trous. Pourquoi deux trous ? On va rarement accompagné à cet endroit.

Il y avait des chais pour le vin, je n'avais pas le droit d'y entrer à cause d'un certain foudre dans lequel j'aurais pu tomber. Il y avait deux fours pour dessécher les pruneaux. mon père ne savait pas s'en servir et ses pruneaux ne valaient rien. On utilisait surtout un de ces fours pour faire le pain jusqu'au jour où on trouva plus économique d'acheter ce pain au boulanger qui l'apportait chaque semaine. Je regrettais l'ancienne manière parce que le préposé au pain était mon ami et qu'il utilisait ses restes de pâte pour me préparer des "alises". Ce sont de gâteaux de paysans qui, mangés chauds étaient très bons, j'en sens encore le goût et l'odeur. Les desserts étaient une rareté à cette époque. Quelques fruits à la saison, un peu de confiture parfois ou du miel, mais rarement.

J'adorais aller avec mon père au bourg de Casteljaloux, malgré le peu de confort de notre charabanc ; c'est que, régulièrement il me conduisait à la pâtisserie où je mangeais d'immenses choux-crèmes appelés "cache-museau".

Le parc n'avait pas de secret pour moi, sauf un arbre creux énorme, invraisemblable dans le genre énorme ; j'aurais pu y entrer facilement et dix camarades avec moi, je n'ai jamais pu le faire : on m'avait dit qu'il était plein de serpents.

Je n'avais guère de camarades. La culture était assurée par des paysans de Vendée amenés par mon père ; ils avaient dans le pays la réputation d'être à demi bandits, mon père n'avait pu trouver mieux. Un détail: n'ayant pas d'outillage pour administrer les lavements, ils les prenaient dans la bouche et les soufflaient au bon endroit avec un tuyau de plume, c'est tout au moins ce qu'on m'a raconté. On ne me laissait guère fréquenter les petits de ces gens aussi mal embouchés. En dignes vendéens, ils étaient glorieusement crasseux et cela se voyait. Mon père n'exerçait pas la médecine, il avait bien d'autre chose à faire. Pourtant il ne refusait pas de soigner les pauvres gens du voisinage et ses fermiers. Il disait que les paysans de Vendée étaient très sales et qu'ils ne s'en cachaient pas, tandis que les gascons, toujours très propres à l'extérieur et présentant bien, n'étaient pas moins sales pourvu qu'on examine leurs dessous, je n'ai pas vérifié mais j'aimais tout de même mieux les gascons, leurs vantardises étaient quelque fois difficiles à supporter, mais ils n'en étaient pas moins des gens fort aimables.

Les facteurs de cette époque étaient des gens très pauvres, ils ne sont guère riches aujourd'hui. Le nôtre ne mangeait pas toujours à sa faim, en revanche il buvait beaucoup, un verre de vin était toujours préparé pour lui a chacune de ses stations; cela le nourrissait un peu en l'aidant à parcourir trente kilomètres chaque jour sur son vélo. Je me souviens qu'il vint consulter mon père pour des maux de fesse ; il était devenu allergique à la selle de bicyclette. Il n'y avait rien à faire d'autre que renoncer au métier de facteur et aux verres de vin gratuits. I1 partit effondré et mon père pleurait presque en nous racontant l'affaire. A ce propos je dirai que tous les immenses progrès de la médecine intervenus depuis lors, n'arrivent pas encore à guérir, pas plus aujourd'hui qu'autrefois, des maux de ce genre. Combien de représentants, on disait alors des commis voyageurs, sont tombés dans la misère parce qu'ils sont devenus allergiques des fesses et du dos au sièges des automobiles aussi bien que des wagons ? Ce mal est peut être ridicule mais c'est un fléau de Dieu.

Que le diable vous en préserve.

L'existence à St Jean de Monts avait ses avantages. J'allais à l'école communale, mais mes études marchaient mal parce que j'étais entouré de jeunes envieux avec qui je faisais mauvais ménage: pourtant je finis par apprendre à lire, ce dont j'ai beaucoup profité depuis. En dehors de l'école la vie était agréable, la maison étant construite au milieu d'une grande forêt de pins maritimes dont je connus rapidement les détours. Nous lisons dans les livres que les pigeons voyageurs, les chiens, les chats, etc, etc. ont naturellement le sens de l'orientation. J'ai toujours pensé et pense toujours que l'homme primitif, et l'enfant est un homme primitif, possède ce sens mystérieux au même titre que les animaux. En tout cas rien n'est plus déroutant qu'une forêt de pins maritimes où tous les paysages sont semblables ; pourtant jamais, aussi loin qu'aient pu me porter mes petites jambes d'alors, et c'était beaucoup plus loin que ne pourraient le faire mes vieilles jambes de maintenant, je n'ai éprouvé la moindre hésitation sur la direction à prendre. Ma mère était quelque fois inquiète de mes lointaines excursions en forêt. Elle avait bien tort; je me courais seul dans cette forêt, mais les vieilles gens du pays s'occupaient fort a voler les pignes et, comme c'était interdit, ils se cachaient au moindre bruit. J'ai su depuis que mes moindres gestes étaient rapportés à mon père que tout le monde connaissait dans le pays. J'étaie sous bonne garde sans qu'il y paraisse.

La maison elle-même avait d'autres richesses. Mon grand père maternel m'avait légué quelques outils et quelques rares livres sur l'histoire des inventions. C'est sur cette base que j'ai bâti une carrière d'inventeur qui ne fut pas sans gloire : gloire à l'échelle du petit homme que je suis. On fait ce qu'on peut.

J'avais 10 ans quand mon père vendit Grangevieille à un de ses confrères de Nantes, ma mère ne s'y plaisait pas. Mon père n'avait alors guère plus de 50 ans, mais, diabétique, il se sentait vieux et la charge d'une grande exploitation le fatiguait, autre bonne raison pour vendre.

Pour fêter la vente nous fîmes un voyage touristique dans les Pyrénées. A cette époque où les automobiles étaient encore jeunes, le tourisme se faisait en chemin de fer et c'était toute une aventure qu'un pareil voyage. Il faudrait une évocation cinématographique pour en rendre compte et elle serait fausse comme un jeton. Par écrit... voyez donc .Tartarin sur les Alpes, je n'ai pas le talent d'Alphonse Daudet, je n'aurai pas le ridicule d'imiter un si grand maître, je me bornerai à signaler que je fus victime, victime c'est beaucoup dire, d'un tremblement de terre à Cauteret. Ce tremblement réveilla tout l'hôtel, sauf moi. Il faut plus qu'un tremblement de terre pour me réveiller. Seul accident: le chocolat sentait le rimé (à Paris on dit le brûlé), le lendemain matin. Les bonnes avaient mal dormi, les grands cataclysmes sont dangereux pour le chocolat.

La visite du cirque de Gavarni fut épique. Qui n'a pas vu ma mère à cheval n'a rien vu. La pauvre femme était terrifiée, elle était pourtant montée sur une bien paisible rosse. Elle dit au cornac : "C'est que je crains que le cheval ne se mette à galoper -- Soyez tranquille ma petite dame, il a quelque chose sur le dos qui l'en empêchera". Nous revînmes à pied,ma mère ayant déclaré qu'elle en avait assez de l'équitation pour le reste de sa vie.

Dès le retour en Vendée nous filâmes sur Nantes pour louer un appartement: je devais entrer au lycée en Octobre, en classe de septième et pour cela il nous fallait habiter la ville. Vous me croirez si vous voulez,mais il y avait alors dix écriteaux "appartement a louer" à chaque bout de rue . Le choix fut difficile,mais c'est parce qu'il y avait trop de choix. Il est vrai que tous ces appartements étaient sordides, mais le sordide n'étonnait pas parce que tout était, sordide à cette sordide époque, on l'oublie trop maintenant où nous vivons dans un luxe inouï.

Mes parents finirent par se décider pour un appartement sombre éclairé au gaz. La seule chambre claire à l'extrémité rai d'un long couloir fut la mienne. J'avais grand peur du lycée, j'avais tort. Je chéris maintenant le souvenir des camarades charmants que j'y trouvai. Je passai quatre ans dans ce lycée. Je n'y appris pas grand chose; mon arrivée à Nantes coïncida en effet avec je ne sais quelle maladie qui dura dix ans. Mon médecin de père se rendait compte que je vivais dans une espèce de somnolence, mais ne savait pas à quoi l'attribuer, j'ignore toujours de quoi il s'agissait. Peut-être était-ce simplement le manque absolu d'exercice physique, j'ai tendance à le croire. Parents évitez d'emprisonner les enfant même dans les meilleures intentions. La forêt me manquait et les longues courses a pied.


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